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Cette coupe du monde n’est plus de notre temps

Des conditions de travail inhumaines

Des ouvriers, plus de 800.000, venus d’Asie et d’Afrique pour bâtir des stades et construire des routes, continuent de travailler dans des conditions accablantes et d’être logés dans de minuscules cellules où ils s’entassent, au milieu des usines, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale qatarienne. Cette réalité, toujours présente sur les chantiers du prochain mondial de football au Qatar, est relayée depuis plusieurs années par les médias internationaux. Ces travailleurs et travailleuses ont été soumis, dès l’attribution de la coupe du monde 2022, à une exploitation et à des violences généralisées, notamment à du travail forcé ou non payé et à des horaires excessifs1. 6.500 d’entre eux sont décédés depuis 2010 rapportait The Guardian le 22 février 2021. Aujourd’hui, les autorités de la petite monarchie du Golfe assurent qu’ils prestent sous un régime moins défavorable. Et pourtant, ils continuent à oeuvrer sous un soleil de plomb, dans des conditions de bruit et de poussière terriblement laborieuses et restent à la merci de patrons sans scrupules. Le gouvernement qatarien a, sous la pression de la Fifa, donné des garanties en ayant mis fin, en octobre 2019, au système de kafala (système de parrainage du travailleur étranger par un employeur local), longtemps décrit comme un outil de servitude. Il a également annoncé la hausse du salaire minimum (230 €) et imposé certaines normes sur les logements2. Malgré cela, sur le terrain, les évolutions sont lentes et souvent soumises au bon vouloir des patrons locaux et les plaintes que les ouvriers peuvent désormais déposer sur une plateforme officielle aboutissent difficilement eu égard au temps d’attente très long et aux conditions financières des plaignants.

Après plus de 10 années de violation des droits de l’homme sur les chantiers du mondial 2022, Amnesty International et une coalition d’organisations de défense des droits humains et de supporters ont demandé le 19 mai dernier au président de la FIFA de travailler avec le Qatar en vue de mettre en place un programme global de réparation qui selon l’ONG devrait s’élever au moins à 420 millions d’euros et de veiller à ce que ces violations ne se répètent pas, à la fois au Qatar et lors de prochains tournois3. Cet appel sera-t-il suivi d’effets probants d’ici le mois de novembre, et après que les feux de ce spectacle mondialisé se soient éteints ? Les milliers de victimes trouveront-elles une juste rétribution aux souffrances endurées au bord du golfe persique ? Rien n’est moins sûr.

Une aberration environnementale

Très vite après l’attribution de la coupe du monde à un pays réputé pour son climat torride, l’étonnement fût généralisé. En effet, comment imaginer organiser la plus grande compétition au monde dans une telle fournaise. Les autorités qatariennes ne manquèrent pas d’évoquer, pour leur défense, les prouesses technologiques qui permettraient aux équipes de s’affronter dans les meilleurs conditions. Des stades de plusieurs dizaines de milliers de places seraient construits et entièrement climatisés. Aujourd’hui, cette aberration environnementale nous saute au visage. C’est tout simplement inconcevable au vu de l’accélération des dérèglements climatiques ces dernières années et de leurs effets désastreux. Ne citons ici que la consommation astronomique d’énergie et de matière première pour construire les infrastructures, acheminer les équipes et leur staff ainsi que les spectateurs (1,2 millions de visiteurs) et organiser l’évènement. Et, évoquer l’achat de crédits carbone pour compenser les émissions de CO2, ce « permis de polluer », comme le font les autorités locales, est tout simplement inaudible tant on sait combien le marché de ces crédits est mal régulé au niveau international et les pratiques de greenwashing monnaie courante4. Tout cela pour quel bénéfice ? Un spectacle dont on sait que la dimension sportive passe bien loin derrière les enjeux financiers et commerciaux dont les bénéfices, nous le savons tous, iront grossir la manne des plus fortunés de ce monde.

Un évènement en totale contradiction avec les grands défis du 21e siècle

Nous avons donc là un évènement qui, au fil des années et des révélations, est apparu comme étant totalement anachronique sur le plan des responsabilités sociales et environnementales. Le pays hôte et la Fifa portent au premier chef le poids de ces responsabilités. Cet évènement qui se déroulera du 21 novembre au 18 décembre prochains porte en lui le lourd tribut d’une décennie de manquements flagrants au respect le plus élémentaire des droits humains et aux préconisations du GIEC clamées inlassablement depuis 3 décennies.

Cette coupe du monde, incarnation d’un capitalisme financier qui épuise ressources humaines et naturelles, n’est assurément plus de notre temps car elle véhicule tout ce que nous devons combattre, individuellement et collectivement, pour faire face au défi climatique c’est-à-dire la gabegie énergétique, l’inflation des déplacements, la mondialisation productiviste et consumériste. En prenant part à ces grands jeux du stade comme joueur, fédération de football,sponsor, spectateur ou téléspectateur, ne cautionnons-nous pas ce modèle qui a engendré l’organisation de ce mondial qui restera sans aucun doute le plus attentatoire aux droits humains et le plus néfaste pour notre planète ?

Ce mondial apparaît aujourd’hui comme le vestige d’un temps passé et d’un système – le système capitaliste mondialisé – devenu terriblement inégalitaire et dans l’incapacité de répondre avec force au défi écologique vital de ce XXIe siècle.

1 Amnesty international, https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2019/02/reality-check-migrant-workers-rights-with-two-years-to-qatar-2022-world-cup/

2Au Qatar, les ouvriers étrangers souffrent toujours, Umm Salal à Doha, La Croix du 7 juillet 2022.

3La Fifa doit mettre en place un programme de réparation, Amnesty international, https://www.amnesty.be/infos/actualites/fifa-qatar-indemnites

4Les petits secrets carbonés de la coupe du monde 2022, Sébastien Castelier, La Libre du 6/09/2022.

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Comment remettre radicalement en cause certains modes de vie contemporains ?

Illustration de Olivier Poppe (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

Oui, il est possible de faire évoluer les mentalités en vue de lutter contre les inégalités écologiques, économiques et sociales. Deux voies et une condition devraient être suivies.

Le lundi 7 février dernier, Paul Magnette, président du PS, déclarait à l’hebdomadaire flamand Humo : « Faisons de la Belgique un pays sans commerce électronique, avec de vrais magasins et des villes animées ». Cette nouvelle forme de commerce – désincarné – représente, disait-il, une régression sociale et environnementale. Une sortie provocante qui s’est faite sur fond de débat relatif au travail de nuit dont le Parti socialiste refusait au parlement d’en voir l’extension. Très vite, ses propos ont été vivement critiqués. On a pu lire dans la presse, dans les heures qui ont suivi cette sortie médiatique, des réactions aussi vives que caricaturales : « Le 19e siècle ne peut être un projet de société », « Paul Magnette vit encore à l’âge de pierre ».

La question que l’on peut se poser est de savoir si il est indécent aujourd’hui de remettre radicalement en cause certains attributs du progrès, comme l’a fait le premier édile de Charleroi, alors qu’ils sont souvent présentés comme étant le pourvoyeur de prospérité future, le vecteur de profit et d’emplois ou encore le promoteur de plus de bien-être pour la population ? Est-il indécent d’affirmer l’impérieuse nécessité d’amorcer un virage à 180° parce que nous avons le sentiment, et nous sommes de plus en plus nombreux à l’éprouver, que certains modes de vie nous conduisent vers un monde de plus en plus insaisissable et en définitive un monde qui trace son sillon vers plus d’inhumanité ? Byung-Chul Han dans son ouvrage « La fin des choses » (Acte Sud, 01/2022) fait le constat que le monde concret et durable est érodé au profit d’un univers plus éphémère, plus digital et plus artificiel. « Nous n’habitons plus la terre et le ciel, nous habitons Google Earth et le Cloud ».

Et si cet épisode politico-médiatique nous démontrait que les consciences semblent encore loin d’accepter des réformes profondes et de quitter des modes de vie et de production devenus intenables alors que de nombreuses inégalités sociales, économiques et écologiques croissent vertigineusement depuis la fin des années ‘80. Comment ne pas voir que le commerce en ligne mondialisé est nuisible, qu’il procède d’une atomisation cybernétique qui appauvrit le lien social et met en danger nos jeunes, qu’il incite toujours plus à la consommation impulsive, qu’il offre à ses employés des conditions de travail parfois très éloignées des standards occidentaux, qu’il fait exploser la consommation énergétique. Et pourtant, les achats en ligne des consommateurs belges ont progressé de 293 % en 10 ans. Autre commerce, autre exemple : le trafic aérien. Il est revenu à son niveau d’avant 2019 alors que l’on sait l’impact environnemental que produit ce mode de déplacement. Il en va de même pour le commerce et le tourisme maritime.

Nous savons aujourd’hui qu’il faut faire évoluer les mentalités et que cela nécessite d’y mettre les moyens, en sensibilisant sans relâche (voire en contraignant) le monde économique et la population à l’adoption de nouveaux comportements. On a vu combien la communication et les mesures de crise ont conduit, ces deux dernières années, une grande majorité d’entre nous à adopter de nouveaux comportements de prévention sanitaire, en un temps record. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour changer notre modèle dominant, à la voracité unanimement reconnue et à bout de souffle, en un modèle plus social, écologique et solidaire ?

Pour cela, il nous semble que deux voies devraient être suivies :

1. Réaffirmer collectivement des principes et des valeurs – une éthique – qui s’appliqueraient à tous les domaines de notre vie comme le respect du vivant sous toutes ses formes, la sobriété dans les comportements humains, la justice sociale, économique et écologique et qui prendraient l’ascendance sur les sacro-saintes compétitivité, performance et rentabilité. L’ennemi, ce qui endort nos consciences et les rend dociles, est ce que Mark Hunyadi, philosophe à l’UCLouvain, qualifie de petite éthique dans son essai  La tyrannie des modes de vie  (Editions Le Bord de l’eau, 2015). L’éthique, selon cet auteur, n’est plus un garde-fou de nos pratiques et de notre système dans leur globalité mais en est devenue, pour éviter de les interroger au fond, leur vassale en les regardant sous la loupe de l’individu. En réintroduisant des balises à visée globale, les décisions publiques et les comportements individuels pourraient être réorientés pour changer en profondeur notre système et répondre aux urgences de ce XXIe siècle.

2. Lutter contre notre « adhésion affective » au système dont nous contribuons tous les jours à renforcer son emprise sur nos vies. Par nos choix et par nos comportements, ce système tisse la toile d’un consumérisme qui, dit encore le chercheur, « va dans le sens de nos inclinations naturelles, favorisant notre confort, exploitant notre fascination technique, excitant la passion infantile de profit et de compétition et nous obligeant à adopter ses valeurs fondamentales et à devenir des utilitaristes individualistes ». Le système productiviste et consumériste qu’est le capitalisme nous y encourage, souvent à notre insu.

La sortie de Paul Magnette vient bien à-propos. Malheureusement, elle émane du président du PS, parti politique qui a validé la venue du géant chinois Alibaba à Liège Airport dont la croissance est pointée du doigt par plusieurs associations dont Inter-Environnement Wallonie et le Réseau des consommateurs responsables1. On ne peut pas vraiment dire que cette décision encourage une transition économique durable. Il est à craindre que ce cri du coeur ne nuise plus qu’il ne soit l’avocat de cette transition urgente en raison justement de son décalage, qui saute aux yeux, avec des décisions politiques récentes.

Pour porter un changement « à la racine » de société, il faut des idées, des paroles et des décisions. Il faut surtout, pour qu’elles fassent sens et remportent l’adhésion de tous, que les responsables publiques qui les portent en incarnent la cohérence.

Cette opinion est parue dans La Libre Belgique du 16 août 2022

L’auteur a participé à la première université d’été chrétienne sur la justice sociale, qui s’est déroulée les 29-31 juillet 2022.

1« Miser sur Liège Airport, c’est développer notre capacité de nuire », Libre Eco du 23 avril 2022.

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Amis français, vous aussi, cultivez le « compromis à la belge »

Ingouvernable, la France ? Vu les résultats des élections législatives, Macron n’aura pas la tâche aisée. Et s’il s’inspirait de la Belgique et de ses fameux compromis? propose Pascal Warnier, citoyen diplômé en sciences de l’éducation.

En vous écoutant et en vous lisant depuis dimanche 19 juin au soir, j’ai été touché par votre désarroi. Point de majorité absolue ne se dégage des votes émis par vos concitoyens à l’élection législative du 19 juin et voilà votre système politique enraillé, affolé et peut-être paralysé pour un temps.

Je me permets ici de vous livrer, d’outre Quiévrain, ma modeste analyse. Nous, belges, nous pratiquons la politique du compromis depuis près de 200 ans. Inutile de compter le nombre de crises politiques qui ont égrené notre histoire. Elles sont innombrables. Celle des années 2010-2011 nous a d’ailleurs valu le titre prestigieux de « crise politique la plus longue de l’histoire de l’humanité ». 541 jours sans gouvernement. Il y a aussi un revers positif à la médaille. Nous avons toujours trouvé le moyen de résoudre chacune de ces crises, ensemble et pacifiquement.

Notre temps est aujourd’hui habité de nombreux bouleversements, de tensions intérieures et extérieures, d’incertitude quant à notre avenir et au devenir de notre planète. Ce contexte est source d’une exacerbation des clivages dans notre société. Comme vous, nous la vivons aussi dans notre pays. Seulement, à la différence de votre système politique, nos pères fondateurs ont inscrit, dès 1831, au coeur de notre constitution, l’obligation du dialogue et du compromis politique pour résoudre les conflits. Peut-être parce qu’ils ont pressenti qu’au carrefour de trois grandes influences culturelles, notre petit Etat en aurait bien besoin. Ils avaient vu juste. Alors, nous avons appris à nous parler, à nous écouter, et aussi à nous quereller. Mais en fin de compte, nous savons bien que nous avons l’obligation de nous entendre et de nous coaliser pour former notre gouvernement.

La capacité à faire « consensus » est constitutive de notre ADN. Chaque fois que nous l’activons, c’est une victoire, un enrichissement versé au patrimoine national. Ce mode de résolution du conflit politique est subtile, il nécessite de manipuler un mécano institutionnel infiniment complexe, reflet de nos luttes et de nos écartèlements. De nos quêtes identitaires aussi, souvent divergentes. Il demande de la patience, beaucoup de patience, de la compréhension mutuelle, beaucoup de compréhension mutuelle, de l’ouverture d’esprit et en fin de compte de l’humilité, énormément d’humilité. C’est la voie que nous empruntons pour continuer à vivre ensemble, francophones, néerlandophones et germanophones, habitants de Flandre, de Bruxelles et de Wallonie. Nous réformons régulièrement notre charte fondamentale qui nous aide à continuer de naviguer sur le même esquif. Nous l’avons modifiée six fois déjà depuis 1970.

Les clivages qui se sont renforcés et intensifiés à la faveur de ces élections présidentielles et législatives en France doivent trouver des lieux et des formes d’expression au risque de fragiliser votre cohésion sociale et nationale. Je me demande si vous pourrez encore vous passer longtemps d’une représentation (partiellement) proportionnelle qui soit la garante de l’expression des clivages de votre société au sein des lieux de pouvoir ?

Recherche du compromis et dialogue sont deux moyens qui peuvent conduire à plus de pacification dans la conduite de la vie politique et de la quête de l’intérêt général. Les circonstances exceptionnelles de ce début de 3e millénaire n’appellent-elles pas cette évolution, aussi dans votre pays, comme dans la majorité des états européens ?

Nous, belges, nous n’échappons bien évidemment pas aux forces centrifuges qui ébranlent notre vivre ensemble, à l’amplification des discours extrêmes. Toutefois, j’ai la conviction que cet esprit de compromis et de dialogue que nous cultivons dans notre plat pays, il est vrai avec beaucoup de surréalisme et de dérision, reste une voie sûre pour faire face à l’adversité, régler nos conflits et renforcer notre unité.

Alors, que vive le « compromis à la belge » dans votre beau pays !

Carte blanche publiée sur Levif.be le 28 juin 2022.

Un extrait de cette carte blanche a été publié dans la rubrique du courrier des lecteurs du journal La Croix, le 29 juin 2022.

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Soyons visionnaires: plantons une nouvelle forêt aux abords de Louvain-la-Neuve

Dans le nouveau monde qui vient, si l’on veut préserver notre planète, les critères qui s’imposeront dans la prise de décision individuelle et publique seront la sobriété, la durabilité et le respect du vivant. Dans tous les domaines. A tous les niveaux. Et sans relâche.

Le 15 juillet 2021, des pluies torrentielles s’abattaient sur le Brabant wallon, mettant sous eau plusieurs villes et villages de la jeune province. Louvain-la-Neuve n’a pas fait exception. Le tout nouveau quartier Courbevoie a ainsi vu ruisseler des torrents d’eau en provenance de la Nationale 4, située en surplomb de ce nouvel ensemble immobilier. Les parkings ont été fortement inondés et les bassins d’orage construits en contrebas se sont avérés largement insuffisants pour contenir la puissance des flots dévalant la pente et se frayant naturellement un chemin vers la vallée de la Dyle située quelques kilomètres plus bas.

Le 4 avril 2022, le Giec publiait le troisième et dernier volet de son 6e rapport. Les constats des précédents rapports se voient largement confirmés. Il existe un lien sans équivoque entre les activités humaines et le dérèglement climatique ayant notamment pour conséquence des phénomènes climatiques extrêmes de plus en plus fréquents. « Nous sommes à la croisée des chemins. Les décisions que nous prenons maintenant peuvent garantir un avenir viable. Nous disposons des outils et du savoir-faire nécessaires pour limiter le réchauffement et ses incidences catastrophiques » a déclaré Hoesung Lee, le président du Giec. Mais il faut agir vite, fort et sur tous les fronts.

Pour un geste fort, ambitieux et historique

Le 26 avril 2022, le média Nationale 4 publiait une investigation sur les inondations de l’été 2021 dans la zone Courbevoie à Louvain-la-Neuve. La conclusion de cette enquête révèle que les bassins d’orages construits dans le parc jouxtant ce nouveau quartier sont sous-dimensionnés car abreuvés d’un trop-plein d’eau provenant d’un espace agricole «oublié» de 15 hectares, situé en amont de la N4. D’après les journalistes de ce nouveau média, ce débordement des eaux était prévisible et d’ailleurs déjà évoqué en 2019 dans un rapport commandité par l’UCLouvain, propriétaire historique des terrains cédés à Courbevoie. Le conseil communal de la ville s’est emparé du sujet à la demande du collectif Kayoux. Le président du conseil avouera en séance que : « A présent nous devons avoir le souci du très long terme, compte tenu des changements climatiques, il y aura nécessairement de fortes intempéries, donc un besoin de l’ensemble de l’égouttage de LLN d’être ajusté ». L’échevin des voiries déclarera pour sa part que : « Il doit être fait un grand bassin d’orage dans le champ. C’est là : retenons l’eau avant qu’elle n’arrive (…) On se dirige vers ça. C’est clair dans la tête de tout le monde. ( …) ».

Pour lutter contre les phénomènes climatiques extrêmes, les élus et les responsables locaux doivent penser et agir préventivement. L’UCLouvain pourrait renoncer au profit financier que représente un terrain à lotir de 15 ha en amont de la N4.

Nous voyons bien, par cette problématique locale, que les décideurs publics doivent faire face de plus en plus souvent aux conséquences des changements climatiques, oubliant trop souvent de penser et d’agir préventivement. Il nous semble qu’ils restent habités par le court-termisme et par la croyance en la toute-puissance technoscientifique. A un problème correspond inévitablement une solution technique.

Zone Est de Louvain-la-Neuve (Source : Raphaële Buxant, Média Nationale 4)

Plutôt que de construire un bassin d’orage et vouloir comprimer l’eau dans du béton, agissant ainsi en maître et possesseur de la nature, pourquoi ne serait-il pas décidé d’une autre voie. Par un geste fort, ambitieux et historique, l’UCLouvain pourrait renoncer au profit financier que représente le terrain à lotir de 15 hectares entre N4 et E411. Elle pourrait renoncer à certaines ambitions urbanistiques pour, à la place, planter une forêt plutôt que d’accroître, en un endroit critique, l’artificialisation des sols. Ce geste visionnaire, dont nous mesurons bien évidemment ce qu’il représente de subversion, de doter la cité néolouvaniste d’un deuxième poumon vert, serait pleinement en accord avec l’engagement urgent que requiert le réchauffement climatique. Un geste emblématique et avant-gardiste qui aurait le pouvoir de marquer les esprits et d’indiquer que oui, une page se tourne et une autre s’ouvre que nous aurons toutes et tous à écrire avec l’encre du respect de notre milieu de vie comme seul et unique vecteur de progrès. Ce choix permettrait de limiter plus naturellement et avec plus d’efficacité le ruissellement des pluies particulièrement en provenance d’une zone située en surplomb de la ville. En effet, il est établi que nos forêts absorbent 150 litres d’eau de pluie au m² et par heure, là où une zone agricole n’en retiendra que … 2 litres (https://canopeecooperative.be/inondations-catastrophe-naturelle/). En plus d’agir sur l’imperméabilisation des sols, ce choix aurait également l’avantage de réduire sensiblement l’effet de surchauffe en période de canicule mais aussi d’absorption du CO2 à un endroit de très grand trafic automobile. Une solution pérenne est donc à portée de main. D’autres villes ont déjà fait le choix de la durabilité par de vastes chantiers de re-végétation comme Växjö, « la ville la plus verte d’Europe » ou Göteborg en Suède ou encore Angers, seule ville française à avoir obtenu le prix de « Villes arborées du monde » décerné par la FAO pour avoir radicalement augmenté la végétalisation à la fois dans la ville mais aussi en lisière de celle-ci avec le concours d’associations et d’habitants qui entretiennent une relation forte aux arbres qui les entourent (Comment Angers enrichit son patrimoine arboricole, La Croix, 25-26 mai 2022).

Aujourd’hui, ce sont des décisions radicales qui permettront de protéger la population face aux aléas naturels qui menacent. Pourquoi l’UCLouvain en partenariat avec la ville et la région wallonne n’ oeuvrerait elle pas davantage à l’édification d’une cité plus résiliente en concevant une urbanisation plus ajustée aux caractéristiques environnementales. N’est-ce pas la vocation d’une université, ici dans sa mission de développement urbain, d’être à l’avant-garde de la société et de ses évolutions  ?

Dans l’ancien monde qui disparait, les critères économiques, de rentabilité financière, d’immédiateté et d’expansion prévalaient sur toute autre considération. Dans le nouveau monde qui vient, si l’on veut préserver notre planète, les critères qui s’imposeront dans la prise de décision individuelle et publique seront la sobriété, la durabilité et le respect du vivant. Dans tous les domaines. A tous les niveaux. Et sans relâche.

Engageons-nous-y avec détermination. Car planter une nouvelle forêt aux abords de Louvain-la-Neuve, ce n’est pas formuler une utopie de plus mais c’est tout simplement répondre à l’urgence climatique et garantir le bien-être futur des citoyens, de leurs enfants et de leurs petits-enfants.

Cette opinion est parue dans La Libre Belgique du 8 juin 2022

Elle a donné lieu à une question parlementaire au Parlement de Wallonie le 27 juin 2022. La Ministre de l’Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-être animal, Céline Tellier, a répondu le 13 septembre 2022 : https://www.parlement-wallonie.be/pwpages?p=interp-questions-voir&type=28&iddoc=113644

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Bilan de la crise Covid: et si on écoutait enfin les citoyens ?

Un collectif citoyen estime qu’il est « vital de tirer un bilan de ces deux années de mesures sanitaires », face à une « société largement épuisée et fragmentée » et une démocratie fragilisée.

Nous, citoyen.ne.s, avons vécu deux années de mesures sanitaires éprouvantes : confinements, arrêt brutal de nos activités sociales et professionnelles, isolement, décrochage scolaire virtuel, discours politiques anxiogènes et stigmatisants, polarisation sociale…

Notre société est aujourd’hui largement épuisée et fragmentée. Les services de santé mentale sont débordés de demandes, qu’il s’agisse d’enfants, de jeunes ou d’adultes en détresse.

Notre démocratie est fragilisée par une gestion Covid qui a été autoritaire et qui a largement mis à mal le rôle des parlements et de la société civile en les privant de leur légitime droit de participation aux décisions essentielles de notre Cité. Notre Etat de droit a été malmené durant ces deux années.

L’instauration du Covid Safe Ticket a introduit un clivage social inacceptable : les citoyen.ne.s qui gardent leurs droits à une liberté de circulation et à une vie sociale, sportive et culturelle, et les autres, stigmatisés parce qu’ils hésitent ou ne veulent pas se faire vacciner.

Après la vague Omicron et la levée de la plupart des mesures sanitaires, la tentation est forte d’oublier au plus vite ces deux années de cauchemar et de reprendre une vie normale. C’est bien sûr compréhensible et légitime.

Mais notre société est K.O., les séquelles sont profondes et cette manière totalisante de gérer la crise peut reprendre à la moindre flambée épidémique ou par simple entêtement, comme le démontre l’obligation vaccinale qui plane toujours sur le personnel soignant. Or cette gestion autoritaire offre un boulevard aux idées d’extrême-droite (lire le rapport du CRISP : La Belgique après deux ans de Covid-19).

Selon la philosophe française Barbara Stiegler, grande spécialiste de la santé publique et de la démocratie sanitaire, « les mesures autoritaires de restriction n’ont pas seulement abîmé nos libertés, notre modèle démocratique et le contrat socialqui sous-tend notre République. Elles ont aussi transformé le champ de la santé publique, justement, en un champ de ruines. »

Tandis que l’OMS rédige en ce moment un traité pour gérer les futures pandémies au niveau mondial, dépossédant les États signataires de leur responsabilité par rapport à leurs propres citoyens.

Une autre gestion Covid est possible

Nous, citoyen.ne.s, estimons qu’il est vital de débattre librement de ce bilan sanitaire, d’en dégager les principaux enseignements, de re-créer des liens humains et chaleureux et d’interroger notre démocratie. Une autre gestion Covid est possible ! D’autant plus que nous savons aujourd’hui que l’avènement de chocs épidémique, climatique, énergétique sera plus fréquent et de plus grande ampleur à l’avenir. Nous devons préparer notre démocratie à y faire face.

Notre collectif, « Les citoyens contagieux », réunit près de 800 citoyen.ne.s actif.ve.s dans de nombreux domaines : psychologues, enseignant·e·s, artistes, soignant·e·s, universitaires, indépendant·e·s, ouvriers, agriculteur·trice·s, journalistes, économistes, juristes, philosophes, sociologues, prêtres, …

Et notre virus, c’est la démocratie !

Refusant le discours de haine sociale largement médiatisé, nous avons co-signé le 22 décembre 2021 la carte blanche Vacciné.e.s ou non : et si on écoutait l’autre ?

Investir massivement dans la santé, l’éducation, la culture, le climat, …

Nous estimons qu’il est aujourd’hui temps d’ouvrir le débat et nous plaidons, pour sortir de cette crise, pour un investissement massif dans la santé, le bien-être, l’éducation, la culture, la démocratie participative, la justice sociale, la prospérité et le climat.

Nous invitons dès lors tout citoyen.ne à notre Journée citoyenne du 21 mai à Namur. Au programme : débat citoyen participatif, performance artistique, conférence-débat, drink convivial, …

Accordons-nous un temps de réflexion et de rencontres humaines, condition nécessaire pour faire vivre notre démocratie et notre volonté de faire société.

Nous pourrons alors contribuer avec plus de force et de pertinence à la construction collective d’une société juste, solidaire et résiliente.

Bienvenue à toutes et tous : soyons contagieux.ses !

Par Michèle Desonai, psychologue, psychanalyste et assistante à l’ULB; Christophe Haveaux, journaliste; Raphaële Buxant, bio-ingénieure et Professeure de sciences et Pascal Warnier, économiste – au nom du collectif Les citoyens contagieux.

Carte blanche publié sur le site LeVif.be, le 11 mai 2022

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Louvain-la-Neuve : la faillite de notre librairie n’est pas une fatalité !

Pascal Warnier, Economiste et Citoyen de Louvain-la-Neuve

Sandrine Pourtois, Thérapeute et Initiatrice du groupe FB « Agora Renaissance »

Ce mardi 26 avril, le tribunal de commerce de Tournai a confirmé la faillite des deux librairies belges de Furet du Nord, celle de Namur et celle de Louvain-la-Neuve. C’est une bien triste nouvelle pour tous les amoureux du livre. Dans la cité universitaire, c’est un lieu culturel historique qui risque de disparaître.

Ce mardi 26 avril, la faillite de notre librairie a été prononcée par le tribunal de commerce de Tournai et elle a fermé ses portes dans la foulée. Une bien triste nouvelle pour tous les amoureux du livre. Nous nous sentons tous aujourd’hui orphelins de ce lieu de découverte, d’échange et par dessus tout de plaisir, situé au coeur de la cité universitaire. C’est un lieu culturel historique qui risque de disparaître.

Comme l’a écrit si joliment Charif Majdalani dans sa chronique parue ces jours-ci dans le quotidien La Croix1, en franchissant les portes d’une librairie, « qui n’a pas senti ce moment d’ébriété devant le bruissement muet de l’immense variété de la pensée humaine, devant l’enivrante liberté de choisir à quelle source de plaisir, de joie, de satisfaction intellectuelle il va puiser. (…) Qui n’a pas éprouvé l’exaltation de se sentir environné et d’avoir à portée de main simultanément tout ce que les humains ont pu produire pour tenter de résoudre l’énigme de nos existences et de notre présence sur terre, ce vaste dépôt de savoirs et d’histoires ». Peut-on aujourd’hui nous résoudre à la disparition d’un lieu d’une si grande richesse humaine ?

Notre librairie n’est pas un commerce au sens littéral du terme, c’est-à-dire un lieu où l’on échange un objet contre une somme d’argent. Non, notre librairie est bien plus que cela. C’est un lieu culturel, un espace de rencontre et de discussion. Là où, seul ou accompagné par un libraire, on aime à parcourir le chemin de notre désir de lecture pour y emporter finalement le livre qui va nourrir dans les jours et les semaines qui suivent notre imaginaire, notre appétit de découverte et de connaissances. Et ce livre fera désormais partie de notre histoire personnelle, intime, de notre chemin de vie. Ce qui se vit dans une librairie n’a rien de commercial en fait. Ce qui se vit là dépend de l’atmosphère qui y règne, du dévouement et de la disponibilité des libraires, de ce qu’ils consentent à nous livrer de leur intimité, de leurs lectures, de leur passion, de leur recherche personnelle aussi et c’est tout cela qui éclaire notre propre choix de lecture. Toute cette richesse est, vous en conviendrez, bien éloignée de l’inflation publicitaire et du diktat des prix que l’on observe si souvent dans la réalité commerciale.

Malheureusement, pour qu’un tel lieu puisse survivre, il faut des conditions économiques favorables qui ne semblent plus être réunies aujourd’hui dans une ville pourtant dédiée à l’éducation et à la transmission du savoir. Un comble. La fermeture de notre librairie n’est pourtant pas une fatalité, elle est le symptôme d’un système économique injuste qui ne favorise bien souvent que les commerces de masse, les hypermarchés, véritables puissances financières et attractives, ces lieux impersonnels voués en définitive à faire du chiffre, « à rémunérer des actionnaires en quête de performance et à répondre à des critères de compétitivité-prix qui font pression sur les charges2 » (Eva Sadoun, entrepreneuse et activiste française). C’est donc bien ce capitalisme vorace, cet environnement économique hyper-concurrentiel et la fulgurance du commerce en ligne qui ont eu raison, une fois encore, d’un collectif de travail consciencieux et dévoué au sein d’un commerce de proximité. Un collectif de travail qui n’a pas ménagé sa peine durant les périodes de confinement, jusqu’aux portes de l’épuisement, pour garder ouvert ce lieu de ressourcement essentiel. Où donc est la reconnaissance du travail accompli par ces personnes en temps de crise ? Enfin, la privatisation de l’artère principale de Louvain-la-Neuve et les loyers exorbitants qui y sont pratiqués contribuent bien entendu à cette funeste décision de faillite. Cette orientation économique imprimée au centre ville et l’ombre étouffante du centre commercial ont largement contribué à altérer la vitalité d’un tissu de commerces de plus petite taille.

Aujourd’hui, un projet de renaissance d’une nouvelle librairie est déjà en gestation, encouragé et soutenu par de nombreux usagers-lecteurs, près d’un millier à ce jour. Il faudra du courage et de l’abnégation pour se frayer un chemin dans la jungle néolibérale qui sévit aussi dans notre petite cité voulue par ses fondateurs « à taille humaine ». De toutes parts, on entend les appels à la sobriété économique, à la transition écologique, au commerce de proximité, au retour de l’essentiel dont la culture en est le fidèle serviteur. Une fois encore, des citoyens répondent présents pour relever ce défi. Pourtant, ce qui est attendu en ces temps de grande mutation, c’est que les autorités publiques s’impliquent elles aussi dans des projets concrets pour démontrer que la transition économique et écologique n’est pas qu’un slogan mais qu’elle se traduise prestement, ici et maintenant, pour sauver un commerce de proximité, un lieu de culture et un collectif de travail de qualité dans une ville à haute vocation éducative et culturelle.

Ensemble, autorités publiques, université et citoyens-lecteurs, nous devons sauver ce lieu de culture3.

Cette opinion est parue le 30 avril 2022 sur le site de La Libre.be

1La librairie, ma bibliothèque et moi, chronique de Charif Majdalani, La Croix du 1er avril 2022.

2La sphère économique dysfonctionne , Eva Sadoun dans La Libre,Belgique des 23-24 avril 2022.

3 Pour encourager et soutenir ce projet de renaissance : agorarenaissance@gmail.com

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Ottignies Louvain-la-Neuve : une image écornée du monde politique

Le renversement de majorité à Ottignies Louvain-la-Neuve est un incident politique qui érode la confiance du citoyen.

C’est par un bref communiqué publié ce mercredi 19 janvier que les citoyens et la bourgmestre elle-même ont appris que les groupes OLLN 2.0-MR, Avenir (CDH) et PS du conseil communal annonçaient avoir conclu un nouvel accord de majorité ayant pour conséquence directe l’éviction du partenaire ECOLO, aux affaires depuis l’an 2000. Les nouveaux coalisés ont fait très peu de déclarations sur les raisons de leur décision, au mépris des citoyens qui n’ont vraisemblablement pas le droit d’être informés et de comprendre la justification de ce coup de force politique. Démocratique, il l’est sans doute mais il est surtout profondément irrespectueux de leur partenaire de majorité et des électeurs de la cité brabançonne. Le nom du nouveau bourgmestre a été annoncé très vite après le renversement de la coalition, sans attendre le vote par le conseil communal de la motion de méfiance constructive.

Revenons un instant aux faits qui ont précédé cette rupture politique.

L’échevin écolo du budget et des finances avait estimé, dans les colonnes du magazine Medor du mois de décembre, que l’UCLouvain, acteur central de la ville, ne contribuait pas suffisamment aux finances communales. S’en est suivi la publication, le 13 janvier, d’une lettre ouverte dans la presse par un conseiller communal CDH reprochant à son partenaire de majorité la sévérité de ses propos à l’égard de l’Alma Mater. Ce dernier ne manquera tout de même pas d’indiquer que cet incident ne pouvait remettre en cause l’action politique de la majorité mais devait permettre d’ouvrir un dialogue, ce qui était d’ailleurs également le souhait de l’échevin incriminé. Une semaine plus tard, ces paroles ont été contredites par la réalité des faits.

Une image écornée du monde politique

Quelle image du monde politique cela donne-t-il ? Particulièrement au niveau local. La confiance dans le personnel politique est déjà suffisamment écornée au sein de la population que pour donner à nouveau, à travers cet incident, l’impression que des choses se sont arrangées en catimini alors qu’ il n’y a pas de désaccords profonds au sein de la majorité communale. Ou si il y en a, les citoyens n’en sont pas informés. On peut bien légitimement se poser les questions suivantes : ce coup de force arrange-t-il certains mandataires ? Y-a-t-il des dossiers bloqués que l’ « on » souhaiterait faire aboutir rapidement ? Et si c’est le cas, pour quelles raisons personnelles ou politiques ?

Voyons en quoi cet incident politique dénature le sens de la démocratie représentative et fragilise encore un peu plus ce mode de gouvernance publique qui reste certes le moins mauvais d’entre tous mais dont les acteurs, pour rester légitimes, doivent témoigner respect et transparence à l’égard de la population au risque de rompre le contrat social qui les lie aux électeurs.

Ce coup de force a été mené envers et contre les accords signés en 2018 et ce sans aucune raison sérieuse et apparente de devoir interrompre inopinément et en cours de législature le pacte de majorité. Le respect de la parole donnée entre partenaires a été foulé aux pieds.

Les citoyens ont été irrespectueusement oubliés et trahis. Ce coup de Jarnac a été ourdi dans les coulisses du pouvoir sans aucune transparence à l’égard des citoyens.

Alors que le conseil communal n’avait pas encore été saisi pour l’organisation du vote relatif à une motion de méfiance constructive, la nouvelle majorité annonçait déjà publiquement le nom du prochain bourgmestre en dépit du respect dû à cette instance politique.

Au lendemain des prochaines élections, sans doute entendrons-nous certains élus s’émouvoir du vote « rejet » de la population à l’égard du monde politique, que l’on ne pourra alors que constater et sur lequel les analystes politiques ne manqueront pas de s’interroger. Ce sont des incidents comme celui-ci où les principes fondamentaux comme le respect et la transparence sont malmenés qui, mis bout à bout, érodent la confiance du citoyen dans les institutions et les mandataires politiques et fragilisent en fin de compte notre démocratie représentative.

Une vigie citoyenne s’exprime

Heureusement, une vigie citoyenne s’est levée à Ottignies-Louvain-la-Neuve pour exprimer, à travers une « Déclaration commune à nos élus d’Ottignies-Louvain-la-Neuve », « sa désapprobation totale » et son désir d’ « une démocratie respectueuse des partenaires et des citoyens qui ne sont pas seulement des machines à voter ». A l’heure où ces lignes sont écrites, un millier de citoyens ont apporté leur voix à cette initiative.

En l’an 2022, la voix des citoyens se fait entendre plus ostensiblement que par le passé et cela, c’est une bonne chose pour notre démocratie. Mais, nos élus communaux auront-ils seulement le courage politique d’en tenir compte et de faire mentir ainsi l’idée selon laquelle le citoyen n’est écouté qu’au moment des élections ?

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 1e février 2022

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Demain, papa, je devrai payer le droit de venir auprès de toi !

Le Covid Safe Ticket, un dispositif de vaccination obligatoire déguisée

Mon cher papa réside dans une maison de repos et de soins. Je lui rends visite très régulièrement depuis 6 mois. La présence de son épouse, de ses enfants et petits-enfants à son chevet est un soutien essentiel pour lui. Bientôt, je ne pourrai plus le visiter ou alors au prix d’une dépense financière indécente. Pourtant, je n’ai enfreint aucune loi. J’ai tout simplement jugé en âme et conscience de ce qu’il était juste de faire pour moi et pour autrui face au virus de la covid-19. Ce choix est strictement personnel, dûment éclairé et réfléchi. Il ne contrevient à aucune loi de mon pays et ne cause aucun préjudice à quiconque. Il n’est donc ni légalement, ni moralement répréhensible. En imposant le Covid Safe Ticket (CST), un passeport sanitaire requis pour accéder à de nombreux lieux tels que l’horeca, la culture, le sport et les établissements de santé, les autorités publiques laissent peu de choix aux citoyens belges qui désirent fréquenter ces lieux. Et c’est un euphémisme que d’écrire cela. En effet, soit ils apportent la preuve de leur vaccination ou de leur guérison, soit ils se soumettent à un testing fréquent et coûteux. Ce qui revient en définitive à imposer une obligation vaccinale déguisée aux personnes qui devront faire un usage régulier du CST.

Le Covid Safe Ticket, une source de discrimination entre vaccinés et non-vaccinés

Dans mon pays, on va m’obliger à passer un contrôle aux frontières de l’établissement où séjourne mon père. Pour passer cette nouvelle porte de Brandebourg, je devrai présenter un passeport. Pour moi, ce passeport ne sera valide que si je consens à la vaccination ou si je paye plusieurs centaines d’euros par mois en tests PCR ou antigéniques. Ce sera la condition pour que je puisse me rendre auprès d’une personne qui m’est chère, autant que je le faisais auparavant. Ce dispositif attente au droit fondamental de tout être humain à pouvoir, sans condition, se tenir auprès d’un proche lorsqu’il est malade ou invalide. Il installe également un profond clivage dans la population. Les personnes vaccinées pourront aller et venir à leur guise alors que les personnes non-vaccinées devront payer pour avoir le même droit. Voilà le pays dans lequel je vais vivre dans les prochains mois sans savoir quand ces mesures seront levées, ni à quelles conditions. Elles reposent, en plus, sur une insécurité juridique qui fragilise sa légalité et sa légitimité (Nicolas Thirion, professeur de droit à l’Ulg, la Libre du 6/10/2021).

La peur a gagné les sphères dirigeantes de notre pays au mépris des règles démocratiques

Très prochainement, cette mesure linéaire va condamner de nombreux belges, à commencer par les plus jeunes, à une vie privée du droit à certaines libertés sans que les élus de notre nation n’aient pu débattre en profondeur de l’application et de l’implication d’un dispositif discriminant et liberticide. Pourtant, nous ne sommes plus dans une « situation d’urgence épidémique ». Nous en sommes sortis depuis plusieurs mois. La toute grande majorité des personnes âgées et/ou fragiles (avec facteurs de comorbidité) de notre pays est protégée de la covid-19 par la vaccination et elle n’est donc plus susceptibles de saturer les soins intensifs dans nos hôpitaux en cas de contamination. Comment dès lors expliquer que le CST soit imposé à toute la population belge (hormis les moins de 12 ans) pour protéger une minorité, cible privilégiée du virus, qui est déjà protégée ? La réponse à cette question est sans doute à rechercher dans la peur qui a gagné les esprits, dans l’angoisse latente qui a envahi les sphères dirigeantes de notre pays et qui dirige leurs décisions. Elle est sans doute aussi à rechercher dans le désir impatient de « vivre comme avant », sans contrainte, sans prévention. Comme si ce coup de semonce n’était en définitive qu’un petit caillou sur le chemin triomphal de notre modèle sociétal matérialiste et consumériste dont tant de signes aujourd’hui nous montrent les limites.

Demain, une société ouverte, tolérante et juste ou bien intransigeante, coercitive et de contrôle

C’est un tournant que nous abordons dans notre société. Il indique déjà ce que sera notre « vivre ensemble » demain. Soit nous l’abordons dans le respect et la dignité de chacun et dans l’application scrupuleuse de nos règles démocratiques – notamment la prééminence du parlement sur le gouvernement pour des questions majeures de société -, soit nous lui imprimons la marque de l’intransigeance, de la coercition et du contrôle, sans dialogue avec les forces vives de la nation. Il n’est pas facile de trouver la juste mesure entre l’intérêt collectif et les libertés individuelles dans une situation encore très impactée par l’émoi collectif. Pour y arriver, il faut entendre toutes les voix, ouvrir le débat, chercher le consensus social le plus large. Ce n’est malheureusement pas ce que nous constatons en ce moment. Négocier ce virage ne relève plus d’un choix strictement sanitaire mais bien d’un choix plus large, un choix de société.

Opinion publiée par Pascal Warnier sur le site web du Vif/L’Express, le 27 octobre 2021

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Les personnes non-vaccinées n’ont-elle pas le droit au discernement et au libre arbitre ?

Des propos irrespectueux et stigmatisants

Les propos tenus par le ministre Vandenbroucke le 9 septembre dernier sur le plateau de Terzake (VRT) au sujet de la restriction de liberté des personnes non-vaccinées sont irrespectueux et indignes d’un responsable publique. Ils sont profondément discriminants.  « Qu’allons-nous faire des gens qui ne se font pas vacciner ? Allons-nous les mettre en prison ? Allons-nous les anesthésier et leur injecter quand même ? Ce n’est pas possible, et n’est donc pas faisable »  a-t-il lancé sur un ton ironique. Mais « on peut refuser des libertés aux personnes qui ne veulent pas être vaccinées. Si vous ne vous faites pas vacciner, vous devez être prêt à vous faire tester tous les jours si vous voulez aller dans un café, et cela va bientôt commencer à coûter très cher ». Le couperet est tombé. Ne pas se faire vacciner reviendrait selon le ministre à être sanctionné dans l’exercice de libertés pourtant reconnues à tous les belges sans exception. Une semaine plus tard, c’est le premier ministre De Croo, à l’issue du Comité de concertation (Codeco), qui enfonce le clou en attribuant la responsabilité du maintien de l’épidémie aux seules personnes non-vaccinées (« C’est l’épidémie des non-vaccinés »). Le Ministre-président du gouvernement wallon Elio Di Rupo quant à lui alourdira encore un peu la charge en déclarant que ces personnes « doivent bien mesurer les conséquences de leur inaction et de leurs tergiversations ».

Un parlement resté hors jeu pour des décisions capitales

Par ces propos discriminatoires, ces responsables politiques ne reconnaissent plus aux personnes qui ont décidé de ne pas se faire vacciner le droit au discernement et au libre arbitre à propos de leur propre santé mais aussi à propos des comportements individuels de prévention et de protection qu’elles sont capables d’adopter pour elles-mêmes et pour les autres et qui sont bien connus aujourd’hui. A cela vient s’ajouter la décision de toutes les régions de notre pays d’imposer le covid safe ticket à de nombreux secteurs tels que l’Horeca, la culture, le sport, les établissements de soins et maisons de repos. Rappelons tout de même que jusqu’à présent les élus de la nation ne se sont pas saisis de la question de l’obligation vaccinale, ils n’en n’ont pas débattu et à fortiori ne l’ont pas votée. L’exécutif est par conséquent tenu de respecter ce fait que ce soit dans ce qu’il communique aux citoyens ou dans les mesures qu’il décide d’adopter. Or, ce que nous constatons ces dernières semaines, c’est qu’il s’exprime et agit comme si cette obligation avait été entérinée et était devenue légale. Ce qui n’est pas le cas.

Une obligation vaccinale déguisée

Le Codeco voue, envers et contre tout, un culte sans limite à la poursuite de l’immunité collective en plaidant sans relâche pour une vaccination massive de la population, du plus jeune au plus âgé, du plus fragile au bien-portant, de l’infirmière à l’employé de bureau, alors que cette stratégie, à l’heure des variants et du délitement rapide de la réponse immunitaire, est discutable et loin de faire l’unanimité dans la communauté scientifique, surtout sur le moyen et le long terme. Israël s’apprête d’ailleurs à injecter une quatrième dose à sa population et n’hésite pas à déclarer qu’il faudra à l’avenir en passer par là tous les six mois. Une gestion différenciée en fonction du risque que chaque belge encourt, dans sa singularité, est simplement déniée et pourtant gagnerait à être sérieusement envisagée. Les médecins généralistes ont été mis hors jeu alors qu’ils travaillent au plus près de la population. Nos édiles basent leur décisions sur des chiffres et des modèles statistiques. Alors que nos hôpitaux sont loin d’être saturés depuis le début de l’été, que les protocoles de prises en charge se sont nettement améliorés, que les lits occupés en soins intensifs par des patients covid sont en baisse et que l’on ne meurt pratiquement plus de la covid-19 en Belgique1. « On voit que malgré la reprise des activités, la rentrée des classes, etc. les chiffres de l’épidémie restent sous contrôle et même sont tout à fait positifs pour l’instant » confirme d’ailleurs Yves Coppieters, expert en santé publique de l’ULB, sur DH Radio ce 17 septembre 2021.

Nos ministres imposent malgré tout indirectement, par leurs paroles et par leurs décisions une obligation vaccinale déguisée ayant pour corollaire une restriction forte des libertés pour les personnes ayant fait le choix de ne pas se faire vacciner ou l’ont rendue coûteuse et particulièrement « impactante » pour celles d’entre elles qui disposent de faibles revenus.

Eduquer pour vivre avec le risque plutôt que vouloir l’éradiquer

Des voix pourtant réclament aujourd’hui une évaluation transparente des mesures sanitaires prises depuis un an en Belgique et ce par un large panel de scientifiques. Si toutes les personnes âgées et vulnérables sont protégées – et si elles ne le sont pas veillons à ce qu’elles le soient -, pourquoi la circulation du virus représente-t-il encore à ce point un danger. Ne doit-on pas vivre avec ce risque sachant que si le vaccin protège surtout les personnes fragiles et âgées des formes graves de covid-19, il n’empêche toutefois pas la contamination ? Ne doit-on pas accepter ce risque parce que, à l’avenir, des vagues épidémiques adviendront plus fréquemment et que la vaccination ne sera pas le remède miracle ?2 Plutôt que de lever un doigt réprobateur et moralisateur qui n’a pour seul effet que d’amplifier un climat de suspicion et d’accusation, ne serait-il pas plus judicieux de sensibiliser les belges à la prévention de leur santé, au renforcement de leur immunité, aux mesures de protection et à la responsabilisation individuelles et collectives plutôt que de leur faire miroiter, à la veille de l’automne, le retour à la vie normale après vaccination, en laissant tomber tous les gestes de protection ?

Un virage vers quelle société ?

C’est un tournant que nous abordons aujourd’hui dans notre société. Il indique déjà ce que sera notre « vivre ensemble » demain. Soit nous l’abordons dans le respect et la dignité de chacun et dans l’application scrupuleuse de nos règles démocratiques – notamment la prééminence du parlement sur le gouvernement pour des questions majeures de société et l’obligation vaccinale en est une -, soit nous lui imprimons la marque de l’intransigeance et de la coercition sans dialogue avec les forces vives de la nation. Il n’est pas facile de trouver la juste mesure entre l’intérêt collectif et les libertés individuelles dans une situation encore très impactée par l’anxiété et l’émoi collectifs et par le spectre du réveil de la pandémie. Pour y arriver, il faut entendre toutes les voix, ouvrir le débat, chercher le consensus social le plus large. Ce n’est malheureusement pas ce que nous constatons en ce moment. Négocier ce virage ne relève plus d’un choix strictement sanitaire mais bien d’un choix plus large, un choix de société.

1 Au 22 septembre 2021, les ratios sont les suivants : 6,1 décès par jour en moyenne et 214 personnes en Unités de soins intensifs (c’est-à-dire 10 % des lits totaux accrédités en USI) alors que ces chiffres étaient de plus de 300 décès et 1500 personnes en USI au moment des pics épidémiques. Le taux de mortalité par rapport aux contaminations est descendu à 2 % et les plus de 65 ans représentent près de 92 % de ces décès.( Source : Sciensano, bulletin épidémiologique du 22/09/21)

2 Marie-Monique Robin en collaboration avec Serge Morand, La fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire, Editions La Découverte, février 2021.

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L’allongement des voies ferrées à Louvain-la-Neuve, un projet anachronique

Ce projet fait déjà l’objet d’un recours au Conseil d’État par l’Association des habitants de Louvain-la-Neuve contre le permis délivré en 2020. Aujourd’hui, il est anachronique et caduc au regard des standards de durabilité. Voici pourquoi.

L’allongement des voies ferrées à LLN, un projet anachronique

Vue d’artiste d’un projet alternatif possible, sans l’extension des voies ferrées à LLN, par Gloria Scorier

Un appel cosigné par le président de l’Association des habitants de Louvain-la-Neuve, Sébastien Combéfis et un collectif de citoyens.

Collectif de citoyens : Gaëlle Chapoix, Raphaële Buxant, Bernard Coupé, Jean Dumont et Monique Tasse : Membres du groupe de travail URBA sur le projet d’extension des quais de la gare de LLN.

Pascal Warnier, citoyen de Louvain-la-Neuve.

Monsieur Borsus, vice-Président de la Wallonie, ministre de l’Économie, du Commerce extérieur, de la Recherche et de l’Innovation, du Numérique, de l’Agriculture, de l’Aménagement du territoire, de l’IFAPME et des Centres de compétence,

Monsieur Henry, vice-Président et ministre du Climat, de l’Énergie et de la Mobilité,

Madame Tellier, ministre de l’Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-Être animal,

La clameur monte, en cet été 2021, pour appeler à un changement drastique et immédiat de nos modes de vie. La dégradation de notre planète n’est plus à démontrer et les signes avant-coureurs de catastrophes bien plus grandes nous sautent au visage en ce moment. En effet, 15000 scientifiques de 184 pays signaient déjà en novembre 2017 un appel contre la dégradation de l’environnement et, il y a quelques jours encore, ce sont 14000 scientifiques de premier plan qui ont à nouveau exhorté les dirigeants et la population du monde entier à basculer vers un monde plus durable et respectueux de la Biosphère. « Les signaux vitaux de la Terre s’affaiblissent », alertent-ils. Nous attendons le dernier rapport du Giec qui, d’après les premiers éléments, martèlera une fois encore qu’il y a urgence car « Notre maison brûle et nous regardons encore ailleurs ».

C’est dans ce contexte que, nous, habitants et usagers de Louvain-La-Neuve, lançons un appel à ce que, aujourd’hui, sans délai, vous vous engagiez à modifier un projet local qui va à l’encontre de la volonté du gouvernement wallon d’agir activement pour la transition vers une société durable. Ce projet initial qui fait déjà l’objet d’un recours au Conseil d’État par l’Association des Habitants de Louvain-la-Neuve contre le permis délivré en 2020, est devenu aujourd’hui anachronique et caduc au regard des standards de durabilité qui deviennent la norme dans de nombreuses villes européennes, notamment en matière d’aménagement du territoire et de mobilité.

Un projet d’extension des voies ferrées à Louvain-La-Neuve, aujourd’hui incohérent et inopportun, c’est :

  • Un projet coûteux qui rapproche les trains des automobilistes au détriment des autres usagers, complètement à l’opposé du principe Stop adopté par le gouvernement wallon qui met les piétons en priorité, suivis par les cyclistes, les transports en commun et enfin les voitures.
  • Un projet en zone classée « inondable » par la Région wallonne et déjà inondée plusieurs fois depuis début juin, notamment dans le Park&Ride du RER ; pourtant l’étude de cet aspect a été reportée à plus tard et les travaux ont déjà commencé, avec une augmentation de l »imperméabilisation à l’opposé du principe Stop Béton que le gouvernement wallon souhaite accélérer.
  • Un projet qui anticipe une hypothétique sur-construction avec deux murs de soutènement, financés par de l’argent public ; ils anéantiraient irréversiblement le haut potentiel intermodal de la zone et cette sur-construction créerait de surcroît une gare tunnel en cul-de-sac.

En répondant favorablement à notre appel, vous donneriez un signal fort, instaurant, à la place d’un projet du passé, un projet d’avenir qui porterait de nombreux éléments de transition durable.

Un nouveau projet, sans prolongement des voies et à moindre coût, qui s’inscrit pleinement dans l’ambition wallonne de transition durable, c’est :

  • Un projet qui instaure un espace intermodal accessible à toutes et tous (piétons dont PMR, cyclistes, usagers des transports publics…) en application du principe Stop.
  • Un projet qui inclut une large place pour un parking vélo et à un point vélo.
  • Un projet avec un minimum de béton qui permet la réduction de l’imperméabilisation des sols et des aménagements drainants et verts en continuité du parc de Courbevoie.
  • Un projet qui offre un aménagement ouvert en entrée de ville, accueillant, et favorisant la convivialité et le sentiment de sécurité.

Nous vous demandons de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour stopper ce projet et travailler sur un projet plus vert et plus intermodal co-construit avec tous les usagers. Autant il n’y a pas d’urgence à réaliser le projet actuel, autant il y a urgence à agir pour développer et mettre en place un projet alternatif durable.

Madame, Messieurs, c’est le moment ! Après la terrible catastrophe qui a touché notre région, dont beaucoup d’experts ont imputé les causes à l’aménagement du territoire et aux activités humaines, c’est le moment de vous engager pleinement, concrètement et sur le terrain, en modifiant le projet d’extension des voies ferrées à Louvain-la-Neuve et de démontrer que nos représentants politiques sont capables aujourd’hui en Wallonie de répondre aux préoccupations environnementales urgentes de sa population.

Madame, Messieurs les Ministres, impliquez-vous dans ce dossier et faites-en un dossier emblématique de votre volonté politique de changement tant au niveau régional qu’au niveau local. Faites-le sans délai. Nous ne pouvons plus attendre !

>>> Titre original : « L’allongement des voies ferrées à LLN, un projet anachronique à modifier de toute urgence ».

Cet Appel a été publié sur LaLibre.be le 15 août 2021

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« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »

Ce matin à l’aube, je me suis retrouvé pour la première fois de ma vie occuper à vider ma cave envahie soudainement par les eaux. Alors que j’évacuais avec mon fils l’eau brunâtre, une phrase m’est revenue à l’esprit : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

Un monde qui a vieilli si vite

Cette phrase devenue célèbre, Jacques Chirac l’a prononcée en ouverture de son discours devant l’assemblée plénière du 4e sommet de la Terre à Johannesburg le 2 septembre 2002. Aujourd’hui, notre pays est sous eau et demain peut-être, sans doute, certainement il étouffera sous des chaleurs et des sécheresses extrêmes. Les prédictions des scientifiques, à commencer par celles du GIEC et des nombreuses ONG, se réalisent désormais et de plus en plus fréquemment sous nos yeux, ici chez nous, et dans de nombreuses contrées du monde. Nul besoin de décrire les manifestations de ce dérèglement global que sont les feux de forêts, les pluies torrentielles, les sécheresses et chaleurs extrêmes, et ses conséquences pour la biosphère : malnutrition et sous-alimentation, mortalité et morbidité liés aux occurrences climatiques extrêmes, morbidité liée aux maladies infectieuses, perte de biodiversité, extinction d’espèces vivantes.

Alors, maintenant que les bottes sont rangées et les torchons en train de sécher, deux questions surgissent en moi.

En prenons-nous aujourd’hui la pleine mesure de ce péril ?

Notre organisation sociale, notre système économique, les valeurs qui les traversent sont-elles encore adaptées pour y faire face ?

Nous devons absolument répondre à ces questions pour sauver notre monde, un monde devenu ancien. Il a vieilli en si peu de temps qu’il doit maintenant être régénéré et vite, pour insuffler une nouvelle espérance à notre civilisation et faire la preuve que l’intelligence humaine peut être capable, pour la première fois de son histoire, de faire face à cette menace anthropogénique, c’est-à-dire une menace qui a été engendrée par les activités humaines elles-mêmes.

Le changement est en marche mais il ne va pas assez vite, ni assez loin

Le discours du président de la république française a eu lieu il y a deux décennies. Des efforts ont été consentis depuis mais force est de constater au vu de l’accélération des changements climatiques et de leur impact sur la vie de centaines de millions d’êtres humains sur tous les continents, qu’ils sont largement insuffisants et bien trop lents. Et pourtant, des hommes et des femmes de bonne volonté ne manquent pas sur notre Terre et les propositions récentes de l’Union européenne par exemple mais aussi les actions concrètes d’une multitude d’acteurs à travers le monde sont à encourager et à soutenir. Le Green Deal, Pacte vert pour l’Europe, annoncé au printemps et concrétisé ce mercredi 14 juillet par un paquet de mesures ambitieuses « ouvrent le chantier d’une transformation, impérieuse et profonde, de nos sociétés et de nos économies dont on peine encore à mesurer l’ampleur et la rapidité » (La Libre 15/07/2021). Malgré cela, sous nos yeux depuis quelques années, les signes de ces changements sont à ce point aveuglants et assourdissants que la cécité de nos consciences devrait être absolue pour ne pas les voir, les ressentir et en définitive en être pleinement habité.

Nos libertés doivent être responsabilisées

Mais, nos bonnes vieilles habitudes reviennent au galop. Après 15 mois de restrictions fortes de nos libertés, la machine économique repart de plus belle. La publicité inonde à nouveau les ondes et les panneaux urbains. L’envie de consommation, restée sous le boisseau pendant cette période, rejaillit comme un volcan endormi. Le vaccin nous a libéré. Temporairement. Alors oui, il faut consommer mais sans doute moins et mieux, de façon durable. Si les autorités politiques de nos pays insufflent des changements, elles ne peuvent pas tout. Les peuples doivent se lever pour les inciter à plus, plus vite, plus fort. Pour, eux-même, prendre une part prépondérante à ce changement. De nouvelles valeurs qui apparaissent désormais notamment chez nos jeunes mais pas seulement bien entendu, doivent « percoler » partout et tout le temps pour changer durablement les mentalités et les comportements. Nous devons être plus solidaire, plus responsable vis-à-vis de notre biosphère, plus cohérent dans nos choix. De nouveaux systèmes politiques doivent apparaître avec plus d’État et plus de citoyenneté. Nos libertés enfin doivent être responsabilisées face à ces enjeux planétaires et de survie. Nous ne pouvons plus faire tout ce que nous désirons. Chacun des choix que nous posons dans nos vies doit être scanné à l’aune de son impact sur notre environnement non pas par une autorité extérieure mais par une autorité intérieure, une forme de « Sur moi » sous l’effet duquel nos désirs seraient filtrés et mieux orientés. Voyager, oui mais raisonnablement. Manger oui mais durablement. Surfer sur le web et les réseaux sociaux, oui mais pas tout le temps. Acheter sur les plateformes de vente en ligne, oui mais pas immodérément. Se vêtir, oui bien sûr mais « éthiquement ». Travailler évidemment mais solidairement. Construire, produire, habiter, assurément mais avec une visée écoresponsable.

La pluie s’est remise à tomber, en trombe, et nous enfilons en vitesse nos bottes encore humides. Alors que nous pénétrons dans ce mélange d’eau et de boue, je me sens soudain terriblement solidaire des populations qui souffrent régulièrement et meurent des dérèglements climatiques. D’autant qu’elles sont pour la plupart d’entre elles victimes de choix qui leur échappent et qu’elles n’ont pas les moyens de faire face aux conséquences dramatiques de ces dérèglements.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans le journal L’Avenir du 20 juillet 2021.

À la Une

À côté de la vaccination, où sont les mesures visant à promouvoir massivement l’éducation à la santé et à revaloriser notre système sanitaire ?

Sans de telles mesures, la vaccination ne risque-t-elle pas d’être une réponse à court terme ?

ll y a tout juste un an, alors que les premiers vaccins étaient annoncés par les Big Pharma, certains se sont très vite inquiétés de voir nos autorités rendre la vaccination contre la Covid obligatoire. Tous les responsables politiques ont alors affirmé qu’il n’était pas question d’imposer à la population cette vaccination. Elle se ferait uniquement sur base volontaire.

Un consentement sous influence

Que constate-t-on aujourd’hui ? La vaccination n’a en effet pas été rendue obligatoire mais au moment d’un déconfinement élargi, on remarque qu’elle s’impose par un chemin détourné. Si la nécessité de vacciner les personnes à risque est indispensable, par contre, on peut légitimement se demander si le choix de se faire vacciner de la majorité des belges a été librement consenti et de manière éclairée. Trois exemples concrets peuvent venir étayer ce doute.

Premièrement, la possibilité de voyager hors de nos frontières est conditionnée dans la plupart des pays européens par l’obligation de présenter un certificat de vaccination ou un test PCR de moins de 72h. Le vaccin est gratuit, le test PCR coûte au moins 47 euros dans notre pays. Beaucoup font le choix du vaccin pour pouvoir enfin voyager tranquillement1. En plus, pour alléger la note, nos ministres ont décidé d’offrir 2 tests PCR gratuits durant les vacances estivales à toute personne qui « n’a pas pu être vaccinée » et précisent-ils d’emblée pas à celles qui n’ont pas « voulu » se faire vacciner.

Le deuxième exemple concerne la participation aux festivals de l’été. La même logique est appliquée. Pour y participer durant l’été, toute personne ayant décidé de ne pas se faire vacciner devra débourser le prix d’un ou de plusieurs tests PCR pour avoir accès à ces divertissements à l’exception des jeunes de 6 à 17 ans, éligibles pour les tests gratuits. Touchant une population extrêmement peu affectée par des formes sévères de covid-19, cette mesure est d’autant plus discriminante qu’elle impacte la tranche de la population disposant de ressources financières les moins élevées et qui de surcroit ont le plus souffert du manque de contacts sociaux.

Le troisième exemple est la pression que subissent les « récalcitrants » dans leur vie sociale et professionnelle. On en parle peu mais cette pression est bien réelle. Trois exemples qui montrent que le consentement à la vaccination est sous l’influence de facteurs qui ne sont pas nécessairement en lien avec la santé et l’on peut se demander si la vaccination spécifique à la covid-19 ne devient pas tout doucement une condition de notre liberté notamment via l’adoption du passeport vaccinal.

La difficulté d’un discours nuancé

En outre, le climat anxiogène dans lequel nous baignons depuis 15 mois participe aussi à la difficulté pour chacun de se forger une vision critique et nuancée sur la question de la vaccination et du rapport risque/bénéfice de cet acte médical. Les consciences ont été littéralement envahies et gorgées d’informations anxiogènes. La livraison de la collection tracts des éditions Gallimard de la fin 2020 intitulée « Quand la psychose fait dérailler le monde »2 livre une réflexion d’ensemble largement documentée qui fait écho de ce phénomène mondial. Nos consciences peuvent-elles dès lors décider librement ? La population a-t-elle été réellement en mesure de peser le pour et le contre de cette vaccination et de décider ce qui convenait pour sa propre santé ?

Jean-Michel Longneaux philosophe à l’UNamur prévient dans une opinion publiée le 25/4/2021 dans La Libre : « La loi sur le droit des patients en son article 8 exige que l’on communique au patient ce que l’on peut espérer positivement de la campagne de vaccination, mais aussi ses limites et risques éventuels. (…) Il convient aussi d’informer en toute objectivité et avec la même rigueur critique sur les alternatives préventives et curatives existantes ». Cette dernière exigence a eu beaucoup de peine à exister, emportée qu’elle fut ces derniers mois par la promotion sans mesure de la vaccination et la communication continue de nos autorités sur la nécessité morale (protégeons les plus faibles et les plus âgés, c’est une condition à la reprise économique, c’est une condition pour recouvrer notre liberté, …) d’y adhérer. Sans doute aussi par la peur tapie au fond de chacun d’entre nous, au demeurant bien légitime. Mais rappelons tout de même que le taux de mortalité dû au virus s’élève à 0,21 % de la population et rapporté aux nombre de personnes contaminées à 2,3 %, dont une très grande majorité sont des personnes âgées et présentant un ou plusieurs facteurs de comorbidité. Même si ce taux aurait très probablement été plus élevé sans les mesures sanitaires imposées à la population, sont-ce là les chiffres d’un grand péril pour la santé publique ? s’interroge encore le philosophe namurois4.

Un emplâtre sur une jambe de bois ?

La vaccination n’est-elle pas, pour une majorité de la population en bonne santé (à l’exclusion bien sûr des plus âgés et des plus fragiles) un emplâtre sur une jambe de bois, une réponse à court terme – bien dans l’air du temps – si l’accent n’est pas mis, dans le même temps, sur d’ambitieuses politiques de prévention et sur de profondes réformes dont ont besoin nos systèmes agroalimentaire et sanitaire de ce début de XXIe siècle ? Où sont les mesures visant à promouvoir massivement l’éducation à la santé, à revaloriser notre système sanitaire  ? Si l’on avait parlé d’éducation à la santé autant que de distanciation sociale, de port du masque ou de vaccination, on aurait pu aborder cette crise, surtout après la première vague, en sensibilisant la population à se prémunir « autrement » et sans doute plus efficacement à long terme contre les risques des coronavirus, dont le Covid-19 n’est sans doute pas le dernier à se répandre sur notre planète. A chaque occurrence, devrons-nous vacciner plus de 7 milliards d’êtres humains ? Ne vaut-il pas mieux réserver la stratégie vaccinale aux plus fragiles de notre société et accepter de vivre avec un risque, somme toute limité pour la grande majorité d’entre nous ? Il est avéré depuis longtemps que notre corps peut se défendre efficacement contre les attaques virales pour peu que l’on prenne soin d’en renforcer les défenses immunitaires au quotidien. Les stratégies existent et sont bien connues – alimentation équilibrée, complémentation en oligo-éléments si nécessaire, pratiques régulière d’une activité physique -, elles sont souvent simples et peu couteuses mais elles entrent assurément en conflit avec les enjeux financiers gigantesques de l’industrie agroalimentaire et pharmaceutique qui disposent de lobbies puissants dans les coulisses du pouvoir. Le lien entre qualité du microbiote (et donc alimentation), exercice physique, complémentation en vit D, Zinc, sélénium, magnésium et le renforcement immunitaire a fait et continue de faire l’objet de nombreuses études. Bien que l’impact de ces différents éléments n’aient pas été analysés par des études randomisées dans le cadre précis de la covid-19, de solides études observationnelles  suggèrent un effet protecteur. En ce qui concerne l’efficacité des vaccins, les études préalables réalisées par les firmes pharmaceutiques, qui rappelons-le sont dispensées de toute responsabilité légale envers les effets secondaires des vaccins, ne sont elles-mêmes pas au bout de leur processus probatoire (ce sont elles qui l’affirment). Les seules données actuellement disponibles ne sont pas le résultat d’essais randomisés contrôlés en double aveugle et surtout ne sont pas le fruit d’études indépendantes mais mises à disposition par les producteurs de vaccins eux-mêmes. Ces quelques éléments qui nourrissent le doute et l’incertitude pour une partie de la population conduisent à la décision, pour ces personnes, de refuser ou de postposer la vaccination. Une large analyse coût/bénéfice des mesures sanitaires prises depuis 15 mois, comme réclamée par un collectif de médecins et d’universitaires tout récemment, serait certainement de nature à apporter plus de certitude en toute transparence et restaurer ainsi la confiance des citoyens.

Les personnes qui aujourd’hui osent avoir une pensée critique et nuancée par rapport à la crise sanitaire et qui décident, après mûre réflexion, de ne pas se faire vacciner, sont pénalisées par les autorités publiques voire par leur employeur et bien souvent interpelées ou même stigmatisées dans leur milieu amical, familial ou professionnel.

Soyons donc vigilants à ne pas nourrir en notre sein, le retour d’un maccarthysme cette fois sanitaire.

Opinion publiée par Pascal Warnier sur LaLibre.be le 7 juillet 2021.

1Le baromètre des vacances 2021 d’Europe Assistance indique que 84 % des belges sont prêts à se faire vacciner pour voyager.

2R.Girard et J-L. Bonnamy, Quand la psychose fait dérailler le monde , Tracts Gallimard, No 21, 2020

4Vers une vaccination obligatoire ?, opinion de JeanMichel Longneaux dans LLB du 24/2/2021

À la Une

La grande solitude des personnes hospitalisées

Illustration de Olivier Poppe (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

La sévérité des mesures sanitaires dans les structures de soins confronte les familles des patients les plus vulnérables et de longue durée à des conditions humainement éprouvantes. Nous en avons été les témoins ces dernières semaines

Mon cher père a été emmené d’urgence ce 31 décembre dans une clinique de la région bruxelloise. Si ses jours étaient en danger au moment d’arriver à l’hôpital, ils ne le sont plus aujourd’hui. Et nous le devons aux équipes soignantes qui se sont activées à son chevet malgré les terribles contraintes et charge de travail qui continuent de peser sur leurs métiers. Une urgence médicale représente toujours un choc émotionnel pour la famille du patient. Nous l’avons vécu âprement. Mais en cette période de pandémie, les mesures sanitaires drastiques appliquées par les institutions de soins ont rendu cette expérience bien plus éprouvante encore. Et elle risque, pour nous, de se prolonger encore longtemps.

La sentence est tombée. Carcérale

Avant de quitter l’hôpital, en cette soirée de la Saint-Sylvestre, on nous annonce en effet qu’aucune visite ne sera possible avant 7 jours. Une seule personne alors sera autorisée à voir notre père pendant une heure. Par la suite, la même règle sera d’application. Une fois par semaine, une personne – toujours la même -, une heure. La sentence est tombée. Carcérale. Elle nous touche dans notre affection maritale et filiale, dans notre désir de prendre soin et de réconforter. L’ombre funeste du coronavirus continue de planer insidieusement au dessus de nos têtes et vient broyer les fibres les plus sensibles de ce qui fait de nous des êtres humains.

C’est groggy par cette perspective impitoyable qui nous laissera éloignés de l’être aimé, souffrant et fragilisé, que nous quittons l’hôpital, hagards et remplis d’une profonde tristesse. Dans les jours qui suivent, quelques paroles glanées au bout du fil – quand nous arrivons à joindre notre père et qu’il est capable de s’exprimer – sont les miettes d’humanité dont nous devons nous satisfaire. Quel abîme entre le temps de l’hyper-communication et cette période de mise à l’écart forcée. Habituellement, l’ardeur des sentiments, la chaleur du toucher, la délicatesse du regard, le réconfort des paroles sont autant d’onguents prodigués lors de visites régulières auprès de l’être endolori pour apaiser ses souffrances. Cette époque sombre nous dépossède de ces moments d’humanité en nous maintenant à distance, envahis que nous sommes par le sentiment d’une oppressante impuissance, ne sachant que faire de notre désir de compassion puisqu’on ne peut le lui témoigner.

Cette règle, pourrait-on l’assouplir ?

Loin de ses proches, notre père est bien entendu pris en charge médicalement avec toute l’attention que son état requiert, nous n’en doutons pas un instant et nous en sommes profondément reconnaissants. Mais un frisson me traverse le corps lorsque je pense que si il devait rester isolé de sa famille dans les prochaines semaines, il pourrait très bien être en danger. Non plus en danger de mort mais en danger par manque d’affection. Une heure tous les sept jours, voilà le temps qu’il pourra passer au contact d’un seul de ses proches. Dans certaines structures de soins, aucune visite n’est même tolérée. La règle est toute puissante et indiscutable. Elle ne souffre aucune exception. Dix mois de pandémie sont passés par là. Mais cette règle, ne pourrait-on pas l’assouplir, dans certains cas du moins. Et ainsi rééquilibrer la balance entre la nécessité de juguler cette pandémie et le besoin pour le malade et ses proches de partager des moments d’affection « en présentiel » qui contribuent, eux aussi, à son rétablissement. Ne pourrait-on pas, par exemple, élargir la « bulle » des visiteurs à une ou deux personnes supplémentaires et conditionner leur venue par un test PCR négatif ?

La sévérité des mesures sanitaires dans les structures de soins confronte les familles des patients les plus vulnérables et de longue durée à des conditions humainement éprouvantes. Nous en avons été les témoins ces dernières semaines. Je voudrais exhorter ici les autorités politiques, sanitaires et hospitalières à considérer dans leurs décisions que la guérison d’une personne malade ne peut pas être obtenue uniquement par des soins médico-techniques aussi humains et efficaces soient-ils, mais également par la présence de ses proches à son chevet. Les nouvelles technologies de la communication sont bien utiles en ces temps de distanciation mais elle ne remplacent pas, loin s’en faut, la chaleur de la présence humaine. Négliger cette dimension anthropologique fondamentale ne ferait qu’accentuer le coût sanitaire et psychologique de cette pandémie. Osez, Mesdames, Messieurs, assouplir certaines règles pour venir en aide aux plus fragilisés de notre société, ceux et celles qui en ce moment ont le plus à souffrir de cette calamité, loin de leurs proches.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 23 et 24 janvier 2021

À la Une

De la nécessité d’un Etat renforcé pour dynamiser la mutation de notre société

L’ordolibéralisme peut nous offrir les règles du jeu capables d’accompagner concrètement la mutation de notre société.

S’il est une évidence qui a été révélée par la crise sanitaire de 2020 et avant elle par la crise financière de 2008, c’est l’importance de la puissance publique en temps de crise. Elle est pourtant, depuis 8 mois, souvent mise en cause. A juste titre parfois car ses atermoiements ont été nombreux, particulièrement dans notre pays. Et pourtant, l’État a rarement été autant sollicité pour répondre aux besoins accru de protection. Protection sanitaire, socio-économique et climatique.

La question est ici de savoir si le rôle actif de l’État sollicité à la faveur de ces deux crises majeures représente un atout pour dynamiser la mutation de notre société vers une société plus durable, plus équitable et plus résiliente. Nous pensons que oui, cette place plus affirmée peut contribuer à refonder un contrat social susceptible d’incarner les valeurs de ce début de 21e siècle, clamées avec détermination par tant de jeunes dans les rues du monde entier depuis le printemps 2019. Il s’agit du respect du vivant, de l’équité socio-économique et de la sobriété dans les activités humaines que ce soit dans les domaines des modes de production et de consommation, de l’utilisation des ressources naturelles, de la gestion énergétique, de la mobilité ou encore de la digitalisation de la société. Le Green Deal européen voté en début d’année et le plan de relance économique Next Generation EU, lourd de 750 milliards d’euros, présentent tous deux cet élan mais il nous semble que sans des règles du jeu redéfinies et acceptées largement dans la population et sans un arbitre légitime pour les incarner et les promouvoir, tout pacte, aussi ambitieux soit-il, se verrait déforcé. Les autorités publiques, à tous niveaux, doivent retrouver plus d’efficacité, plus de force de conviction et d’exemplarité et en fin de compte, plus de légitimité aux yeux de leur population. C’est là que la doctrine de l’ordolibéralisme ou à tout le moins son esprit et certains de ses principes peut nous éclairer. Pour les Ordolibéraux, l’État doit ordonner et réguler l’activité économique pour pallier les carences du marché mais il doit aussi veiller à moraliser la vie économique.

Ce courant, né outre-Rhin sur les cendres de la Grande Dépression de 1929, a mis en lumière le rôle d’un Etat régulateur subordonnant l’action gouvernementale à un ordre structuré du marché qu’il édifie et garantit, sans toutefois s’y substituer. Des économistes et sociologues de l’école de Fribourg élaborent alors un programme de recherche articulé autour de la notion d’ordre (Ordnung), comprise à la fois comme constitution économique et comme règle du jeu. Pour neutraliser les cartels et éviter que la guerre économique ne dégénère, il faut, disent-ils, un Etat fort. « L’État doit consciemment construire le cadre institutionnel et l’ordre dans lesquels l’économie fonctionne. Mais il ne doit pas diriger le processus économique lui-même » écrit Walter Eucken, l’un d’entre eux1. Ce courant de pensée se distingue du « laisser faire » anglo-saxon en condamnant notamment la recherche du profit comme fin en soi au sein d’un marché guidé uniquement par « la main invisible». L’ordolibéralisme a transpiré de l’Allemagne d’après guerre vers la structure politique et économique de l’Union européenne naissante et en influence encore le fonctionnement aujourd’hui. Mais de quelles nouvelles règles l’État devrait-il être le garant aujourd’hui pour corriger le système économique déshumanisé et écocide que nous connaissons ? Des règles qui soient au service des valeurs de respect du vivant, de justice sociale et économique et de sobriété et qui visent par exemple à inciter les entreprises à adapter leurs décisions à des impératifs sociaux, environnementaux et éthiques stricts, à encourager activement l’agriculture et le commerce local et durable, à s’engager massivement dans le développement de la mobilité douce et des énergies propres, à instaurer une fiscalité sur le travail et sur la spéculation beaucoup plus juste et plus globalement à soutenir par tous les moyens possibles une croissance verte respectueuse. L’ordolibéralisme s’est toujours situé entre interventionnisme et laisser faire et favorisa le développement de l’économie sociale de marché sous l’impulsion des chancelier Konrad Adenauer et Ludwig Erhard2. Sa plasticité au fil du temps est l’une de ses caractéristiques qui porte à croire qu’il peut encore inspirer la conduite des affaires publiques aujourd’hui et aider à infléchir les dérives du marché. De multiples initiatives se font jour au niveau local, national et supranational mais elles restent manifestement encore trop peu ambitieuses car le temps nous est compté désormais.

Nous avons besoin de réguler avec volontarisme et sans plus tarder les activités humaines après plusieurs décennies de globalisation et de dérégulation débridées. Les crises qui se succèdent, par leurs effets délétères, nous l’imposent ! Le juste alliage entre initiative privée et arbitrage public est à trouver sachant que modérer la toute puissance de l’individualisme contemporain en faveur du bien commun représente un saut copernicien dans les mentalités des populations occidentales qui ont été façonnées par la pensée néolibérale et consumériste de ces dernières décennies. L’État doit jouer ce rôle mais aussi investir des moyens dans l’éducation et les soins de santé qui sont, nous le savons, la sources principale de justice économique et sociale. L’ordolibéralisme s’est certes développé dans le contexte culturel allemand, il n’en demeure pas moins une source d’inspiration pour relever les défis du 21e siècle. Dans notre pays, une inconnue subsiste malgré tout : notre « lasagne institutionnelle » et les forces centrifuges qui la traversent pourront-elles engendrer suffisamment de volonté politique et de lucidité pour unir les forces de la nation et tracer ce cadre régulateur ambitieux, susceptible de porter la métamorphose qui s’annonce ?

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 29 décembre 2020

1F.Denord, R.Knaebel, P.Rimbert, L’ordolibéralisme, cage de fer du Vieux Continent, Le Monde diplomatique, 08/2015.

2Patricia Commun, Les Ordolibéraux. Histoire d’un libéralisme à l’allemande, Les Belles Lettres, 2016.

À la Une

La liberté de culte, non-essentielle en Belgique ?

Nourrir le corps, bien sûr il le faut mais nourrir l’âme, ne le faut-il pas tout autant ?

Plus d’un demi million de belges (551.154 exactement) se sont rendus en 2019 à la messe de Noël et plus qu’en temps ordinaire aux célébrations de l’Avent, cette période qui précède la nuit qui commémore la naissance du christ et qui commence ce week-end des 28 et 29 novembre. Aujourd’hui, la fréquentation des lieux de culte, églises, chapelles, monastères, ne relève plus de ce que l’on qualifiait jadis du christianisme sociologique. Il répond davantage à une quête spirituelle, librement consentie, qui se nourrit de lectures, de méditation, de prières et de moments de communion avec d’autres croyants. Il ne s’agit pas d’une démarche « non essentielle », au contraire, nourrir sa foi est un besoin indispensable comme le repas que l’on partage en famille tous les soirs.

On oublie un peu vite en ce moment cette nécessité pour ces belges et la place que la pratique religieuse occupe dans leur vie, qu’ils soient chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes ou d’une autre confession. Laisser les lieux de culte fermés représente une atteinte à la liberté des cultes inscrite avec la liberté d’opinion à l’article 19 de notre constitution. Ne pas autoriser les célébrations même en tout petits groupes qui – cela dit en passant – se sont déroulées entre les deux vagues épidémiques de manière extrêmement responsable et dans le respect le plus strict des prescriptions sanitaires est un déni d’une activité « essentielle » pour ces belges mais aussi pour les étrangers vivant sur notre territoire. Nourrir le corps, bien sûr il le faut mais nourrir l’âme, ne le faut-il pas tout autant ? Suivons l’exemple de la France qui autorise désormais les rassemblements religieux de 30 personnes. Un juste compromis. Laissons la main aux responsables religieux entourés de nombreux bénévoles qui ont démontré leur créativité en multipliant les célébrations en petits groupes, dans un climat serein et sécurisé.

À la Une

Le Covid-19 nous rappelle brutalement que la mort fait partie de nos vies

A force de vouloir protéger la vie, d’en extraire le moindre risque, on en est venu à nier son inéluctable finitude

Beaucoup d’hommes et de femmes attentifs à la dimension spirituelle de l’existence disent et écrivent qu’à mesure où notre société devient plus matérialiste, la mort en est progressivement évincée. A côté des slogans et des publicités qui inondent nos vies sous les atours les plus séduisants, la beauté, la force, la jeunesse, la performance, il n’y a plus guère de place pour la mort ou si peu. La mort, on en parle plus ou alors avec fracas et statistiques lors des attentats terroristes ou bien dans la rubrique faits divers des journaux. La crise sanitaire actuelle vient nous rappeler cette tendance lourde de notre société devenue prudentielle et hygiéniste. A force de vouloir protéger la vie, d’en extraire le moindre risque, on en est venu à nier son inéluctable finitude. Nous vivons en ce moment un tsunami de peur et d’anxiété qui est la conséquence de cette mise à distance du risque dans notre quotidien. Au printemps, lors de l’irruption du Coronavirus, les centres commerciaux sont restés ouverts mais l’accès aux églises et aux centres culturels longtemps inaccessibles. Il nous revient en mémoire, ces longues files de cercueils esseulés aux portes des cimetières lombards, ces corbillards à la queue leu leu, accompagnés par de rares employés des pompes funèbres. Un terrible sentiment d’inhumanité nous avait alors envahi. Hommes et femmes morts dans la solitude la plus extrême. Alors que des millénaires de civilisations ont accordé une place majeure à la mort dans la vie des hommes, la nôtre l’élude. Elle la repousse loin des yeux et des consciences. Le Covid a sur-amplifié cette réalité.

Religion et consumérisme

Ne faut-il pas voir dans la façon avec laquelle notre société réagit aujourd’hui à la pandémie, une forme d’échec de notre modèle occidental qui a fait prévaloir le « matériel » au détriment du « spirituel ». La pratique religieuse est en chute libre alors que la fréquentation des grands temples de la consommation ne cesse de croître. Or, si le bien-être matériel s’est incontestablement amélioré depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, du moins dans nos contrées, le bien-être psychologique, ce que l’on appelle aujourd’hui la santé mentale, lui, s’est profondément détérioré. Et pourtant, des pratiques alternatives de recherche de bien-être et de sens foisonnent, ce qui signifie que le désir de paix intérieure est toujours présent dans l’Homme et qu’il cherche à trouver le moyen de s’exprimer, d’une manière ou d’une autre. A l’aube de notre humanité, le religieux a précédé le politique aimait à répéter François Mitterrand. Pourquoi ce fondement anthropologique aurait-il subitement disparu avec l’avènement du consumérisme ? Pourquoi nos consciences auraient-elles été transformées à ce point, en quelques décennies, comme anesthésiées, pour ne plus pouvoir ou même vouloir faire de la place à la quête de sens dans nos vies ? Cette crise majeure qui nous étreint nous rappelle que malgré notre rationalité positiviste, il y a un mystère dans nos vies qui est irréductible et qui ne peut être approché qu’en apprivoisant progressivement notre propre mort. Une démarche infiniment personnelle qui s’enrichit par l’échange et la communion avec d’autres êtres humains.

Les « cafés mortels »

La fête de la Toussaint conserve encore des adeptes et les tombes continueront d’être fleuries en ce début du mois de novembre. Mais à côté de ce rituel chrétien surgissent d’autres lieux comme les « cafés mortels » initiés en Suisse en 2004 par le sociologue et ethnologue valaisan Bernard Crettaz1 et désormais présents un peu partout dans le monde. Des hommes et des femmes viennent y déposer une parole et se nourrir d’un échange sur la mort d’un ami ou d’un parent disparu. Et c’est tant mieux.

Les nombreux témoignages qui nous sont parvenus au mois d’avril dernier de Lombardie et de nos couloirs d’hôpitaux et de maisons de repos ont montré combien le silence et la solitude face à la mort représentent une deuxième mort pour les vivants. La pandémie, s’il était encore besoin de le rappeler, a révélé avec acuité la nécessité de donner à la mort toute sa place dans nos vies et ainsi donner à la vie sa pleine dimension humaine. Le manque de rituels funéraires lors de la première vague du Covid-19 a profondément choqué de nombreuses familles endeuillées. Augurons que nos autorités veilleront cette fois-ci à tout mettre en œuvre pour que de telles situations ne puissent plus se reproduire dans les semaines à venir et que ces familles puissent dignement célébrer la mémoire de leur défunt.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 29 octobre 2020

1Bernard Crettaz, Cafés mortels, Sortir la mort du silence, Labor et Fides, 2010.

À la Une

Devenons des consom’acteurs

 

Pour rendre le monde plus durable et plus équitable, devenons des consom’acteurs
Illustration de Serge Dehaes (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

Pour rendre le monde plus équitable, donnons à nos achats un sens qui aille bien au-delà de l’acte de se nourrir, de se vêtir ou de se divertir. En faisant usage de notre pouvoir d’achat, nous pouvons défendre nos valeurs.

Les années ‘80 ont été le théâtre d’une dérégulation des marchés encouragée par les politiques ultralibérales de Margaret Thatcher en Angleterre et de Ronald Reagan aux Etats-Unis. La globalisation des échanges explose alors, notamment par le fait de groupes commerciaux de taille colossale, les multinationales.  Au nombre de 60.000 à travers le monde et contrôlant plus de 500.000 filiales (Forbes magazine), elles représentent aujourd’hui près de 60 % des échanges commerciaux en proposant des produits et des services hyper standardisés tirant leur rentabilité de volumes de ventes astronomiques qui inondent littéralement les marchés de tous les continents. Leurs ventes sont dopées par la publicité et surtout par une politique de prix extrêmement agressive. L’économie numérique va, au tournant du millénaire, amplifier cette tendance et la forte croissance du transport aérien et maritime stimulera encore cette évolution. Le trafic maritime conteneurisé atteignait 1,3 milliard de tonnes en 2004. Il s’élève à présent à 20 milliards de tonnes. Le fret aérien quant à lui passait sur la même période de 27 milliards de tonnes-kilomètres-transportées à 231 milliards (Banque Mondiale). Le tissu économique des petites entreprises et commerçants locaux en sera profondément fragilisé. Cette croissance exponentielle va pourtant être brusquement interrompue en ce mois de mars 2020. La pandémie a enrayé cette machine devenue infernale qui donnait l’effrayante impression de n’être plus sous contrôle et surtout – cela est avéré désormais -profondément  écocide[1].

 Au nom de la vitalité du pays

Les habitants de notre pays, dans un réflexe d’autoprotection, se sont repliés sur leur quartier et sur leur village. Ils ont été nombreux à se rendre à nouveau dans leur magasin de quartier et chez les producteurs locaux, à la ferme aussi, délaissant ainsi la grande distribution. Ils ont redécouvert les vertus de la proximité. Réflexe de survie, assurément ! On se rend au plus proche, au plus connu, au moins fréquenté, mais pas seulement. Une fois le nœud du confinement desserré, certaines habitudes prises durant cette période se sont pérennisées car on a pris conscience qu’acheter localement et en circuits courts, cela participe aussi à la vitalité et à l’indépendance économique de sa région et de son pays et qu’une telle attitude a souvent un coût environnemental bien moins élevé que d’acheter des produits venus du bout du monde dont on ne sait bien souvent pas dans quelles conditions ils sont récoltés ou fabriqués. Mais malheureusement, malgré une forte augmentation, cette consommation locale reste marginale.

 Des actes plus lucides

Faut-il alors que nous accordions aujourd’hui – Etat, entreprises et consommateurs – une plus grande importance à nos décisions de financement, de production et de consommation pour en faire des actes économiques plus lucides et plus responsables ? La période que nous venons de traverser et qui est loin de se clôturer démontre que oui, nous avons tous un rôle à jouer pour promouvoir un modèle économique durable et équitable c’est-à-dire tenant compte des impacts humains, sociaux, environnementaux et désormais sanitaires qu’il engendre. Un modèle plus proche, plus transparent et dont on peut maîtriser démocratiquement les rouages.

Il fut une époque, pas si lointaine d’ailleurs, où évoquer un repli sur soi était une insulte au libre-échange. Ce tout petit grain de sable venu se coincer dans les interstices de notre tour de Babel contemporaine nous rappelle à la raison et nous enjoint à plus de modération, de protection de notre milieu de vie et de solidarité. Juste avant la crise, seuls 4 pourcents des multinationales dans le monde s’étaient déjà engagées dans des actions concrètes et d’ampleur visant à plus de durabilité et d’équité sociale dans leurs activités. La grande majorité d’entre elles est donc l’une des forces majeures de résistance politique aux mutations requises aujourd’hui. Ce n’est donc pas de ce côté-là qu’il faut chercher à court et même à moyen terme les remèdes urgents à administrer aux maux dont souffre notre monde.

 Une influence sur les mastodontes capitalistes

Les consom’acteurs – personnes conscientes de l’impact que peut avoir leur acte de consommation – peuvent faire bouger les choses. En faisant usage de leur pouvoir d’achat, ils entendent protéger les valeurs qu’ils défendent.  Ils peuvent avoir une influence sur les mastodontes capitalistes que sont les multinationales affirmait l’essayiste et eurodéputé français Raphaël Glucksman dans La Libre des 22 et 23 août derniers en marge de son action de sensibilisation au travail forcé du peuple Ouïghours. Adopter un civisme économique, c’est garantir que notre consommation incarne bien les valeurs qui nous sont chères, sur les plans de la protection de l’environnement, des droits sociaux et humains et désormais des précautions sanitaires. Peut-on encore diriger nos achats vers des pays qui violent lourdement les droits de l’homme sur des populations entières, vers des pays qui détruisent des pans entiers de biodiversité, vers des multinationales qui dénient délibérément les droits sociaux et humains de ses travailleurs et maltraitent nos écosystèmes ? N’est-il pas préférable d’encourager des Etats et des entreprises qui, au contraire, veillent à incarner ces valeurs.  En plus du choix individuel d’acheter ou de ne pas acheter tel ou tel produit et donc de « voter avec son caddie », il est désormais possible de rejoindre des initiatives pour fédérer les actions de protestation à l’encontre d’une entreprise ou d’un produit en particulier. La plateforme BuyOrNot par exemple[2]  permet à tout un chacun de mettre sur pied ou de rejoindre une campagne non-violente et bienveillante de boycott sur son site.  L’internaute, dûment informé, peut marquer son accord  pour les actions qu’il souhaite soutenir[3].

Donnons à nos achats un sens qui aille bien au-delà de l’acte de se nourrir, de se vêtir, de se divertir ou encore de voyager. Donnons-leur, il y a urgence, celui de construire un monde plus durable et plus équitable.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 29 et 30 août 2020

[1]Un écocide est la destruction ou l’endommagement irrémédiable d’un écosystème par un facteur anthropique c’est-à-dire lié à la présence de l’homme.

[2]I-boycott.org, association active en France, en Suisse et en Belgique.

[3]Aurélia Jane Lee, Buycott : acheter, c’est voter, En marche, 20 mai 2020.

À la Une

Modérer le consumérisme passe aussi par moins de pub

Dès le mois de septembre, le temps publicitaire sur la RTBF sera drastiquement réduit. Voici pourquoi cette décision est emblématique.

Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a décidé de limiter la place de la publicité sur les ondes de la RTBF. Dès septembre, la matinale de la Première verra son temps de publicité maximum réduit de moitié. Et dès juillet 2021, elle aura totalement disparu de cette tranche horaire. Ensuite, les annonces pour les jeux et paris, pour les alcools forts et pour les médicaments devraient être interdites sur l’ensemble des supports de la chaine publique. C’est une décision impérieuse car la publicité est devenue omniprésente, s’insinuant dans tous les interstices de notre vie. Elle est au système économique et consumériste de notre époque ce que le coeur et le système vasculaire est au corps humain. Elle irrigue et stimule la consommation au dépend trop souvent du respect de notre vie privée et de nos besoins réels. Elle agit comme un dopant puissant sur nos désirs de consommation. Les annonces publicitaires occupent de plus en plus de temps dans la programmation radiophonique et télévisuelle, de plus en plus de place dans nos journaux et elles colonisent l’espace public et numérique. Elles nous dérangent, chez nous, le soir ou le week-end, sans crier gare. Et pourtant, la plupart d’entre nous subit cette envahissante rengaine avec docilité et résignation.

GAFAM et marketing

Le récit consumériste, cette bonne parole qui nous est proclamée sans cesse, est une machine à « faire consommer » et nous ne nous en rendons plus compte. Que n’avons-nous pas dit et écrit sur les idéologies du 20e siècle, aliénant les consciences. Mais plus sournoise est l’idéologie du consumérisme. Elle répète sans fin l’antienne de la facilité et du bien-être. Ces archétypes du monde moderne nous sont désormais offerts à portée de « clic ». « Acheter plus au moindre prix », telle est sa litanie ! C’est ainsi qu’elle façonne nos pensées au bénéfice de quelques acteurs socio-économiques qui en détiennent les leviers et qui s’en servent sans vergogne. Les GAFAM1 l’on très bien compris car ils tirent une grande partie de leurs revenus de nos habitudes de fréquentation de leurs plateformes numériques en les monnayant auprès de partenaires commerciaux qui les utilisent, à leur tour, sans notre consentement, dans leurs stratégies de marketing. Le marketing, il est bon de le rappeler, est cette science qui ambitionne d’analyser et d’influencer les besoins et comportements des consommateurs. Et c’est justement là que le bât blesse.

Une décision exemplaire

Dans notre société où les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont omnipotentes, nous vivons tous sous influence ! Par conséquent, cette mesure visant à limiter le temps publicitaire sur la RTBF, quasiment passée inaperçue au début du mois de juillet, est emblématique. En effet, les décisions des autorités publiques ont valeur d’exemple, particulièrement dans des moments de crises et de transition comme celles que nous vivons en ce moment. Autant de publicité n’est désormais plus compatible avec l’élan d’une société plus durable et moins vorace. Nous avons tant entendu ces derniers mois sur la nécessité de mettre un frein aux ardeurs de consommation et de mobilité car elles contribuent grandement à la détérioration de nos milieux de vie. Et pourtant, dès les premiers jours du déconfinement, la publicité et le télémarketing sont revenus en force. Nous en avons tous été témoins. Après 6 semaines de ralentissement à tous niveaux, la machine est repartie au quart de tour.

Cette décision votée par le gouvernement de la FWB témoigne d’une réelle volonté politique d’inverser la tendance. Le personnel  politique  est si souvent dénigré qu’il est juste de saluer une mesure qui redonne à la puissance publique toute sa légitimité surtout lorsqu’elle est à l’unisson avec les aspirations de la population. La RTBF, média de service public, ne pourra plus, dans une tranche horaire de très grande écoute (6h00-8h30), diffuser des annonces publicitaires dans un flux devenu infernal ces dernières années.

Voilà un changement de cap post Covid-19 qu’il faut encourager. Voyons-y l’esquisse d’un renforcement de l’action publique, appelée à reprendre un rôle d’impulsion et de régulation plus affirmé. Cette place centrale et souveraine sera indispensable à l’avenir pour modérer l’hyperconsumérisme et l’hypermobilité et accompagner notre société vers plus de résilience et de durabilité.

1Il s’agit de l’acronyme des géants du Web, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 5 août 2020

À la Une

Consulter les belges, l’antidote à la crise politique ?

Illustration d’Olivier Poppe (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

Pour enfin sortir de la crise politique et faire naître une Belgique refondée et pacifiée, la parole doit être donnée aux citoyens à travers une consultation large et innovante.

L’horizon politique belge est complètement bouché, sans vouloir faire de jeu de mots. Plus le temps passe et plus l’incapacité de notre personnel politique à trouver une sortie de crise est criante. Pourtant, les défis sont immenses au sortir de la pandémie. L’immobilisme est une injure aux citoyens qui souffrent de la situation sanitaire et économique actuelle. Le retour aux urnes, n’y pensons pas, ce serait catastrophique ! Alors, pourquoi ne pas envisager une consultation large et innovante de la population  pour redonner une feuille de route claire au pays ?

Aux origines de la crise

Ce qui faisait la richesse de notre pays jadis et sa renommée sur le plan politique est aujourd’hui battu en brèche. La concertation politique et la recherche de consensus entre les communautés, qui nous étaient enviées dans les cénacles supranationaux, est au point mort. Le comité de concertation, lieu emblématique de rencontre entre entités fédérale et fédérées, ne fonctionne plus. Par manque d’envie sans doute. Par jeu « politicien » certainement. Même si, c’est un comble, il aura fallu le spectre d’une pandémie pour que le dit comité renaisse (temporairement ) de ses cendres. La fin des partis uniques, le manque d’une circonscription fédérale et plus récemment la prépondérance des forces nationalistes ont bouleversé les codes et conduit à la profonde crise politique que l’on connaît aujourd’hui. Les acteurs du nord et du sud du pays se crispent, s’éloignent, se radicalisent et au lieu d’oeuvrer à des compromis équilibrés respectant les grands clivages de notre société, ils offrent à voir des antagonismes toujours plus irréconciliables. Le grand paradoxe en Belgique, indiquent Dave Sinardet et Pierre-Yves Monette1, c’est que le système crée des polarisations là où elles n’existent pas forcément dans l’opinion publique. (…) Il y a des tensions entre les partis, mais pas au sein de la population. Les forces nationalistes en ont fait le coeur de leur stratégie et surtout de leur communication politique. Nord et Sud sont devenus trop différents. Voilà leur credo.

Le peuple souverain a son mot à dire

Gommer nos différences en s’éloignant ou plutôt les intégrer en se concertant. Comment cette antinomie peut-elle encore subsister au coeur de notre système fédéral ? On voit bien que les nombreux informateurs appelés à la rescousse par le Palais suite aux élections du 26 mai 2019 et récemment les attelages présidentiels ne parviennent plus à faire coexister ces forces centrifuges. L’heure n’est plus aux rafistolages et aux marchandages en tous genres qui jadis permettaient de maintenir le navire Belgique à flots, d’une réforme de l’Etat à l’autre. Il est venu le temps de nous dire les choses avec lucidité et franchise. Par une large participation directe des citoyens et non plus uniquement à travers le filtre des élections et des appareils de partis. Le sujet est suffisamment grave pour que le peuple souverain s’en empare.

Il est venu le temps de nous dire les choses avec lucidité et franchise. Par une large participation directe des citoyens et non plus uniquement à travers le filtre des élections et des appareils de partis.

En Belgique, nous ne disposons pas de récit fondateur pouvant assurer la cohésion de notre nation et de ses communautés. Nous existons un peu par défaut. Et pourtant, des hommes et des femmes ont donné à ce pays de la consistance et du rayonnement à l’international2, envers et contre tout, jour après jour depuis bientôt 200 ans et ce à travers des relations particulières à la confluence des mondes latin et germain en créant un espace inédit, innovateur, riche de multiples talents et source de bien-être, si singulier en Europe.

Une quête de vérité

Il y a quelques mois, avant que ne survienne le péril viral, de nombreux experts en on appelé à oser ce moment « vérité » où l’on pourrait « entre belges » faire le bilan de la structure institutionnelle de notre pays, voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, ce qui nous divise et ce qui nous rapproche. Voir aussi ce à quoi chacun aspire et ensuite seulement re-fonder un pacte qui pourrait nous réunir dans nos différences. Ne laissons pas le désenchantement gagner les coeurs et les consciences sous l’influence des sirènes populistes du nord comme du sud du pays. Toutes les forces vives d’Ostende à Arlon et de Courtrai à Eupen devraient être consultées pour contribuer à ce moment historique. Des débats, des délibérations devraient avoir lieu aux quatre coins du royaume. Entre citoyens, entre élus, en mêlant les deux. Soyons créatifs et audacieux ! Misons sur le dialogue ! Nous disposons en Belgique d’une plateforme d’innovation démocratique soutenue notamment par le Sénat, le « Vlaams Parlement » et le Parlement wallon qui pourrait utilement accompagner ce processus3. Que la parole soit enfin donnée aux belges – non à travers de nouvelles élections mais à l’occasion d’une large consultation – pour offrir un nouvel élan au pays et ainsi pouvoir présenter au monde, en 2030, une Belgique re-fondée et enfin pacifiée.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 2 juillet 2020

1Interview croisée du politologue D.Sinardet et de l’ex-médiateur fédéral Pierre-Yves Monette, La Libre Belgique du 23 mars 2020.

2La Belgique, un petit pays. Vraiment ?, Opinion de M.Jacques et T.Struye de Swielande de l’UCLouvain, La Libre Belgique du 9 mars 2020.

3G1000 : plateforme d’innovation démocratique, http://www.g1000.org/fr

À la Une

Au moment du déconfinement, prenons garde au chant des sirènes !

Homère a eu une prémonition géniale d’écrire en quelques mots ce qui se passe aujourd’hui, nous avertit l’écrivain Sylvain Tesson

La chaine de télévision européenne ARTE propose en ce moment et en replay jusqu’au mois de juin, le récit en cinq épisodes du voyage de l’écrivain Sylvain Tesson en mer Méditerranée1 dans le sillage de l’Odyssée, épopée mythique de l’illustre poète grec Homère.

Il y est parti, accompagné de quelques amis, pour accomplir le grand périple d’Ulysse au large des côtes grecques, turques et italiennes. Le ton est romantique et engagé comme toujours avec lui. Au contact des lieux de l’Odyssée, en mer et dans les îles, il va décocher des paroles acérées sur nos modes de vie égoïstes et destructeurs et sur l’imminence d’une métamorphose que tant de signes annoncent. « On voit quelque chose qui ressemble à la folie de la civilisation mycénienne au 12e siècle avant J.-C., une civilisation florissante, une langue, une culture, des arts, du commerce, qui s’est peut-être effondrée à cause de sa propre obésité, raconte l’écrivain adossé à quelques vestiges d’époque de la ville de Troie. Je crois qu’il y a quelque chose de très symbolique dans ce que l’on vit maintenant. Il y a des signes qui semblent se répliquer à 3000 ans de distance. C’est la même civilisation, très connectée, qui a fait de ce monde, un monde assez globalisé et tout à coup, elle s’effondre, elle disparaît. Et peut-être ne s’aperçoit-on pas que ce qu’on est en train de voir ici quand on visite Troie, ce n’est pas une vieille histoire, c’est un miroir qui nous renvoie notre image et c’est une prémonition qui annonce notre avenir. »

Mais quel est donc cet élixir qui tue la volonté, endort la conscience et affaiblit tout ressort de l’humanité face aux périls climatiques et sanitaires qui se succèdent sous nos yeux depuis quelques décennies ? Serait-ce ce confort et la quête insatiable de bien-être dont nous jouissons, nous les occidentaux, sans plus nous en rendre compte ? Au moment d’engager le déconfinement tant attendu, l’épisode des sirènes de l’Odyssée est particulièrement éclairant.

« Viens, Ulysse, viens, héros fameux, toi la gloire des Achéens ; arrête ici ton navire et prête l’oreille à nos accents. Jamais aucun mortel n’a paru devant ce rivage sans avoir écouté les harmonieux concerts qui s’échappent de nos lèvres. Toujours celui qui a quitté notre plage s’en retourne charmé dans sa patrie et riche de nouvelles connaissances. Nous savons tout ce que, dans les vastes plaines d’Ilion, les Achéens et les Troyens ont souffert par la volonté des dieux. Nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre féconde »2.

Prenons garde, nous aussi, aux chants envoûtants des sirènes contemporaines dont nous sommes la proie, semble nous avertir l’écrivain voyageur. S’inspirant du récit d’Homère, il nous emmène dans les îles Galli, demeure des sirènes d’Achéloïdes. Des créatures non pas marines, comme on pourrait le croire, mais aériennes. Ces îlots rocheux situés à faible distance de la côte, à l’entrée du détroit de Messine en Sicile, ont toujours constitué un piège mortel pour les navires. « Ulysse a été mis en garde par la magicienne Circé. Les sirènes, ce sont des oiseaux qui survolent les hommes, qui les envoûtent, elles les hypnotisent, elles les fascinent et l’homme finit par s’oublier. Il est subjugué par la poésie, par ce chant merveilleux mais tellement merveilleux qu’il finit par le tuer. » Encore une fois, l’écrivain traverse le temps pour nous indiquer ce que ce récit mythologique peut nous apprendre sur notre mode de vie actuel.  « Les sirènes disent : nous savons tout ce qui se passe sur la terre, nous épions. Or, aujourd’hui, qu’est-ce qui sait tout, qui vole au-dessus de nous, qui nous hypnotise complètement au point que nous restons des heures avachis devant nos écrans ? Les satellites, l’internet, les GAFA, la grande révolution digitale dont les fétiches de la Silicon valley nous disent que ça allait littéralement changer nos vies, transformer l’avenir et sauver l’humanité.(…) Homère a eut une prémonition géniale d’écrire en quelques mots ce qui se passe au début du 21e siècle. Espionnage total de l’humanité, fascination, le cloud qui sait tout. Il n’y a pas de différence entre Zuckerberg de Facebook et les sirènes d’Homère.(…) Les marins s’échouaient sur les grèves, mourant déchiquetés. Nous ne mourons certes pas physiquement mais nous mourons psychiquement, nous nous desséchons, nous perdons notre substance, fascinés par l’oeil de l’écran qui lui nous surveille totalement. »

Ce que nous vivons aujourd’hui n’est-il pas un rappel à l’ordre qui nous est donné de respecter la nature et le monde sauvage, une injonction urgentissime à nous détourner des chants de l’hyperconsumérisme, de l’hypermobilité et de l’hypernumérisation ?

Soyons prudents donc de n’y point retomber au moment de sortir de notre confinement.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 30 avril et 1e mai 2020

1Christophe Raylat, Dans le sillage d’Ulysse avec Sylvain Tesson, ARTE France 2020.

2Extrait du chant XII de l’Odyssée d’Homère.

À la Une

Nature et humanité : une même vulnérabilité 

© Pascal Warnier, mars 2020.

Sur mon chemin, un arbre ceint par un masque chirurgical. Tout à coup, ce végétal a pris des allures humaines.

Lundi 23 mars 2020. 7h30 du matin. Je me mets en route, à la fois libéré des derniers songes nocturnes et impatient de respirer l’air frais renouvelé par la nuit. Quoi qu’on en dise, le confinement oppresse un peu ces temps-ci. Des taches de couleur jaune attirent mon attention. Les forsythias et les jonquilles brillent déjà de mille feux dans la brume matinale. Je me sens vite délesté du poids qui me retenait encore jusque là prisonnier de la nuit. La légèreté me gagne.

Sur mon chemin, un arbre ceint par un masque chirurgical. Tout à coup, ce végétal a pris des allures humaines. L’arbre et l’homme unis dans la même vulnérabilité. Il n’y a pas de plus beau et de plus fort symbole de cette si singulière et inédite période pensai-je. En le regardant cet arbre, ce devait être un jeune hêtre, j’ai cru voir un être humain, droit comme un i, me fixant du regard. Ce simple attribut de tissu bleu est devenu comme un trait d’union entre le monde végétal et le monde des hommes. A ce moment précis, c’était une évidence pour moi. J’ai repensé à ce que plusieurs témoins disaient dans l’émission matinale de la RTBF. Des sportifs professionnels étaient venu exprimer leurs sentiments face au coronavirus et toutes et tous sans exception ont parlé de fragilité . « J’ai pris conscience de la fragilité humaine » dit un peu émue une triathlète de haut vol. Ces personnes, au top de leur force physique, capables de fournir des efforts inouïs, qui poursuivent sans cesse des performances élevées, accèdent tout à coup à la conscience de la fragilité. Me reviennent également à l’esprit les quelques paroles échangées hier pendant ma balade, avec une connaissance, de loin en loin, en fin de journée. Lui était adossé à la porte de son jardin et moi appuyé sur mon bâton de marche, de l’autre côté de la clôture en châtaignier déjà bien altérée par le temps. C’est un homme actif, sexagénaire, qui me fait cette confidence. « Tu sais, nous n’avons pas l’habitude ma compagne et moi de vivre les uns sur les autres. Nous sommes bien souvent occupés à droite et à gauche. Alors, tu penses, rester confinés 6 semaines durant, ce sera une épreuve et l’appel à un dépassement de soi ». Voilà déjà les premiers effets que le long confinement qui nous attend va produire. La vie ne sera plus prioritairement ce que l’on fait, ce que l’on produit, ce que l’on possède mais également ce que l’on ressent, ce que l’on éprouve, ce que l’on est et c’est là précisément que vont se rejoindre la réalité du monde végétal et la réalité du monde humain, appelées toutes deux à recevoir en ces temps d’épreuve plus d’attention et plus de protection.

Les modes de vie et de travail d’avant le virus covid-19 pourront-ils survivre ? Je ne peux pas m’imaginer que, pour ne prendre qu’un exemple, l’organisation du travail dans certaines entreprises du cybercommerce, soumettant les employés de leurs gigantesques entrepôts à des conditions de travail indignes, puisse perdurer. Ces entreprises seront-elles balayées par la prise de conscience mondiale engendrée par la crise sanitaire du printemps 2020 ? J’ai subitement envie de crier, bas les masques ! Que toutes ces violences à l’égard de la nature et de l’être humain soit dénoncées, que nous n’ayons plus à devoir porter dans nos consciences le poids de tant d’injustice et d’iniquité sociales, de tant d’irrespect et de gabegie. « Enfin l’humain et plus seulement le fric » me lançait aussi une amie un peu plus tard sur mon chemin. Oui, l’occasion est unique alors il va falloir la saisir. Des tensions personnelles, sociales, politiques, géopolitiques se feront jour bientôt mais une re-naissance ne passe-t-elle pas par le moment douloureux de l’enfantement.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 1e avril 2020

À la Une

Clotilde, femme et victime expiatoire du temps de guerre

Illustration de Blaise Dehon pour La Libre (avec l’autorisation de l’auteur)

A la libération, des dizaines de milliers de femmes furent tondues et exhibées publiquement, sans procès et pour certaines d’entre elles injustement. La fille d’une victime témoigne aujourd’hui dans ces colonnes. Anonymement. Preuve s’il en est que le sujet reste encore tabou, 75 ans après les faits.

Nous l’appellerons Clotilde1. Elle vivait avec son mari, sa petite fille et ses parents dans un village blotti à l’ombre d’une vaste forêt d’épicéas au coeur des Ardennes belges sur le haut du chemin qui mène à la grand route. Ils habitaient une maison typiquement ardennaise entourée d’un potager qui, comme pour la plupart des foyers pendant la guerre, assurait la subsistance de la famille. Une famille comme toutes les autres en somme qui pourtant sera frappée arbitrairement et injustement par l’opprobre populaire au moment de la libération. Son seul crime : avoir hébergé, contrainte et forcée, quelques officiers allemands débarqués un soir du mois de mai 1944. Ces gradés de la SS prirent possession des lieux durant de longues semaines y installant leur poste de transmission radio et reléguant la famille dans la petite cave voutée de moins de 20 mètres carrés. Elle y restera terrée dans la peur et dans l’angoisse.

Humiliée en public

La fin de la deuxième guerre mondiale a vu dans la confusion générale tant de femmes être victimes de règlements de compte. Les jours et les semaines qui suivirent la fin de l’été 1944 furent le théâtre de scènes de rue abjectes où l’on allait chercher toutes ces femmes, indigné par leur comportement avec l’ennemi, pour les humilier, le plus souvent en public, par la tonte de leur chevelure. S’il était notoire que certaines avaient collaboré ostensiblement avec les allemands, d’autres par contre furent des victimes expiatoires de querelles ou de jalousies profondément refoulées. Pour avoir vendu quelques sacs de farine à l’ennemi, certaines sont traînées comme des bêtes de foire dans les rues des villes et villages. Ce châtiment était cruel et il était surtout sexiste, touchant plus de 98 % de femmes, comme l’indique Fabrice Virgili, historien et directeur de recherche au CNRS, dans son ouvrage qui présente une étude du phénomène en France, remarquable par son ampleur et par sa minutie2. Mais aucun cadastre n’est disponible pour la Belgique, un grand nombre d’archives de la police ayant été détruites3. On retrouve ces rituels cathartiques un peu partout dans l’Europe libérée entre septembre 1944 et mars 1945. L’historienne Laurence Van Ypersele, professeure d’histoire contemporaine à l’UCLouvain, indiquait quand à elle en 2004 qu’ « en s’en prenant à la chevelure de ces femmes suspectées d’avoir manqué de sens civique, il y a une volonté de les désigner à la foule, de les humilier et de se réapproprier leur corps. Ce rituel permettait à la population de décharger sa rancoeur à l’égard de celles qui, estimait-on, n’avaient pas assez souffert de l’occupation. » Très vite après la libération pourtant, cette expression de la rancoeur et de la vindicte populaire fut condamnée par les pouvoirs publics, par les magistrats et par la presse. Elle ne trouva pas non plus grâce – à quelques exceptions près – aux yeux horrifiés des alliés encore présents4.

A travers les yeux de sa fille

Ecoutons la fille de Clotilde, âgée aujourd’hui de 83 ans, raconter la voix tremblante mais le coeur soulagé les souvenirs dramatiques associés à la libération de son village en septembre 1944. La scène se déroule dans cette maison décrite un peu plus haut où la famille est réunie et fête enfin le départ des occupants. Soudain, explique-t-elle, plusieurs hommes font irruption dans l’habitation et empoignent violemment la maitresse de maison dont la tête sera rasée sans délai, sous les yeux horrifiés de sa famille. Ce n’était pas tout le village qui était venu « faire justice », loin s’en faut, mais quelques individus dont il apparaitra plus tard que parmi eux se trouvait un prétendant de Clotilde qu’elle avait éconduit bien avant la guerre. Ils étaient accompagnés par la société de musique locale qui, une fois leur ouvrage accompli, joua la brabançonne. Quel vil sentiment anima ces hommes qui pour bien longtemps encore allèrent par leur acte ignoble jeter l’opprobre sur sa famille qui n’aura que le temps et le silence pour panser cette blessure. En quelques mots, c’est la toute jeune fille de l’époque qui vient de livrer tout le mal qui lui a été fait, resté si longtemps enfoui. Car bien vite les esprits voulurent oublier les horreurs de la guerre. La vie reprit le dessus et la parole s’éteignit pour de longues décennies. Jamais d’ailleurs, Clotilde, sa propre maman, n’évoquera avec elle, au cours de sa très longue vie, l’acte dont elle fut victime alors que toute l’Ardenne exultait de joie dans la fièvre et l’ivresse de la paix retrouvée.

Et pourtant, la petite fille de 8 ans qui fut le témoin direct de cette scène – elle était assise sur les genoux de sa maman au moment des faits – ressentit avec effroi et incompréhension ce geste avilissant et en garda des stigmates inscrits au plus profond d’elle-même. Pendant de longs mois, poursuit-elle, « j’ai été moquée dans la cour de récréation de l’école de mon village », comme le furent tant et tant d’enfants « victimes de guerre » à leur façon. « Sa mère a frayé avec les boches ! » lui lançaient ses camarades de classe. L’écho de cette injure raisonnera encore longtemps en elle. Ce n’est qu’un demi siècle plus tard qu’elle brisera courageusement le silence pour soulager dit-elle un poids devenu au fil du temps trop lourd à porter.

L’humiliation et la honte que cet acte odieux a gravé durablement dans le coeur de cette toute jeune enfant auront marqué sa vie. Ils feront partie pour longtemps encore du patrimoine mémoriel et émotionnel de sa famille comme autant de signes souterrains et invisibles du passé qui donnent à voir l’impact que l’outrage, scellé par un silence de plomb, a toujours aujourd’hui, 75 ans après les faits.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 29 février et 1e mars 2020

1Prénom d’emprunt

2 Fabrice Virgili, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Editions Payot, coll. « Petite Biblio Payot – Histoire », 2019, 1re éd. 1999.

3Joël Matriche, Le corps des femmes comme champs de bataille, Le Soir.be, 31/08/2004.

4 Ibid.

À la Une

Les Ardennes ont vécu un véritable martyre 

https://www.luxembourg-belge.be/fr/decouvrir/incontournables/images/La-Roche-J.jpg
© Site officiel du tourisme Luxembourg belge

À l’occasion du 75e anniversaire de la bataille des Ardennes, et à une époque où le nationalisme fait son retour en Europe, il est important de rappeler à la jeune génération les horreurs vécues par les vétérans et les familles.

J’avais 17 ans en 1984 lorsque pour la première fois j’entendis parler à la maison de cette bataille au nom qui claque comme une rafale de mitraillette et que seuls sans doute les natifs de cette rude terre ardennaise connaissent  sous cette appellation : l’offensive von Rundstedt, du nom de ce Generalfeldmarschall du troisième Reich qui en prit le commandement. Entre le 16 décembre 1944 et la fin janvier 1945, la population ardennaise vit déferler dans des conditions hivernales dantesques les hordes nazies d’un régime aux abois seulement quelques mois après avoir fêté la libération du pays. Ce baroud d’honneur allait coûter la vie à plus de 40.000 civils et militaires. Un affrontement gigantesque comme le qualifie Luc De Vos en préface à l’ouvrage de référence publié par le lieutenant-colonel Emile Engels1.

La mémoire perdure, les souvenirs se précisent

Une affiche fit son apparition à la maison commémorant, ce fut une première, les 40 ans de la bataille des Ardennes. Un soldat y est représenté en avant plan, neige jusqu’aux genoux, entouré d’une sombre forêt d’épicéas. Peu de mots encore pour décrire l’horreur vécue par mes parents et mes grands-parents. Comme si 40 années n’avaient pas suffit à exhumer tant de violences et d’angoisse, tant de souvenirs apocalyptiques. Et puis, au fil du temps et des visites commémoratives que nous fîmes en famille, les souvenirs relatés se sont faits plus précis. Les livres sur la fameuse bataille garnirent la bibliothèque du salon jusqu’à en occuper tout les rayons. Je posai alors des questions sur les circonstances de cette bataille. Que s’est-il réellement passé durant ces quelques semaines de l’hiver 1944-1945 ? Où se trouvait alors ma famille ? Comment a-t-elle vécu pendant les bombardements ? Autant de questions auxquelles j’obtins des réponses évasives. Trop tôt encore sans doute. Et pourtant, la mémoire d’enfant de mon père, il n’avait alors que 9 ans, avait gardé de nombreux souvenirs qu’il consigna d’ailleurs dès le début des années ‘50 sur quelques feuilles volantes. Il lui fallu de nombreuses années et du temps pour entreprendre un travail d’écriture qui aboutira au début des années 2000 à la rédaction d’un recueil de souvenirs destiné à sa famille. Mais auparavant, pour commémorer le 50e anniversaire de l’offensive, au début de l’année 1995, nous nous rendîmes à La Roche-en-Ardennes, sur les lieux mêmes du martyre, pour effectuer une marche du souvenir que mon père et sa famille entreprirent le 28 décembre 1944 pour fuir l’horreur des bombardements qui laisseront la petite cité ardennaise exsangue et totalement en ruine quelques semaines plus tard sous 80.000 obus et un millier de tonnes de bombes, endeuillant bon nombre de familles dont la nôtre.

Un bout de récit

Pour appréhender l’horreur que fût le déferlement des bombes sur la ville et le calvaire vécu par la population, un court extrait de ce récit vaut sans doute bien plus que tous les livres d’histoire.

Mercredi 20 décembre. « Hier, le grondement des canons était sourd et lointains. Aujourd’hui, très tôt le matin, les bruits sont beaucoup plus distincts et nous comprenons, avec angoisse que l’avance allemande est bien réelle. (…) Vers 7h30, grand moment d’émoi, les premiers obus explosent dans différents quartiers de la ville. Ces déflagrations me rappellent les combats du mois de septembre. Hélas, aujourd’hui, ce n’est pas pour une libération mais pour une nouvelle invasion ».

Dimanche 24 décembre. « C’est dans cette petite pièce de trois mètres sur trois et dans les caves que nous allons survivre les prochains jours qui s’annoncent dramatiques. (…) Cette nuit de Noël, nous la passons enroulés dans nos couvertures à la cave avec comme seul éclairage quelques bougies, une lampe au carbure et un quinquet au pétrole. (…) Les allemands occupant notre maison, à quelques mètres de nous, semblent fêter à leur manière la nuit de Noël . (…) Les SS vont-ils encore rester longtemps à la maison ? Quelle attitude vont-ils avoir envers nous demain ? ».

Mardi 26 décembre. « Moments d’angoisse et de peur. Les explosions se font de plus en plus violentes. A chaque déflagration, la maison se met à vibrer. Sentir le sol ainsi trembler sous ses pied engendre (…) la panique. Le saisissement et la frayeur nous glacent d’effroi. Nous sommes serrés les uns contre les autres, prostrés par la peur qui nous envahi. (…) Les chapelets sont égrainés les uns à la suite des autres. A certains moments, le bruit des explosions couvre nos prières récitées avec ferveur ».

Jeudi 28 décembre La famille va fuir la ville pour gagner un lieu plus sûr dans un village voisin mais au prix de plusieurs heures d’une marche effroyable en plein pilonnage de l’artillerie croisant ici un dépôt de munition, là des dizaines de blessés et de mourants gémissant. En quittant la ville, c’est une vision d’apocalypse que découvre mon père, ses parents et ses frères et sœur. « Le phosphore dégagé par les bombes incendiaires, diffuse une étrange lueur jaune sur les ruines. Il flotte dans les airs une odeur épouvantable qui nous prend douloureusement à la gorge et nous angoisse. (…) Alors que nous marchons péniblement, un sifflement plus strident se fait tout à coup entendre. Dans un même élan, nous plaquons nos corps au sol, les uns contre les autres, alors qu’une terrible déflagration déchire les airs et ébranle le sol. Une pluies de mottes de terre et de cailloux nous arrose copieusement. La stupéfaction et la peur nous clouent sur place. (…) Notre petit groupe, titubant, continue péniblement sa marche vers sa destination. Et toujours en nous cette angoisse et cette peur de devoir subir à tout moment un nouveau bombardement ou des tirs d’artillerie ».

L’exaltation du nationalisme a mené aux pires atrocités durant le XXe siècle. A l’heure où ce principe politique refait surface en Europe, augurons que les témoignages des vétérans et des familles touchées par l’abjection nazie au coeur de nos forêts ardennaises seront autant de flammes ravivant le souvenir de ce martyre pour garder éveillées les consciences de la jeune génération qui a la chance de n’avoir jamais été au contact de la guerre et d’avoir toujours vécu dans un pays en paix.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 14 et 15 décembre 2019

1Emile Engels, 1944-1945. La campagne des Ardennes, Editions Racine, 2004.

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La vie devrait-elle être soumise à l’obsolescence programmée ?

La présidente de l’Open VLD, Gwendolyn Rutten, souhaite ouvrir le débat sur l’extension du droit à l’euthanasie ( LLB du 30 octobre 2019). S’appuyant sur le témoignage d’une ex-présentatrice radio âgée de 91 ans, elle estime que la loi devrait autoriser toute personne à « mettre un point final (à sa vie) pas seulement lorsque l’on souffre de manière insupportable, mais aussi lorsque notre vie est accomplie ». Après les propositions d’extension de l’IVG déposées par la plupart des partis politiques tout récemment visant notamment à allonger le délai d’interruption volontaire de grossesse jusqu’à 18 semaines voire jusqu’à six mois, et cela dans une certaine précipitation, voici donc une proposition, d’une légèreté déconcertante, sur une libéralisation plus étendue de l’euthanasie.

Il n’est en fait pas étonnant de voir cette proposition apparaître dans notre société contemporaine. Dans son exposé lors des journées de RivEspérance 2018, le philosophe JM Longneaux expliquait que la pierre angulaire de nos décisions individuelles est aujourd’hui l’épanouissement de soi. Les critères de décision personnelle sont de moins en moins puisés dans ce que prescrivent les institutions et de plus en plus le fruit d’une réflexion autocentrée sur le bonheur individuel. On peut louer l’authenticité de cette démarche mais méfions nous des ombres et des tares colportées par un individu devenu autosuffisant et « propriétaire de lui-même » prévient Jean-Claude Guillebaud dans son ouvrage, la trahison des lumières1.

Ce qui est préoccupant dans la proposition de madame Rutten, c’est que le politique contribue à désinvestir les normes collectives de leur rôle structurant, en le transférant vers le désir individuel. Pouvoir mettre fin à sa vie lorsqu’on estime qu’elle a été accomplie c’est-à-dire qu’elle a donné tout ce que l’on attendait d’elle relève de cette logique du désir impatient. La vie serait-elle alors devenue un produit comme un autre dont la durabilité, entendue ici comme le temps d’utilisation ou de validité, pourrait être à tout moment appréciée par l’utilisateur lui-même. Appelons un chat un chat, il est question ici d’arrêter sa vie au moment où l’on en a envie et lorsqu’on estime avoir suffisamment vécu. C’est une révolution qui est le fruit de notre société post-moderne qui évacue progressivement les valeurs et les acquis judéo-chrétiens.

Les questions bioéthiques s’invitent tous les jours dans les débats de société, stimulées par les progrès technologiques. Elles ébranlent sans cesse nos repères sur la conception de la vie humaine. La centration sur soi est tellement rentrée dans les mœurs qu’il est souvent perçu comme indélicat voire inconvenant de remettre en question le  « Si c’est bon pour moi et si c’est possible, pourquoi m’en priverais-je ? ». Le légalement autorisé est subordonné au technologiquement possible et le souhaitable d’un point de vue éthique est peu ou n’est plus questionné.

Ce qui a changé ces dernières décennies, c’est la nature même de notre pensée. Le philosophe Charles Taylor appelle ce phénomène la primauté de la raison instrumentale2. Par raison instrumentale, il entend la rationalité que nous utilisons lorsque nous évaluons les moyens les plus simples de parvenir à une fin donnée. L’efficacité maximale mesure sa réussite. Les valeurs et les principes moraux y sont de moins en moins convoqués. Pourtant, ils demeurent ce qui façonne notre vie en société.

Inscrire dans la loi la possibilité de pouvoir mettre fin à sa vie à tout moment, rentre à l’évidence dans la logique d’une pensée dominée par le facteur d’efficacité personnelle et gorgée d’une quête d’autonomie toujours plus grande. L’initiatrice de cette démarche estime que les temps sont mûrs pour légaliser cette pratique sans préciser ce que cette maturité signifie. Si c’est ladite raison qui en est juge, comme on peut le supposer, il y a fort à parier que la doctrine de l’utilitarisme a encore de beaux jours devant elle et que le désenchantement du monde et la perte de sens qui lui sont consubstantiels ne risquent pas de s’interrompre.

Mais la maîtrise toujours plus grande de notre existence, l’efficacité recherchée en toute chose conduisent-elles réellement à accomplir notre vie ? La question du sens serait-elle définitivement remisée aux oubliettes ? Le sentiment de solitude et d’épuisement croissant de l’homo occidentalis laissent pourtant augurer d’un autre lendemain et d’une nouvelle modernité puisée elle aux sources de la spiritualité comme André Malraux l’avait laissé entendre il y a maintenant plus d’un demi siècle.

1Jean-Claude Guillebaud, La trahison des lumières, Editions du Seuil, 1995.

2Charles Taylor, Le malaise de la modernité, Les éditions du Cerf, 1994.

À la Une

Le burn-out : une invitation à « être plus »

Le burn-out est une maladie, la maladie du don et de l’excès d’engagement. Alors, comment revenir à la vie après une telle traversée ?

Vivre un burn-out est une expérience radicale. Du jour au lendemain, vos facultés cognitives et vos capacités physiques et émotionnelles sont violemment altérées. Vous vieillissez de 10 ans en quelques semaines et vous entrez subitement dans un autre âge, pour y rester plusieurs mois, un an, voire davantage. C’est une expérience extrêmement douloureuse mais infiniment humanisante. Et pour en sortir, il n’y a pas de choix. Il faut changer de repères, radicalement.

Le mécanisme qui conduit une personne à « brûler toutes ses forces » est souvent le même : donner au travail, donner en famille (on parle aussi d’épuisement parental ou familial), donner sans compter, se donner en s’oubliant. Jusqu’à ne plus pouvoir donner du tout. Plus une minute de travail. Plus une attention aux autres. Plus rien. Absolument rien. Le burn-out est une maladie, la maladie du don et de l’excès d’engagement comme le suggère Pascal Ide1. Un don consenti qui devient tyrannique au fil du temps et des circonstances de vie. Incompréhensible pour bon nombre de personnes, ses racines sont à rechercher dans la difficulté que l’on éprouve à mettre ses limites et à renoncer dans le même temps à la gratification que ce don inconditionnel peut procurer. Mais aussi dans une tendance appuyée à l’empathie et la compassion. Ce mécanisme est addictif et c’est pourquoi, en sortir est difficile si ce n’est en allant jusqu’au bout de ses propres forces. Aveuglément. Là où le corps se dresse comme l’ultime rempart et renonce catégoriquement à la vie ainsi vécue. Souvent, le couperet tombe subitement, en un coup. Il faut alors tout arrêté. Du jour au lendemain. Un excès conduit à la chute. Un autre est indispensable au redressement. Au « trop plein » succède le « grand vide ». Il faut régénérer avec une infinie patience ce qui s’est consumé.

Alors, comment revenir à la vie après un burn-out ?

Savoir que l’on emprunte une fausse route, c’est déjà se libérer avoue Alexandre Jollien dans son témoignage « Vivre sans pourquoi ».2 Il faut en effet du temps pour comprendre et accepter que l’on a emprunté une route qui ne nous convient pas, qui ne nous convient plus. Que notre vie devra désormais s’engager sur d’autres chemins, moins fréquentés certes mais plus en harmonie avec nous-mêmes. Donner, oui ! mais autrement. En étant complètement vidé, il y a enfin de la place pour que le renouveau trouve à se déployer. Une invitation à « être plus » face à l’adversité comme le suggère Pierre Teilhard de Chardin3. Pour se reconnecter à l’essentiel, une seule consigne : accueillir et laisser faire. Rien de plus. C’est si simple et si compliqué à la fois. La beauté et la poésie sont une voie pour y parvenir et quand on les laisse agir en soi, elles guérissent bien des maux et aident à se défaire de ce besoin insatiable de contrôle et de perfection qui souvent sont le terreau où grandit l’épuisement. Au retour d’exil, le prophète Aggée, cinq siècles avant Jésus Christ, recommandait déjà au peuple hébreu ce retour à soi pour accéder à plus de sagesse : « Rendez votre cœur attentif à vos chemins. Vous avez semé beaucoup mais récolté peu ; vous mangez, mais sans être rassasiés ; vous buvez, mais sans être désaltérés »4. Le burn-out est un puissant révélateur de cette vérité. Mille raisons empêchent pourtant bien souvent de se mettre en congé du monde et de briser le cycle infernal de vies devenues surchargées et sur-connectées. Oser ce grand saut vers « moins », moins de contrôle, moins d’assurance sur l’avenir n’est pas aisé. Et pourtant, il libère de bien des servitudes. Mais pour cela, il y a des murailles à traverser. Celles de la pensée utilitariste et conformiste, il y a le corset des habitudes et des conditionnements à desserrer, il y a la tyrannie des standards modernes du bien-être dont il faut s’affranchir. Il y a enfin ses propres limites intérieures. Les plus difficiles à dépasser sans doute.

Quand on a connu l’extrême vulnérabilité, on ne supporte plus l’esquive ou les faux-semblants. Pour soi-même mais aussi dans les relations que l’on entretient avec autrui. On peut désormais regarder droit dans les yeux ce qui est fragile en soi et ne plus en avoir peur ou même en avoir honte. Et comme le dit encore Alexandre Jollien dans son livre le métier d’homme5 « (…) Comme j’avais l’impression de tout avoir perdu, tout était à gagner ». N’y-a-t-il pas plus belle définition de l’espérance et plus sûr chemin vers la guérison du burn-out  ?

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 15 octobre 2019

 

1Pascal Ide, Le burn-out, une maladie du don ?, Nouvelle revue théologique, 2015.

2 Alexandre Jollien, Vivre sans pourquoi, L’Iconoclaste et les éditions du Seuil, 2015.

3 Pierre Teilhard de Chardin, Être plus, éditions du Seuil, 1968.

4 Livre d’Aggée 1, 5-6.

5 Alexandre Jollien, Le métier d’homme, Editions du Seuil, 2002.

À la Une

Greta Thunberg, prophétesse de notre temps

Et si Greta Thunberg était une prophétesse. J’entends par là, un être humain qui s’élève contre les maux de son temps et qui, à un moment de l’Histoire, délivre un message avec une telle force et une telle assurance qu’il rencontre les craintes et cristallise les espoirs d’une grande partie de ses contemporains. Dans la tradition hébraïque, le prophète révèle une vérité que les puissants et le peuple ignorent ou peinent à accepter. Il se dresse contre l’oppression et l’injustice.

Pour comprendre comment Greta est devenue une prophétesse, revenons tout juste un an en arrière.

C’est un jour du mois d’août 2018 qu’elle s’est assise devant le Riksdag, le parlement de son pays. Elle y est revenue tous les vendredis, refusant de se rendre à l’école ce jour-là. Pour seule revendication, elle brandit un panneau proclamant Skolstrejk för klimatet c’est-à-dire « grève scolaire pour le climat ». Elle sera seule pendant de nombreuses semaines avant qu’un mouvement planétaire ne s’ébranle. Les jeunes comme elle mais aussi les moins jeunes, les travailleurs, les syndicats, toutes les forces vives de notre société descendent alors dans la rue. A-t-on déjà vu telle mobilisation de par le monde inspirée par une gamine d’à peine 17 ans ? Sa rhétorique est simple : « Pourquoi devrais-je faire des études en vue d’un avenir qui n’existera bientôt plus si personne ne fait rien pour le sauver ? ». Elle n’a pas épousé la cause climatique pour défendre une population en particulier ou les intérêts des uns ou des autres. Non, elle s’est levée pour défendre la terre entière, « simplement parce que quelque chose devait être fait » confiait elle sur son compte Facebook le 20 août dernier. Un acte vocationnel en somme, comme un appel. Et sa voix a eu un écho extraordinaire.

Ensuite, elle s’est levée pour demander aux gouvernants du monde et aux décideurs économiques d’écouter la clameur qui grandi et qui annonce un bien mauvais présage pour notre terre et notre Humanité. Pour leur demander sans relâche de prendre soin de notre « maison commune », leur demander d’écouter ceux qui l’ausculte depuis des décennies et qui s’égosillent à nous alerter sur les risques majeurs qu’elle encourt si rien ne change. Son message est celui des peuples sans voix, il est catégorique et sans appel : « Il faut presque tout changer dans nos sociétés actuelles. Notre biosphère est sacrifiée pour que les riches des pays comme le mien puissent vivre dans le luxe. Ce sont les souffrances du plus grand nombre qui paient pour le luxe du plus petit nombre. Et si les solutions au sein du système sont impossibles à trouver, nous devrions peut-être changer le système lui-même ».

Nous constatons tous les jours que les populations les plus touchées par les changements climatiques et les moins enclines à y faire face sont les populations du sud1. Il y a là une injustice criante et insoutenable. Et c’est cela que cette frêle enfant n’arrête pas de clamer à la face du monde.

Eprouvant intimement l’urgence de la situation, elle s’est mise en chemin et ne s’est plus arrêtée. Elle est allée soutenir les mouvements inspirés par son action un peu partout en Europe, dans les rues et les parlements, dans les forums et les conférences. La rue l’a plébiscitée alors que certains politiciens l’ont critiquée voire insultée. Les rentiers du système politique et économique n’aiment pas qu’on les confronte à leurs manquements et à leur surdité. La jeune suédoise dit ce qu’elle a à dire. Elle ne polémique pas mais renvoie chacun à ses responsabilités face à l’immense défi.

Tout récemment encore, elle est partie du vieux continent à bord d’un voilier « zéro carbone », pour rejoindre New-York afin de participer au Sommet Action Climat 2019 de l’ONU. Elle entend « créer un mouvement d’opinion mondial pour que les gens se rassemblent et fassent pression sur les dirigeants ». Une ambition d’une ampleur inédite et sans mesure. Et de ce fait, prophétique.

Il n’est peut être pas anodin que Greta Thunberg souffre d’un syndrome d’Asperger et qu’ainsi il lui ait été donné de porter ce message au monde avec tellement de force, sans jamais douter, sans jamais faillir. Lucide, elle déclare : « C’est un cadeau et non un handicap ». Elle est devenue une icône mais ce qu’elle demande avant tout c’est que nous agissions tous, là où nous sommes, pour sauver notre planète. Unie à tant d’autres jeunes de par le monde, elle est une flamme qui éclaire notre chemin et incarne la naissance d’une conscience collective pour la préservation de notre planète. Oui, un destin exceptionnel se forge sous nos yeux. Cette jeune activiste est assurément une prophétesse de notre temps !

1Le Monde diplomatique, Manière de voir, La bombe humaine, Niveau de préparation et vulnérabilité au changement climatique (pg 13), no 167, octobre-novembre 2019.

Un extrait de cette opinion a été publiée par Pascal Warnier dans le courrier des lecteurs de La Libre Belgique du 26 septembre 2019

À la Une

Le bonheur selon Teilhard

Pascal Warnier© Pascal Warnier

En ce temps de vacances dont le petit Robert nous dit qu’il s’agit d’un temps de repos et de cessation des activités ordinaires, notre esprit s’affranchit plus volontiers des contraintes quotidiennes pour vaquer à des questions plus essentielles. Pour peu que nous lui en donnions l’occasion ! Bien sûr, il nous faut parfois plusieurs jours pour recouvrir ce sentiment d’affranchissement et parfois d’ailleurs les soucis professionnels et personnels nous poursuivent bien malgré nous. Mais enfin, à la faveur d’une lecture, d’une balade en montagne ou au grand large, il y a tout de même des moments où l’on ressent une forme de légèreté qui nous allège et nous élève. On peut ainsi observer notre vie plus sereinement. Nous demander ce qu’elle nous apporte de satisfaisant et de lumineux et ce qui la rend aussi plus sombre et plus angoissante. En filigrane, il s’agit toujours de la question du bonheur. Sommes-nous heureux dans la vie qui est la nôtre ? Que devrions-nous entreprendre pour l’être davantage ? Quels changements opérer pour limiter les petites et grandes souffrances qui la jalonnent ? Comment lâcher prise pour reprendre un terme bien à la mode ?

Un opuscule du père Teilhard de Chardin issu d’une conférence donnée en juin 19281 apporte quelques clefs pour se situer face à cette question qui occupe l’humanité depuis son avènement. « Puisque je ne peux malheureusement pas vous donner le bonheur, puissé-je au moins vous aider à le trouver ! s’exclame-t-il à l’entame de son propos. Et de poursuivre, « ce qui caractérise l’Homme et qui conditionne son bonheur, ce sont deux propriétés redoutables. La perception du possible et la perception de l’avenir. Elles alimentent ses craintes tout comme ses espérances ».

Les fatigués, les bons vivants et les ardents

Teilhard utilise une métaphore pour nous faire comprendre sa théorie du bonheur. Un groupe d’alpinistes se dirige vers le sommet d’une montagne. Il est composé de trois types d’individus que nous portons d’ailleurs toutes et tous en germe au fond de nous-mêmes, et qui avant de prendre la route ont des états d’âmes bien différents. Les fatigués ou les pessimistes d’abord qui sont habités par la crainte et le doute et s’interrogeront promptement en se disant « à quoi bon ? ». Ils resteront au refuge. Les bons vivants ou jouisseurs ensuite qui veulent se remplir de l’instant présent, sans trop d’effort et sans se préoccuper de l’avenir. Ils s’arrêteront dans les mayens et jouiront du paysage. Enfin, les ardents pour qui vivre est une ascension et une découverte. Ils iront jusqu’au sommet. Une fois là-haut, d’autres quêtes se feront déjà jour en eux. Vous vous reconnaitrez sans doute dans l’un ou l’autre et certainement dans plusieurs d’entre eux à la fois selon les circonstances. Pessimisme et retour au passé, jouissance du moment présent, élan vers l’avenir. Trois attitudes fondamentales en face de la vie et trois formes opposées de bonheur en présence nous dit l’illustre jésuite. Pour les premiers, le bonheur de tranquillité. Pas d’ennuis, pas de risques, pas d’efforts. Pour les deuxièmes, le bonheur de plaisir. Plaisir immobile et incessamment renouvelé. Pour les troisièmes, le bonheur de croissance ou de développement. Ce bonheur est un sous produit de l’effort. Il se conquière, de haute lutte.

Partant du principe que le temps s’écoule dans l’avenir et dans un Univers en évolution, le paléontologue affirme que nous ne pouvons pas revenir en arrière ou nous arrêter et que seul la troisième attitude, toujours monter plus haut, conduit au seul vrai bonheur. Celui qui se gagne en prenant sa vie en main pour lui donner toute sa lumière et tout son sens. Tout son accomplissement aussi.

Se centrer sur soi, s’ouvrir aux autres et enfin se tourner vers plus grand que soi

Pour s’engager dans cette voie, trois conseils nous sont encore donnés. Il faut commencer par se centrer sur soi et rechercher l’unité dans nos idées, nos sentiments et notre conduite. Poursuivre ensuite en se décentrant sur l’autre et en cultivant l’Amour dont la fonction et le charme essentiels sont de nous compléter les uns, les autres. Aboutir enfin à une « sur-centration » sur plus grand que soi. C’est tout le bénéfice de la contemplation, de l’élévation spirituelle et de l’accueil du mystère de la vie qui nous est donnée.

En ces temps ébranlés par tant de questions qui touchent à la survie de notre terre et de notre Humanité, enfermés si souvent dans des modes de vie et de consommation qui nous échappent autant qu’ils nous asservissent, la vision de Pierre Teilhard de Chardin nous invite à un examen de conscience face aux défis immenses qui s’imposent désormais à nous. Il ne nous propose pas une voie vers le repli égoïste, vers l’édification de barrières face à autrui ou encore vers le matérialisme stérile mais plutôt un chemin audacieux pour nous découvrir tous les jours plus accomplis et en définitive plus transcendés. L’esprit plus relâché et plus reposé, au coeur de nos vacances estivales, accueillons donc ce message comme une occasion d’ajuster ou de réajuster notre quête de bonheur. Déposons sereinement et humblement au fond de nous-mêmes ces questions essentielles et laissons-les mûrir : qui sommes-nous et qui voudrions-nous être ? Que poursuivons-nous comme bonheur aujourd’hui et quel bonheur souhaiterions-nous atteindre ?

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 12 août 2019.

 

1 Sur le bonheur, Pierre Teilhard de Chardin, Editions du Seuil, 1966. Réédition en 2015, points Sagesses.

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Le moment est venu du grand basculement

N’en déplaise aux promoteurs de l’économie bleue, ce n’est pas la « main invisible » du marché qui viendra à bout du problème environnemental. Il faut changer de paradigme et de système.

L’opinion cosignée le 13 février dernier dans La Libre Belgique par Corentin de Salle et David Clarinval[1] est une attaque en règle contre les mouvements écologistes en vue de repositionner le parti libéral francophone dans l’actualité extrêmement chaude de ces derniers mois et dans la perspective des élections du 26 mai prochain en Belgique. Les écologistes et les défenseurs de l’environnement y sont qualifiés de paternalistes, de moralisateurs, d’autoflagellateurs, de conservateurs et de dirigistes. Rien moins que cela ! Le maccarthysme n’est pas loin. Dans un mélange de bilan du gouvernement en affaires courantes, d’éloge de l’individualisme, de croyance au pouvoir des innovations technologiques et de promotion de l’économie de marché, les auteurs expliquent en fin de compte que l’intelligence humaine viendra à bout du problème environnemental comme de toutes les autres difficultés auxquelles elle a dû faire face. Sans changer de paradigme et de système.

Un changement radical indispensable

Disons-le d’emblée, ce discours se situe à contre-courant d’une tendance lourde indiquant l’impérieuse nécessité de changer le cap idéologique de nos sociétés occidentales. Tant de scientifiques, d’écrivains, de penseurs modernes, d’acteurs de nos société contemporaines, de tous âges et de tous continents nous alarment des dangers qui nous guettent si nous ne changeons pas. Point besoin ici de les convoquer pour défendre notre point de vue. Ils sont connus, reconnus, publient abondamment et se font entendre dans les médias.

Malheureusement et contrairement à ce que laissent entendre les promoteurs de « l’écologie bleue », la somme des comportements individuels, on le sait, ne donne pas une société vertueuse et responsable. L’Histoire nous l’enseigne. La quête du lucre, du bénéfice individuel et la vision court-termiste prennent bien souvent le pas sur des comportements plus responsables et plus solidaires. Le système néolibéral et capitaliste pousse à cela dans nos sociétés opulentes là où les désirs de consommation sont en permanence exacerbés. Ils sont même devenus le moteur de la croissance économique. Le cœur du système.

Comment peut-on défendre un système idéologique dont les dérives nous sautent aujourd’hui aux yeux : injustice sociale, pollution à grande échelle, disparition de nombreuses espèces, pillage des ressources du sud et j’en passe. Non, décidément les mots et les discours idéologiques ne pourront rien contre l’évidence qu’un changement radical est devenu indispensable si l’on veut préserver l’espèce humaine sur notre terre. Et il semble que le moment est venu du grand basculement. Les idées de progrès et de conquête du siècle des lumières resservies aujourd’hui à travers l’utopie anthropocentrique de messieurs de Salle et Clarinval n’y pourront rien. L’humanité est à un tournant qui va dans les prochaines décennies s’accentuer de plus en plus rapidement. Faire l’apologie de la liberté individuelle et de l’économie de marché est non seulement irréaliste mais c’est aussi irresponsable.

Comment peut-on défendre un système idéologique dont les dérives nous sautent aujourd’hui aux yeux : injustice sociale, pollution à grande échelle, disparition de nombreuses espèces, pillage des ressources du sud.

Repousser les limites

Nous devons encourager les jeunes qui sont l’avenir de notre espèce à repousser les limites. Oui, à les repousser en mobilisant toute leur intelligence, toute leur verve et toute leur créativité mais dans le bon sens c’est-à-dire dans le sens de plus de modération, de plus de solidarité, de plus de justice sociale. Dans le sens aussi de plus de respect à l’égard du vivant dont nous ne sommes qu’une infime partie ni plus ni moins importante que les autres. C’est un changement copernicien qui nous attend.Et pourtant, les jeunes semblent eux déjà prêts à ce changement, « mettez-nous des limites !» exhortait l’un d’eux sur les antennes de La Première il y a quelques jours.

Cette « nouvelle conquête » qui est désormais engagée, a pour horizon les terres intérieures de notre humanité, là où l’Homme s’apprête à conquérir une juste place, vivant parmi les vivants, respectueux des autres espèces et des écosystèmes, moins enclin à posséder et à soumettre qu’à partager et à coopérer

C’est justement parce que l’homme n’a plus fait comme cela depuis la révolution industrielle, que le défi est majeur et surtout inédit. La conquête n’est plus celle du nouveau monde, celle des terra incognita. Cette « nouvelle conquête » qui est désormais engagée, a pour horizon les terres intérieures de notre humanité, là où l’Homme s’apprête à conquérir une juste place, vivant parmi les vivants, respectueux des autres espèces et des écosystèmes, moins enclin à posséder et à soumettre qu’à partager et à coopérer. Et ce n’est pas la « main invisible » du marché qui l’y conduira mais de nouvelles formes d’initiatives et de pensées que nous ne connaissons pas encore mais qui sont en gestation dans les soubresauts de l’évolution de notre espèce et dont nous ne tarderons pas à en voir les premiers effets.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 19 février 2019.

 

[1] https://www.lalibre.be/debats/opinions/plus-une-societe-se-developpe-economiquement-plus-elle-est-a-meme-de-lutter-efficacement-contre-la-pollution-5c631e33d8ad5878f095c0ba

 

 

C’en est assez des jugements péremptoires et des atteintes à la dignité des personnes non-vaccinées !

Réaction à la carte blanche de messieurs Platteau et Henrion, parue le 19/12 sur LaLibre.be et intitulée « Le gouvernement ne doit pas se laisser impressionner par une minorité d’individus qui menace la démocratie ».

Article rédigé par Pascal Warnier, économiste et Raphaële Buxant, professeure de sciences.

Alors que des réponses sanitaires continuent d’être apportées à l’épidémie de Covid-19, dont l’efficacité et la cohérence demeurent parfois difficiles à établir, une bataille fait rage dans le champ de la communication. Elle porte sur les justes mesures sanitaires à adopter et sur les comportements d’une partie de la population qui font l’objet de jugements moraux souvent hâtifs. Certains défendent la stratégie des autorités axée essentiellement sur la vaccination du plus grand nombre et d’autres arguent du fait que le « tout au vaccin » et l’instauration du Covid Safe Ticket est loin d’apporter les résultats escomptés en termes de réduction de la contamination. La bataille pour une vérité partagée fait rage. La tension sociale monte de jour en jour.

Dans leur carte blanche relayée par LaLibre.be ce 19 décembre, messieurs Platteau et Henrion font référence à deux faits sur base desquels ils construisent ensuite leur opinion dans laquelle ils portent de manière péremptoire et au nom de la majorité des belges, un jugement moral sur une minorité de belges (tout de même près d’un million de personnes) qui ont décidé d’adopter un choix vaccinal qui, rappelons-le, reste tout à fait volontaire dans notre pays et concerne la vie privée.

Seulement, les deux faits qu’ils avancent et sur base desquels ils élaborent leur dialectique relèvent d’une interprétation pour le moins téméraire. Voyons plutôt.

Des marches calmes et pacifiques qualifiées de mouvements d’extrême droite

Premièrement, les manifestants des marches pour la liberté sont qualifiés de « mouvements inspirés de l’extrême droite ». Si les auteurs avaient été présents lors des trois derniers dimanches sur les boulevards de la capitale, ils auraient constaté que les familles, les étudiants et les personnes pensionnées formaient le gros du bataillon. Calmes et pacifiques. Réclamant plus de débat et le respect de certains droits fondamentaux. Les chiffres officiels de ce dimanche 19 décembre indiquent en effet 55 interpellations sur au moins 15.000 participants, selon le chiffre communiqué par la RTBF soit 0,3 % d’entre eux. Sont-ce là des mouvements mus par des idéaux d’extrême droite, c’est-à-dire l’autoritarisme, la xénophobie, l’anti-démocratie ?

Une carte blanche qui stigmatise outrageusement les personnes non vaccinées sur base d’arguments faillibles

On le voit, faire un amalgame entre les personnes à risque non-vaccinées et la totalité de cette population relève d’une interprétation incomplète de la réalité et de raccourcis hâtifs. Ils contribuent à entretenir la confusion sur l’efficacité des mesures à prendre pour juguler l’épidémie en insistant sur la seule responsabilité des personnes non-vaccinées.

Deuxièmement, ils déclarent un peu plus loin dans leur texte, « … les patients non-vaccinés, (qui )occupent de façon nettement disproportionnée les lits en soins intensifs et imposent un grand stress à un personnel hospitalier surchargé (…) ». Le vaccin a une efficacité – c’est bien entendu – certes très utile sur la protection contre les formes graves mais qui reste partielle sur les contaminations et la transmission. De plus, les lits hospitaliers et en USI n’étaient pas majoritairement occupés par des personnes non-vaccinées au mois de décembre 2021 (rapport épidémiologique de Sciensano du 17/12/2021). Il n’est toutefois pas faux de déclarer que l’occupation des lits hospitaliers serait réduite s’il y avait plus de personnes vaccinées mais cette réduction serait beaucoup plus significative si les personnes très à risque mais éloignées du système de soins de santé pouvaient être convaincues de se faire vacciner. On le voit, faire un amalgame entre les personnes à risque non-vaccinées et la totalité de cette population relève d’une interprétation incomplète de la réalité et de raccourcis hâtifs. Ils contribuent à entretenir la confusion sur l’efficacité des mesures à prendre pour juguler l’épidémie en insistant sur la seule responsabilité des personnes non-vaccinées.

Ensuite, les auteurs ne se privent pas, sur ces bases, de juger et d’accuser les personnes ayant fait un choix vaccinal différent de la majorité des belges. « (…) une minorité d’individus prend en otage la majorité de la population », « Ils causent des torts à cet ensemble (de la population) », « ils refusent de prendre en compte les intérêts d’autrui lorsqu’ils refusent de se faire vacciner ». A mots couverts, les non-vaccinés sont aussi rendus responsables du report d’opérations vitales. Les propos des auteurs nous paraissent disproportionnés par rapport à la situation que nous connaissons depuis l’été.

Enfin, des exemples sont convoqués à l’appui desquels les auteurs justifient l’obligation que doit avoir l’État d’imposer des règles à toute la population, sans distinction. Ils s’expriment ici au nom « de l’écrasante majorité des belges ». Ainsi, « le sauvetage en mer et en haute montagne » qui, par extrapolation métaphorique, visent à indiquer que les règles édictées par les autorités – ici le drapeau rouge sur la plage ou, là, l’obligation d’une assurance haute montagne – sont légitimes et doivent être respectées. Malheureusement, la vérité en cette affaire est loin d’être aussi univoque que l’affirment ces auteurs. Un risque de tempête en mer ou la pratique de sport à haut risque en montagne n’est pas comparable à la pandémie du Covid-19, simplement parce que si une tempête en mer ou en montagne frappe indistinctement, la pandémie, elle, est beaucoup plus sélective. La toute grande majorité des personnes atteinte de formes graves sont des personnes âgées et/ou présentant un ou plusieurs facteurs de comorbidité. Ce sont donc ces personnes-là qu’il faut protéger et non pas l’entièreté de la population. On ne demande pas à un bon nageur de porter des brassards de natation. Et par ailleurs, les auteurs semblent croire un peu naïvement que la vaccination obligatoire et l’instauration du CST peuvent éteindre la pandémie. C’est bien entendu beaucoup plus complexe et multifactoriel.

La stigmatisation, un ferment qui nourrit la division et l’exclusion

La stigmatisation de près d’un million de belges sur une dialectique faillible est dangereuse et renforce un ferment qui se propage insidieusement dans la population pour y nourrir discorde, exclusion et en fin de compte le sentiment de colère et de haine. Mais de cette division entre belges, dans les familles, au travail, dans les clubs sportifs, dans les écoles, qui sera tenu pour comptable ?

La presse a certainement un rôle important à jouer en veillant à garantir une juste balance entre liberté d’expression et stigmatisation d’une partie de la population.

Ouvrir le débat, entendre toutes les voix, chercher le consensus social le plus large

Notre démocratie est en danger et nous avons tous le devoir de la protéger en modérant nos propos et en évitant les jugements hâtifs et péremptoires. C’est ce que nous essayerons de faire à l’entame de cet an neuf dans nos familles et avec nos amis. Nous attendons que les personnes qui ont un accès aux médias par leur fonction politique ou d’expertise en fassent de même

C’est un tournant que nous abordons dans notre société. Il indique déjà ce que sera notre « vivre ensemble » demain. Soit nous l’abordons dans le respect et la dignité de chacun, soit nous lui imprimons la marque de la polarisation, de la discrimination et de l’ostracisme. Il n’est pas facile de trouver la juste mesure entre l’intérêt collectif et le respect des droits fondamentaux  dans une situation encore très impactée par l’émoi collectif. Pour y arriver, il faut entendre toutes les voix, sans jugement, ouvrir le débat, chercher le consensus social le plus large et surtout ne pas stigmatiser une partie de la population. Ce n’est malheureusement pas ce que nous constatons en ce moment. Les experts que sont Marius Gilbert et Yves Coppieters s’en sont d’ailleurs émus les 22 et 23 décembre derniers dans la presse. Notre démocratie est en danger et nous avons tous le devoir de la protéger en modérant nos propos et en évitant les jugements hâtifs et péremptoires. C’est ce que nous essayerons de faire à l’entame de cet an neuf dans nos familles et avec nos amis. Nous attendons que les personnes qui ont un accès aux médias par leur fonction politique ou d’expertise en fassent de même. Au moment où le parlement fédéral s’empare de la question de la vaccination obligatoire, veillons à manifester un esprit de concorde qui pacifie plutôt que des jugements péremptoires qui condamnent et conduisent à la division.

Vacciné·e·s ou non, nous vivrons en société

Les pics d’anxiété sociale et politique ne peuvent guider indéfiniment notre vie collective, selon un collectif citoyen. Qui appelle les autorités à mieux comprendre l’enjeu vaccinal et à construire une réelle solidarité, en investissant dans les soins de santé. Une carte blanche de Marc Sinnaeve (chargé de cours à l’IHECS), Michèle Desonai (psychologue, psychanalyste et assistante à l’ULB), René Georges (co-directeur artistique, metteur en scène, auteur et acteur), Alain Mercier (avocat), Sophie Mertens (infirmière-enseignante) et plusieurs cosignataires *

Nous sommes des citoyen·ne·s actif·ve s dans de nombreux domaines de la société. Nous sommes bien conscients que la crise sanitaire est complexe et évolutive. Mais nous souhaitons alerter sur les risques d’un clivage social et le besoin fondamental d’une réelle solidarité.

Comme tout le monde, nous avons subi les confinements, les tests et quarantaines à répétition, les bulles de vie sociale atrophiée, parfois avec un·e jeune à la maison en décrochage scolaire virtuel ou un·e conjoint·e en dépression. Nous aspirons toutes et tous à retrouver une vie sociale épanouissante.

Nous déplorons les vagues d’hospitalisation en Belgique et dans le monde.

Mais nous déplorons également l’actuelle polarisation de la société, dans laquelle hésiter ou choisir de ne pas se faire vacciner serait un objet de honte. Le sujet est souvent tabou ou conflictuel au sein des familles, entre amis ou collègues. Dans l’espace public, les discours deviennent radicaux. « Faut-il soigner ceux qui ont refusé le vaccin, s’ils ont besoin de soins intensifs et qu’on manque de lits ? », titrait ainsi un éditorialiste québécois. « Il est temps de convaincre les non-vaccinés d’une façon moins amicale », lançait récemment le virologue flamand Marc Van Ranst. D’où vient cette radicalisation ?

Le passe sanitaire divise la société

L’introduction d’un pass sanitaire dans la plupart des démocraties amplifie ce clivage, pénalise et exclut les personnes hésitantes, qui auront un accès difficile à la vie sociale, sportive et culturelle dont nous avons pourtant tous tant besoin en ce moment. Cela nous inquiète pour la cohésion sociale de notre société.

Le Comité d’urgence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est prononcé contre l’instauration des passes sanitaires, notamment parce qu’ils peuvent « aggraver les inégalités » mais aussi en raison des « preuves limitées concernant la performance des vaccins sur la réduction de la transmission ».

Le passe sanitaire (Covid Safe Ticket en Belgique) pose en effet de nombreuses questions scientifiques, éthiques, juridiques, démocratiques, sociales et culturelles, régulièrement exposées dans la presse.

L’ensemble du secteur culturel s’y oppose, comme expliqué dans une carte blanche : « Si nous avons un rôle à jouer, c’est celui de maintenir du lien dans un cataclysme social, de préserver la vie sociale des effets anxiogènes et clivants de la crise sanitaire, de surmonter les inégalités d’accès et de participation à la culture. (…) Nous pensons qu’il y a d’autres manières d’envisager une campagne de santé publique et de s’adresser à la population non vaccinée » (2).

Personne n’est dupe : Les gouvernements utilisent surtout le passe sanitaire pour convaincre les non-vacciné·e·s à se faire vacciner rapidement.

L’Italie a généralisé cette mesure, y compris pour se rendre sur son lieu de travail. Un exemple qui intéresse déjà la Belgique et plusieurs autres pays européens.

Les gouvernements délivrent ainsi un « permis de citoyenneté », quitte à empiéter sur les autres droits : droit de circuler librement, droit au travail, droit à la culture, …

« La généralisation des passes sanitaires marque l’émergence d’un nouveau modèle de politique de prévention fondé sur la gêne et la honte, au risque d’une division de la population », constate ainsi le socio-anthropologue Pascal Ducournau (1).

Or il est important de rappeler que la médecine moderne suppose le consentement libre et éclairé du·de la patient·e à un traitement, quel qu’il soit.

Et les questions sur les vaccins – toujours en phase test – sont légitimes, même si ceux-ci ont montré jusqu’ici leur efficacité pour se protéger des formes graves de la Covid-19.

Une hésitation grandissante ?

Nous nous orientons probablement vers des campagnes de vaccination à échéances régulières, au fil des variants et des connaissances scientifiques, en vue d’atteindre une immunité collective. Nous devrons sans doute vivre longtemps avec ce virus et ses mutations, comme le note le virologue belge renommé Peter Piot, qui a dirigé jusqu’à cet été la London School of Hygiene and Tropical Medecine (3).

Dans ce contexte, il n’est pas sûr que les citoyen·ne·s soient prêt·e·s à se faire vacciner régulièrement, surtout si les vacciné·e·s subissent toujours des contraintes (tests, quarantaines, bulles sociales, …). Beaucoup vont se lasser et finir par hésiter.

En outre, les autorités élargissent la vaccination aux catégories d’âge les moins concernées : les adolescent·e·s et bientôt les enfants de 5 à 11 ans. Nul doute que beaucoup de parents y seront réticents ou opposés.

Enfin, certain·e·s politiques évoquent une loi sur l’obligation vaccinale pour tous les adultes. Cela ne pourrait se faire qu’à travers un large débat parlementaire et un consensus sociétal. Nous en sommes loin.

Disons-le clairement : l’actuelle politique de vaccination, fondée sur la culpabilisation et l’exclusion, est vouée à l’échec et alimentera les tensions sociales.

Une attente légitime

Nous souhaitons proposer ici une autre approche.

« À travers le refus ou la temporisation à propos de tel ou tel vaccin, les citoyens manifestent leur besoin irrépressible d’explications. Prendre l’hésitation vaccinale comme la simple résultante d’un illettrisme médical et de l’empire des réseaux sociaux sur des populations passives pose problème. Car cette hésitation vaccinale peut être, dans beaucoup de cas, la preuve d’une attitude critique vis-à-vis des pouvoirs publics, et correspond à une attente, une demande légitime, à laquelle il faut effectivement prêter une attention respectueuse », peut-on lire dans la revue scientifique La vie des idées (3).

Pour obtenir un consentement, un dialogue de confiance doit être établi entre un médecin et un patient.

« Les médecins généralistes ayant été soigneusement tenus à l’écart du processus de vaccination, le dialogue en question est devenu totalement facultatif », écrit le politologue Vincent Laborderie, avant de poursuivre :

« Dans ce contexte, le débat est occulté, par crainte de renforcer les hésitations, au profit d’une communication univoque qui divise la population en deux : les partisans de l’effort collectif d’un côté, et les antivax complotistes, antisciences ou égoïstes de l’autre » (4).

Les chercheuses Hélène Lambert et Sėgolène Malengreaux (UCLouvain/IRSS-RESO), autrices d’une étude de référence intitulée « L’hésitation vaccinale : menace ou opportunité ? », soulignent, dans le même ordre d’idées, l’opportunité et l’enjeu démocratique que pourrait représenter l’organisation d’un tel dialogue :

« Dès lors, la vaccination contre la Covid-19 constitue une occasion pour les professionnel·les de la santé de dialoguer à ce sujet et d’accompagner les individus à faire des choix éclairés de manière à promouvoir, à maintenir et à améliorer leur santé et celle de leur entourage. (…) Nous pensons que les décideurs, les acteurs de terrain et les scientifiques disposent de conditions favorables au développement de politiques, d’actions de terrain et de recherches visant à améliorer la littératie en santé de la population qui, comme le démontre cette crise, relève d’un réel enjeu sociétal » (5).

Par une approche beaucoup plus souple, la Suède a par exemple réussi à mobiliser ses citoyens et à mener une campagne de vaccination sans passe sanitaire.

Ouvrir le dialogue avec les patients

Nous appelons dès lors les autorités à collaborer avec tous les acteurs et actrices de la santé, y compris les médecins généralistes, afin d’ouvrir un dialogue avec les patient·e·s. Pour être mieux compris, il est nécessaire d’abandonner les politiques stigmatisantes et de développer, au contraire, une information transparente sur les risques et bénéfices des vaccins, en respectant le libre choix. Il s’agit également d’encourager la prévention et le renforcement de l’immunité naturelle. Abandonnons aussi les discours anxiogènes et parlons plutôt d’aide psychologique et de bien-être.

À court ou moyen termes, des traitements crédibles et efficaces contre les symptômes de la Covid-19 seront également disponibles et la vaccination ne sera sans doute plus la seule voie à suivre.

Refinancer les soins de santé

Mais en fin de compte, la polarisation sociale nourrie entre vacciné·e·s et non-vacciné·e·s ne masque-t-elle pas l’essentiel ?

On constate aujourd’hui une importante démotivation parmi le personnel soignant, épuisé par cette crise sanitaire (démissions, burn-out, …) et les écoles de soins infirmiers sont vides, faute d’un métier attractif. Des lits ne peuvent accueillir de patient·e·s, car il manque de personnel pour assurer l’encadrement médical. Le nombre d’infirmier·ère·s diplômés par habitant est certes très élevé en Belgique, mais le ratio infirmier par patient est l’un des plus défavorables en Europe. Pourquoi ?

Depuis plusieurs décennies, les politiques menées au nom de la rentabilité se sont traduites par un manque de lits et de moyens humains dans les hôpitaux (6). Si nous souhaitons une meilleure gestion de cette crise sanitaire et une réelle solidarité avec les soignant·e·s, il est grand temps de revaloriser et refinancer les soins de santé et la sécurité sociale, comme le demande en Belgique la Coalition Corona (7), large plateforme qui réunit les syndicats, les mutualités et différents acteurs et actrices de la société civile, dans la perspective d’une société soutenable, juste et résiliente.

Précisément, plusieurs scientifiques renommé·e·s invitent à ne plus considérer l’épidémie de Covid-19 comme une pandémie mais plutôt comme une syndémie, où la progression de la maladie serait liée aux inégalités sociales et à la crise écologique (8).

Il s’agit, plus que jamais, de changer de modèle économique et social, de veiller à l’Etat de droit et de revitaliser nos démocraties.

Carte blanche parue sur le site levif.be, le 16/11/2021.

*Cosignataires :

Raphaële Buxant, Bio-ingénieure et Professeure de sciences; Mélinda Le Bacquer, Sage-femme; Christophe Haveaux, Journaliste; Marie-Eve Tries, Médiatrice culturelle; Marie-Aurore Fox, Médecin anesthésiste; Françoise Lombaerde, Business developper; Gaëlle Delpierre, Agrégée en Philosophie; Fabio Cristofoli, Enseignant; Alain Van Hille, Directeur artistique; Véronique Olivier, Assistante sociale; Agnès Jacquemin, Styliste; Yasmine Devrim, Animatrice socio-culturelleCédric Verstraeten, Psychologue; Bigligiu Teodora, Médecin Anesthésiste; Pascal Warnier, Economiste, Diplômé en sciences de l’éducation; Alice Legrain, Formatrice en maraîchage biologique; Pascale Creplet, sage-femme; Nathanaelle Blanpain, Historienne d’art, Guide conférencière; Flore Maes, Infirmière psychiatrique; Michèle Warnimont, Sage-femme; Elisa Robert, Citoyenne active dans le domaine de l’éducation, du développement et de l’épanouissement de la petite-enfance; Aude Jacomet, Citoyenne active aux niveaux culturel et environnemental; Marie-Françoise Louche, Psychologue clinicienne; Emmanuel de Boissieu, Ingénieur du son; Elodie Pétré, Animatrice socio-culturelle; Mireille Ganem, Citoyenne; Claudia Ucros, Psychologue; Denis van de Walle, Kinésithérapeute; Nathalie Bougelet, Photographe; Thérèse Richard, Sage-femme; Luc Mampaey, Economiste; Evelyne Dehalu, licenciée en Sciences politiques; Barbara Colfs, Architecte urbaniste; Anne Goethals, Psychologue; Véronique Piscaglia, Enseignante; Sylvia Piqué, Sage-femme; Dr Catherine Ruyssen, Pédiatre; Christelle Cordonnier, Enseignante; Guy Degand, Citoyen; Claude Denis – Analyste de risques – Qualité de Vie au Travail; Florence Thibaut, Gestionnaire de projets socio-culturels; Violette Penasse, Architecte paysagiste; Johanna D’hernoncourt, Citoyenne active dans la Transition; Julie Antoine, Boulangère indépendante; Yoann Etienne, Boulanger indépendant; Marie Huybrechts, Psychothérapeute; Maxime Membrive – Philosophe et Comédien; Yannick Heselmans, Electronicien; Valérie Vanbussel, Biologiste et Enseignante; Donatienne Roels, Sage-femme; Marc Braun, Ingénieur retraité et écrivain; Catherine Brusselmans, Professeure de mathématiques; Paul Roland, Indépendant; Isabelle Foster Denys, Employée dans le domaine financier; Laurent Vier, Citoyen; Sandrine Barbeaux, Productrice artistique; Fré Werbrouck, Chorégraphe; Pascal Martin, Banquier; Frédéric Pacini, Bio-ingénieur et Enseignant; Eulalie Oldenhove, Employée dans le secteur socio-culturel

« Covid-19 : Le passe sanitaire n’oblige pas à la vaccination mais en vient à gêner l’individu qui souhaiterait s’y soustraire », Le Monde, 31/07/21.

(2) « La généralisation du Covid Safe Ticket, un dangereux précédent, selon le secteur culturel », Le Soir 07/10/21.

(3) « Le coronavirus restera longtemps parmi nous », L’Echo, 15 octobre 20214) « L’hésitation vaccinale, ou les impatiences de la santé mondiale », La revue des idées, 04/05/21.

(5) « Éloge de l’hésitation », L’Echo, 22 mai 21.

(6) « L’hésitation vaccinale: menace ou opportunité? », Service universitaire de la promotion de la santé UCLouvain/IRSS-RESO, mai 2021. Disponible sur https://educationsante.be

(7) Lire par exemple « Hôpitaux saturés, patients sacrifiés : relire l’histoire des politiques de santé pour comprendre », France culture, 24/03/20, disponible sur https://www.franceculture.fr. Lire également les analyses du mouvement belge La Santé en lutte sur http://www.lasanteenlutte.org.

(8) www.coalitioncorona.be

(9) Lire l’éditorial de la prestigieuse revue scientifique The Lancet, 26 septembre 2020, disponible sur Wikipedia > Syndemie. Lire également l’ouvrage de la philosophe Barbara Stiegler « De la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation », Gallimard, 2021