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À Louvain-la-Neuve, l’absurde a conduit à abattre des arbres centenaires en pleine canicule

Neuf arbres centenaires de La Baraque ont disparu après avoir été endommagés lors de travaux. Un gâchis qui illustre les contradictions entre urbanisation et adaptation aux nouvelles réalités climatiques.

Il ne reste qu’un grand vide, aux limites du verdoyant quartier de La Baraque, à deux pas du quartier Courbevoie, immense paquebot de brique et de béton sans l’ombre d’un végétal, qui a été édifié récemment à Louvain-la-Neuve et qui surchauffe depuis plusieurs semaines sous un soleil de plomb. Ce grand vide était occupé par des arbres remarquables et centenaires. Ils étaient au nombre de neuf. Châtaigniers, tilleul, frêne et chêne apportaient depuis des décennies fraîcheur et biodiversité à un quartier qui a vu disparaître, dans le même temps, ses espaces naturels à coup de pelleteuses et de grues et dont l’absence aujourd’hui, dans une ville de béton qui suffoque sous les canicules à répétition, fait cruellement défaut. Ils ont été abattus en ce début du mois d’août malgré une forte mobilisation des habitants pour sauvegarder ce patrimoine naturel d’une valeur inestimable.

Mais que s’est-il passé au juste pour que ce joyau de la nature disparaisse ?

Faisant suite à une demande de permis de bâtir de vastes maisons unifamiliales, sur une parcelle privée, dans le quartier de la baraque, parcelle bordée d’arbres centenaires, les autorités communales ont autorisé leur construction, mais en exigeant que ce soit le long de cette rangée d’arbres remarquables alors qu’elles auraient pu être disposées différemment sur la parcelle. Ces maisons se retrouvaient, dès lors, et de façon totalement incompréhensible et insensée, littéralement « collées » à ces géants de bois et de feuillage. Et ce, pour, nous dira-t-on, respecter certaines règles urbanistiques. Des mesures de protection ont été obtenues sous la pression des habitants du hameau, notamment la sauvegarde du réseau racinaire de ces magnifiques feuillus qui allait être mis à rude épreuve par le lourd chantier de réfection de la voirie.

Un manque criant de vigilance

Mais par un manque criant de vigilance des acteurs liés à ce projet (la commune et son administration, l’UCLouvain, le propriétaire et les entrepreneurs), les arbres ont peu à peu été meurtris par des tranchées d’impétrants ne respectant ni le tracé, ni la distance vis-à-vis des arbres qui étaient prévus par les plans ainsi que par des élagages sauvages. Le mal étant fait, une demande de permis d’abattage des arbres fut introduite par le propriétaire et acceptée par le collège communal qui, sur la base de rapports d’experts, argua de la dangerosité des arbres liée à… leur récente fragilisation. Absurde, non ? Le vaste terrain permettait pourtant une implantation différente des bâtiments, laquelle aurait protégé les arbres si précieux pour garantir de la fraîcheur aux futurs habitant·es. Mais non, une règle contestée par plus de 80 habitants et habitantes et à laquelle il aurait été légitime de déroger pour protéger un patrimoine commun fut maintenue ! Les irrégularités dans la réalisation du chantier, impossibles à corriger (une tranchée faite ne peut être défaite), et certes déplorées par tous sans jamais être sanctionnées, eurent raison de ce patrimoine irremplaçable.

Inadaptation des règles urbanistiques aux nouvelles contraintes climatiques

Un puits de carbone et de fraîcheur incomparable disparaît ainsi à l’heure où sa présence pour notre petit territoire était devenu encore plus indispensable. Les différents acteurs du dossier ont laissé faire ce gâchis écologique sans prendre toutes les mesures conservatoires, de vigilance et de suivi pour garantir un environnement sain aux abords de ces arbres et leur permettre ainsi de continuer à jouer leur rôle protecteur en période de surchauffe météorologique. Les canicules à répétition de cet été révèlent l’écart qu’il existe encore aujourd’hui entre, d’une part, la nécessité impérieuse de préserver des espaces naturels et d’autre part, l’artificialisation toujours croissante de nos milieux de vie mais aussi l’inadaptation des règles urbanistiques aux nouvelles contraintes climatiques.

Inacceptable !

En tant que citoyens, nous ne pouvons plus accepter que de telles dérives se produisent car ce manque de vigilance impacte grandement la survie de zones naturelles et l’habitabilité de l’espace publique et privé, engendrant ainsi l’aggravation des risques sanitaires pour la population.

Désormais, nous n’entendrons plus les oiseaux chanter dans ce lieu , nous ne jouirons plus de la fraîcheur du feuillage de nos compagnons de vie, nous ne bénéficierons plus de la protection de leur houppier. La vie s’en est allée aux abords de ces nouvelles habitations. Il ne subsiste que de l’asphalte et du béton chauffés à blanc par l’été de feu que nous subissons.

Opinion publiée sur le site LaLibre.be, le samedi 22 août 2026.

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De Vézelay à Cluny, un chemin pour se reconnecter au vivant

Quelque chose de fort et de profond se vit sur ces chemins à travers la simplicité et la lenteur du rythme de nos journées, comme un élan vital qui nous remplit jour après jour et nous reconnecte à l’essentiel

« L’homme du XXIe siècle est devenu un individu hors sol. Dans le monde occidental en particulier, l’être humain est souvent profondément déconnecté de la nature » constate l’écothéologien Michel Maxime Egger interrogé dans La Libre du 19 juin dernier.

Si les décisions politiques sont impératives pour faire évoluer notre société vers un nouveau paradigme, elles ne suffisent pas. Il convient, nous dit encore le conférencier suisse, d’y ajouter la transformation de nos intériorités pour y cultiver la gratitude, la sobriété et l’émerveillement qui sont des choses simples que l’on peut développer au quotidien. Dans un monde dominé par la culture de l’accélération et de la performance, la pensée est devenue instrumentale, vidée de son lien au sensible. Il est important, selon lui, « de réapprendre à marcher légèrement sur la Terre, en réduisant notre poids, notre emprunte et notre emprise ».

L’affluence sur les chemins de Compostelle témoigne de cette nouvelle quête de rupture et de lien avec la nature. Chaque année, le nombre de randonneurs et de pèlerins s’accroît sur les différentes voies jacquaires. Ils n’y viennent pas tous pour les mêmes raisons et fouler les sentiers du Massif central, des Pyrénées et de Galice sur les traces des pèlerins du Moyen Âge ne relève pas nécessairement d’une démarche spirituelle mais il y a tout de même ce désir d’ailleurs et d’autrement qui motive chaque départ.

Au début de ce mois de juin 2026, j’ai moi-même emprunté une de ces voies millénaires avec l’association des chemins de Saint-Gilles1 qui propose chaque année depuis plus de 40 ans plusieurs chemins itinérants à parcourir en groupe d’une quinzaine de pèlerins, encadrés par une équipe de bénévoles. Ces différents chemins relient la Provence, le Massif central et la Bourgogne à la petite ville de Saint-Gilles-du-Gard, point de rencontre de nombreuses routes vers Saint Jacques de Compostelle et siège d’une abbatiale érigée en 1116, en mémoire de Saint Gilles, moine ermite du VIe siècle. Faire l’expérience sensible de la rupture avec le quotidien et de la fraternité est une voie sûre pour transformer notre intériorité. Et pour cela, rien de tel que de marcher ensemble au cœur d’une nature encore préservée.

Regroupés devant la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay en ce petit matin du 7 juin, nous allons rejoindre Autun et puis Cluny, en traversant le parc naturel régional du Morvan et en parcourant les coteaux des vignobles chalonnais. 150 km en 8 jours. Tous les matins, nous nous imposons une heure de silence pour goûter le début du jour, les promesses qu’il porte en lui et méditer le thème qui nous est proposé. Cette année, la confiance : un risque, une chance, un chemin. Au cours de ces journées pèlerines, la magie du groupe opère. Nous cheminons ensemble à travers de vastes forêts et des bocages quadrillés de larges haies sauvages et nous nous apprivoisons chaque jour davantage. Au mitan du jour, les deux pèlerins qui assurent la logistique nous rejoignent avec le pique-nique que nous partageons à l’orée d’un bois, sur la place d’un village ou au bord d’un lac. Dans une ambiance que je n’avais plus connue depuis mes années de scoutisme, une franche camaraderie s’installe. Chacun, muni de sa gamelle, reprend des forces pour poursuivre le chemin et rejoindre l’étape. Fatigués mais heureux, nous étendons notre paillasse dans une salle communale ou paroissiale ou dans un refuge. Après le repas du soir, au moment de me glisser dans mon sac de couchage, j’éprouve une paix profonde nourrie tout au fil des heures par la lenteur de nos pas, les moments de solitude et de contemplation, les partages fraternels et l’émerveillement face à la splendeur du vivant. Il y a comme un esprit d’enfance qui souffle sur ces chemins. En marchant, on échappe à l’idée même d’identité, à la tentation d’être quelqu’un, d’avoir un nom et une histoire2, délesté de nos réflexes égocentriques et matérialistes, pour tout entier se laisser gagner par le sentiment d’une plus grande liberté intérieure. Ainsi se dérouleront toutes les journées de notre rando-pèlé, raffermissant ce lien si fragile que nous entretenons avec nous mêmes, avec les autres et avec notre Terre-Mère. Quelque chose de fort et de profond se vit sur ces chemins à travers la simplicité et la lenteur du rythme de nos journées, comme un élan vital qui nous remplit jour après jour et nous reconnecte à l’essentiel. Là où notre société accélère, le chemin ralentit. Marcher ensemble apaise les blessures de la vitesse. Là où la société nous gave, le chemin déleste, soulage, allège. Là où la société individualise, le chemin rassemble par la fraternité et la communion dans une même quête de beauté et d’absolu. Là où la société marchandise, le chemin personnifie et humanise. Là où la société et nos vies personnelles nous brutalisent, le chemin panse par la douceur et la lenteur, par la bienveillance et par l’entraide.

Le père Teilhard de Chardin disait du bonheur3 qu’il résulte de trois reconnexions. Avec soi-même en recherchant l’unité dans nos idées, nos sentiments et notre conduite. Avec autrui, en cultivant l’Amour dont la fonction et le charme essentiels sont de nous compléter les uns, les autres. Avec plus grand que soi, par la contemplation, l’élévation spirituelle et l’accueil du mystère de la vie qui nous est donnée.

C’est exactement ce que j’ai reçu sur ce chemin bourguignon. La marche, le contact simple, les tâches quotidiennes partagées, les échanges, l’immersion au coeur des forêts et des campagnes, tout cela vécu dans la sobriété, nous a conduit tout naturellement à la rupture avec nos habitudes et notre confort matériel et moral. Il nous a appris, témoigneront les membres du groupe au moment de se séparer devant l’ancienne abbaye Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Cluny, que la vie et la confiance sont fragiles et éphémères et méritent qu’on leur apporte tout notre soin et notre attention dans une société consumériste oppressante. De retour dans nos foyers, nous sommes plus riches de ce que nous avons vécu, transformés par ces petites graines d’humanité, de beauté et de fraternité semées tout au long de nos dix jours de pérégrination. Un seul sentiment domine à ce moment-là : la gratitude.

1https://cheminstgilles.fr/

2Marcher, une philosophie, Frédéric Gros, Albin Michel, 2026.

3Sur le bonheur, Pierre Teilhard de Chardin, Editions du Seuil, 1966. Réédition en 2015, points Sagesses.

Opinion publiée dans le journal La libre Belgique et sur le site LaLibre.be, le vendredi 31 juillet 2026.

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Sire, renoncez à votre voyage à Los Angeles pour soutenir les Diables rouges !

À l’heure où la planète s’enflamme, des gestes symboliques posés par des personnalités influentes et en vue seraient fort utiles pour indiquer que l’heure est venue de poser des actes radicaux de transformation de nos manières de vivre.

On sait déjà que la coupe du monde de football 2026 qui se déroule actuellement aux Etats-unis, au Canada et au Mexique sera la plus polluante de l’histoire, notamment en raison des multiples et très longs déplacements des équipes et de leur staff sur le continent américain. A l’heure où la planète s’enflamme comme jamais et où plus aucun doute n’existe sur les raisons de cet embrasement, la cécité des dirigeants politiques et économique est confondante. Peu de temps après l’épisode caniculaire du début de ce mois de juillet, le ministre fédéral du Climat et de la Transition environnemental Jean-Luc Crucke appelait solennellement et urgemment ses homologues régionaux à se réunir pour établir une stratégie concertée d’adaptation notamment sur le plan sanitaire. Son appel a été largement boycotté par les ministres régionaux qui ont indiqué qu’ils déléguaient un membre de leur administration ou de leur cabinet à cette réunion. C’est totalement irresponsable et incompréhensible. Le discours prononcé par Jacques Chirac devant l’assemblée plénière du 4e sommet de la Terre à Johannesburg le 2 septembre 2002, il y a donc un quart de siècle, plane toujours au-dessus de nous. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

Ces derniers jours plusieurs informations ont été particulièrement choquantes dans ce contexte d’accélération du réchauffement climatique. Certains membres des familles de joueurs, des journalistes, des sponsors font plusieurs allers-retours entre l’Europe et le continent américain pour assister aux matchs. Et peu après la victoire des diables face aux Etats-unis, le palais annoncait que notre souverain se rendrait lui aussi vendredi à Los Angeles pour assister au quart de final opposant la Belgique à l’Espagne.

A l’heure où le monde entier a les yeux rivés sur cette coupe du monde, des gestes symboliques posés par des personnalités influentes et en vue seraient fort utiles pour indiquer une fois encore que l’heure est venue de poser des actes radicaux de transformation de nos usages, de notre organisation sociale, de notre système économique et des valeurs qui les sous-tendent. Alors bien sûr d’aucuns objecteront que de tels gestes ne serviront à rien, perdus dans la marée de nos habitudes devenues délétères. Mais justement, n’est-ce pas en adoptant des gestes marquants et très médiatiquement visibles que les consciences des uns et des autres pourront être touchées et nos libertés responsabilisées face à ces enjeux planétaires et de survie. Nous ne pouvons plus faire tout ce que nous désirons. Chacun des choix que nous posons dans nos vies doit être scanné à l’aune de son impact sur notre environnement non pas par une autorité extérieure mais par une autorité intérieure, une forme de « Sur moi » sous l’effet duquel nos désirs seraient filtrés et mieux orientés. Voyager, oui, mais raisonnablement. Manger, oui, mais durablement. Surfer sur le web et les réseaux sociaux, oui, mais pas tout le temps. Acheter sur les plateformes de vente en ligne, oui, mais pas immodérément. Se vêtir, oui bien sûr, mais « éthiquement ». Travailler évidemment mais solidairement. Construire, produire, habiter, assurément mais avec sobriété et écoresponsabilité.

Alors, je vous le demande solennellement Sire, renoncez à ce voyage aux Etats-Unis et expliquez Urbi et Orbi les raisons de votre décision. Expliquez que tous les gestes comptent aujourd’hui pour réduire notre consommation d’énergie fossile. Expliquez que vous aussi vous vous engagez dans votre vie personnelle et professionnelle pour plus de sobriété. Ce serait là un geste d’une modernité, d’une exemplarité et d’une pertinence extraordinaire. A ma connaissance, aucun chef d’État ou aucun leader du monde économique n’a posé ce type de geste. Les grands desseins se construisent aussi par des paroles et des actes courageux qui transforment le monde.

Opinion publiée sur le site de La libre Belgique le 7 juillet 2026

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Les trottinettes électriques : une fausse bonne idée de mobilité !

La Libre faisait écho récemment aux mesures annoncées par le ministre fédéral de la mobilité pour atténuer la dangerosité de l’usage des trottinettes électriques. Le témoignage d’un médecin urgentiste interrogé est à cet égard sans appel. Traumatismes mutilants, hémorragies cérébrales, séjours aux soins intensifs et explosion des décès causés par l’usage de ce moyen de transport, qualifié malgré tout de très positif par le ministre. Si l’arrêté royal en préparation est indispensable pour assurer la sécurité des usagers, il arrive à la traîne des innovations dans ce domaine (engins toujours plus performants, vélocité accentuée), vantées par le secteur qui en délivre une image positive, cool, de légèreté, de mobilité douce et de facilité d’usage.

Et pourtant, si l’on regarde les statistiques de déplacements en trottinettes électriques rapportées dans un article du site spécialisé Link2fleet, la distance moyenne parcourue en 2022 n’était en Belgique que de 1,7 kilomètre, concluant qu’il s’agit de l’alternative idéale pour les derniers kilomètres séparant, par exemple, un arrêt de tram ou un parking en périphérie de la ville et la destination finale .

Vingt minutes de marche

Mais les trottinettes électriques sont-elles vraiment un atout pour les usagers et pour notre planète ? Pour y répondre, ajoutons dans l’équation le critère de santé publique. On l’a dit, l’usage de trottinettes de plus en plus véloces est dangereux mais il accentue aussi la sédentarité de nos concitoyens particulièrement chez nos jeunes dont les effets néfastes sur la santé sont nombreux, à commencer par le surpoids et l’obésité qui explosent depuis une décennie dans notre pays. En effet, un belge sur cinq est obèse et 60 % de la population est en surpoids. En ce qui concerne le bilan carbone de ces véhicules, il n’est pas aussi avantageux qu’il y parait, arrivant, selon une étude de VIAS1, derrière les vélos privés, les vélos électriques privés, le métro et juste devant les bus.

Si le ministre a du prendre les mesures qu’il convient pour faire face à la dangerosité de ce moyen de transport, c’est poussé par l’urgence. Toutefois, il aurait été souhaitable que dans sa communication, les vertus de la marche à pied dont on sait qu’il est un adepte régulier aient également fait l’objet de toute son attention. Car, en fin de compte, marcher 1,7 kilomètre c’est-à-dire à peu près vingt minutes, une ou deux fois par jour, présenterait un bilan sanitaire très positif. La marche à pied offre de nombreux bienfaits, elle améliore la santé cardiovasculaire, diminue le surpoids, « boost » le bien-être psychologique. L’OMS rappelait encore récemment la contribution bénéfique de la pratique d’un effort physique, même doux, à partir de 150 minutes par semaine. Mais la facilité, le plaisir de la vitesse, « le moindre effort » sont autant d’éléments qui séduisent les usagers de trottinettes. Ainsi est fait le monde du 21e siècle dont la marche est dictée par un optimisme technologique tout puissant qui séduit les consommateurs en omettant souvent de mesurer préalablement l’impact sanitaire et climatique des nouveaux usages qu’il engendre. Ce qui est possible n’est pas toujours souhaitable. Tant s’en faut.

Légères, passe-partout mais tellement vulnérables

Qu’il nous soit néanmoins permis de croire que, malgré cette emprise matérialiste et mercantile qui ne faiblit pas, l’éducation, la régulation des autorités publiques, la vigilance d’associations citoyennes puissent apporter dans cet environnement permissif et hyper individualiste un peu de raison. Car enfin, cela tombe sous le sens que ces petits bolides, légers, passe-partout, sans protection et filant à 20, 30, 40 voire 50 km/h sont extrêmement vulnérables dans un environnement qui reste majoritairement aménagé pour la circulation automobile.

1Le rôle des trottinettes électriques dans le mix de mobilité, VIAS, 2023.

Opinion parue dans la libre Belgique du 24 avril 2026 et sur le site Lalibre.be

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Le mutualisme, un rempart face aux excès de l’ultralibéralisme

Les mutualités, piliers historiques de la solidarité en Belgique, sont aujourd’hui dans le collimateur du gouvernement. Elles ne peuvent pourtant être réduites à de simples acteurs économiques, explique Pascal Warnier, tant elles incarnent un rempart essentiel pour l’accès aux soins, la cohésion sociale et le bien commun.

Mutualiser les risques de la vie pour tous les citoyens sans exception a sans doute été une des avancées majeures vers une société plus humaine et plus solidaire. Ce progrès social est apparu en Europe à la fin du XIXe siècle sous la pression des luttes sociales mais également à l’initiative de l’Église catholique, pour faire face aux grandes mutations du capitalisme qui imposait alors « un joug presque servile à l’infinie multitude du prolétariat ». C’est sous l’impulsion du pape Léon XIII que l’encyclique Rerum novarum fut publiéeen 1891, texte fondateur de la doctrine sociale de l’Église qui repose sur une conception anthropologique renouvelée de la nature humaine et dont les enseignements portent sur la reconnaissance de la dignité de la personne humaine, sur l’appel à la solidarité et au bien commun et sur le rôle de l’État dans la promotion de la justice. Une loi votée au parlement belge en 1894 donna ensuite naissance aux mutualités.

Une volonté d’affaiblir les corps intermédiaires

En ce début d’année, usant d’une rhétorique budgétaire hégémonique, l’aile droite et conservatrice du gouvernement Arizona a envisagé de porter le fer dans ce témoin centenaire de nos luttes sociales et garantes aujourd’hui encore de notre bien-être. Déjà sous le gouvernement Vivaldi, la N-VA entendait affaiblir le rôle des corps intermédiaires. Le président du MR s’en est pris cette fois aux mutualités, alléguant quelles avaient « éludé 400 millions d’impôt durant les 4 dernières années », évoquant également « les actions en bourse, les domaines skiables et les hôtels » qu’elles détiennent, et suggérant d’en taxer les bénéfices, tout comme le sont, a-t-il précisé, les bénéfices des sociétés d’assurance commerciales.

Des acteurs économiques comme les autres

Ces organismes, qui défendent l’accessibilité universelle aux soins dans notre pays, qui jouent un rôle essentiel d’éducation à la santé et donnent accès aux services d’un important réseau socio-sanitaire sont, d’après lui, des acteurs économiques comme les autres. Ce sont des propos caricaturaux et trompeurs qui sont utilisés pour réduire cet acteur majeur de notre protection sociale à un simple protagoniste du marché. Ces forces politiques entendent affaiblir un des piliers de la solidarité, au prétexte d’améliorer la santé budgétaire de l’État alors que la taxation du capital reste largement sous sollicitée. Derrière ces attaques répétées, c’est l’État Providence qui est visé et la solidarité fragilisée.

Parti pris idéologique

Le mouvement mutuelliste a été et reste un des ciments de notre pays. Nous avons dès lors le devoir, en ces temps de grandes mutations, d’en assurer la robustesse en lui conservant les moyens qui lui sont dévolus. Car la robustesse préserve et améliore la santé humaine et la santé sociale, elle joue un rôle stabilisateur des contradictions sociétales nous dit Olivier Hamant, récent Docteur Honoris Causa de l’UCLouvain, fonction si utile en ces temps devenus plus instables. N’appréhender que le régime fiscal des mutualités relève d’un parti pris idéologique qui méprise la plus-value sociale et le rôle démocratique de ces entités. Elles sont le meilleur relais entre la population, ses besoins sociaux et sanitaires et l’État qui doit y répondre. Elles sont aussi un rempart contre une société qui fabrique de plus en plus de solitude et d’exclusion, car leur action se situe au plus près de la population, là où elle vit, là elle souffre et elles peuvent mieux que d’autres déceler des angles morts, des inégalités négligées, des situations inacceptables1. Il suffit de passer la porte d’une des multiples agences mutuellistes présentes dans les quartiers et les villages pour se rendre compte des inestimables services qu’elles rendent quotidiennement à la population. C’est un des derniers maillages de notre territoire où l’on peut se rendre sans rendez-vous, où écoute et bienveillance y sont offertes, alors qu’il a été déserté depuis de nombreuses années par les agences bancaires, les bureaux de poste, les librairies et les petits commerces de proximité.

« Tout, tout de suite » vs Horizon long

L’individualisation à outrance de notre société qui privilégie le « tout tout de suite » est rarement compatibles avec les horizons longs que requiert la robustesse d’un système protecteur de l’humain. C’est pourquoi, nous devons affirmer haut et fort – et le défendre de toutes nos forces – que l’exigence et la grandeur des missions attribuées aux mutualités doivent prévaloir sur la logique économique ultralibérale car elles répondent à la volonté de construire une société plus juste et plus harmonieuse en comblant les manques et les défaillances du marché et ce depuis plus de 130 ans.

1 Daniel Baal et Nicolas Théry, Pour une société plus mutuelle, Editions de l’Aube, 2025.

Opinion parue dans le journal Dimanche du 5 avril 2026 et sur le site de Cathobel.be

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Sous nos yeux, un régime totalitaire s’installe aux États-Unis

Deux meurtres en quinze jours et un pouvoir toujours plus brutal

Un homme à terre, sans défense, brandissant pour toute arme son téléphone portable. Il est entouré de 5 agents de la police de l’immigration. Une détonation retentit, inattendue et incompréhensible. L’homme, infirmier de 37 ans, est abattu par un membre du désormais célèbre ICE, service américain de l’immigration et des douanes. S’en suivent une dizaine de coups de feu criblant le corps du malheureux, exécuté au vu et au su de tous, en pleine rue de Minneapolis, quinze jours après une autre citoyenne militante. Très vite après les faits, le narratif MAGA se met en place et les dignitaires du régime trumpien assènent leur vérité. L’homme représentait un tel danger de « terrorisme intérieur » que l’acte héroïque des fédéraux est loué. Les faits corroborés par des images filmées sous plusieurs angles contredisent pourtant le discours officiel tout comme lors de l’assassinat de la jeune militante le 8 janvier dernier. La grande majorité de la presse américaine s’en émeut. Il ne s’agit plus aujourd’hui d’un fait isolé mais des conséquences d’une politique brutale et arbitraire qui s’installe à la Maison Blanche

Il faut utiliser les mots justes pour exprimer ce qui s’est passé mais surtout pour rendre leur dignité à ces deux victimes innocentes afin que le mensonge ignoble des autorités ne recouvre pas de sa salissure leur mémoire. Oui, il s’agit d’un meurtre odieux. Non, les agents fédéraux n’ont pas agi en situation de légitime défense. Oui, les paroles largement diffusées par le pouvoir américain déshumanisent les victimes et travestissent la réalité.

On est bien aujourd’hui face à l’installation progressive d’un régime totalitaire au travers d’une stratégie politique préméditée et assumée.

Orwell pour nous éclairer

Quels sont donc les ressorts de cette machine infernale qui se déploie jour après jour sous nos yeux et que Georges Orwell avait déjà, de manière prémonitoire, décrite il y a 75 ans dans deux de ses plus célèbres ouvrages, La fermes des animaux et 1984 ?

Dans 1984, Winston Smith et son ami Syme usent d’un double modus operandi pour accomplir leur travail au ministère de la Vérité. L’un retravaille l’information et l’histoire pour qu’elles aillent dans le sens du pouvoir. L’autre tranche dans le vif de la langue pour la simplifier à son expression la plus élémentaire1. Les composantes essentielles du totalitarisme que sont la falsification de l’information, la perversion du langage et la désignation d’un ennemi réel ou supposé sont les armes absolues des grandes dictatures. Ce qui s’est passé ces dernières semaines à Minneapolis n’est que le sommet de l’iceberg totalitaire qui se met en place dans l’Amérique de Trump. Le 7 mars 2025, le New York Times dressait déjà une liste de plus de 150 mots que le président comptait faire disparaître des sites gouvernementaux et des documents administratifs et que les agences fédérales devaient éviter voire supprimer de leur communication. On y trouve notamment des termes comme minorité, homosexuel, diversité, genre, victime, immigrant mais aussi crise climatique, justice, équitable, avocat. Et ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres. Selon Orwell, cette machine qui communique bruyamment et sans cesse dans l’espace médiatique falsifie la réalité et détruit peu à peu l’humanité. Nous voilà prévenus.

C’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer

Le passé se rejoue sous nos yeux et nous sommes atterrés qu’il en soit ainsi.

Pourrons-nous encore longtemps, ici en Europe, fermer les yeux sur la brutalité d’un régime et la versatilité de ses décisions qui foulent aux pieds les droits les plus élémentaires des personnes humaines, jusqu’à les éliminer physiquement ? Est-ce la peur des menaces trumpiennes ou bien notre responsabilité morale et notre honneur qui gouverneront nos réactions ?

Souvenons-nous en tous cas du précepte convoqué par Sganarelle pour la défense de son maître Dom Juan dans la comédie de Molière : « C’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer ».

1Isabelle Jarry, Ma vie avec Georges Orwell, Editions Gallimard, 2025.

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Reconquérir notre souveraineté intérieure. Voilà l’urgence pour 2026 !

Face à l’accélération du monde numérique qui nous entoure et à ses sollicitations quasi permanentes, notre mental s’épuise! Et notre démocratie s’essouffle. Pascal Warnier tire la sonnette d’alarme afin que l’on protège ce sanctuaire que constitue notre esprit.

Il est aujourd’hui un grand péril qui menace. Celui de l’envahissement de notre intimité mentale. En effet, notre attention est accaparée de toutes parts. La rapidité est la nouvelle norme qui régit nos comportements et oriente nos décisions. Nous sommes soumis à un merchandising incessant et à une fluidification de la communication qui ne laissent aucun repos à notre mental qui finit par s’épuiser et n’être plus capable de discernement.

Nous vivons dans une société où l’accélération est devenue le moteur même de sa survie. Les individus font désormais face au monde sans parvenir à se l’approprier, égarés dans cet emballement sans précédent. Nous ne vivons déjà plus tout à fait en démocratie mais dans une fluxcratie qui « n’est pas la négation de la démocratie mais son essoufflement dans le flux permanent. Une partie du pouvoir semble migrer de la loi vers la vitesse, l’attention est captée, la polarisation est algorithmique » (1). L’humanité s’y appauvrit non pas par manque mais par saturation.

Un brouhaha permanent 

Le mercredi 2 septembre 1998 lors de l’audience générale à Rome, Jean-Paul II s’exprimait précisément sur cette intimité mentale qui, disait-il, illuminée par la lumière de l’Esprit Saint, est la source de sa véritable liberté. « Dans le sanctuaire de la conscience, noyau le plus secret de l’homme, Dieu fait entendre sa voix et fait connaître cette loi qui atteint la perfection dans l’amour de Dieu et du prochain selon l’enseignement de Jésus. En adhérant à cette loi dans la lumière et la force de l’Esprit Saint, l’homme réalise pleinement sa liberté. »

Or, comment notre conscience pourrait-elle être « illuminée » si elle est à tout moment distraite, envahie, assiégée par le bruit des multiples sollicitations numériques et matérialistes? Comment pourrait-elle accéder à plus de lenteur et de tranquillité si elle est sans cesse soumise au diktat de l’accélération et du brouhaha permanent? Comment être libre si l’on est enchaîné aux notifications incessantes de nos smartphones. 

Aujourd’hui, nous n’en voyons que l’usage utilitaire et récréatif, mais demain, les hyper-technologies contrôlées par des régimes autoritaires seront déviées de leur usage initial avec une facilité déconcertante. Déjà, les firmes de la Silicon Valley, la finance new-yorkaise, le FBI et la Maison-Blanche forment un bloc de plus en plus uni et totalisant où tout se communique et s’échange, sans contrôle démocratique (2).

Amplifié par l’IA

Le pape François disait quelques semaines avant sa mort: « Si nous passons plus de temps avec nos téléphones portables qu’avec les personnes, c’est que quelque chose ne va pas. » C’est aujourd’hui le cas pour beaucoup d’entre nous, en particulier les plus jeunes. L’esprit humain est en danger face à ce flux permanent, amplifié désormais par le développement et l’utilisation fulgurants de l’IA. Comme nous l’avons déjà fait par le passé pour l’Antarctique (en 1959), le commerce des espèces sauvages (1975), le génome humain (en 1997) ou encore plus récemment la haute mer (en 2023), nous avons le devoir de protéger ce sanctuaire que constitue notre esprit.

Ce n’est sans doute pas par le biais d’artifices technologiques qu’il faut espérer assurer la protection de l’esprit humain. Il faut plutôt lui reconnaître une existence propre pour ensuite lui attribuer une liberté fondamentale. Revendiquer cette liberté nous dit encore Asma Mhalla, « c’est poser un acte de souveraineté intérieure. C’est faire de la pensée libre un droit fondamental, une dignité nouvelle à protéger. » 

Faire sa déclaration d’indépendance mentale 

Mark Hunyadi, chercheur à l’UCLouvain, dans sa déclaration universelle des droits de l’esprit humain (PUF, 2024), propose une charte de protection pour garantir la liberté, l’intégrité et l’intimité de nos esprits. « Un nouveau droit qui s’inscrirait en réaction à toutes ces formes d’immixtion qui assiègent l’esprit, celui de préserver l’intimité mentale de toutes parts menacée. » A titre individuel enfin, nous devrions faire chacun notre déclaration d’indépendance mentale qui serait un acte de volonté et de lucidité individuel, à encourager à tous les niveaux du parcours éducatif de notre jeunesse. Les parents pourraient le faire avec leurs enfants, les professeurs avec leurs élèves, les animateurs de mouvements de jeunesse avec leurs animés, les catéchistes avec leurs communiants.

En cette année 2026, agissons donc ensemble avec responsabilité et engagement pour protéger un sanctuaire unique et irremplaçable: notre esprit humain.

Pascal WARNIER

Economiste et conseiller pédagogique, Pascal Warnier a été maraîcher à l’abbaye ND de Bon Secours de Blauvac. Il tient un blog: https://enobservantlemonde.wordpress.com/

(1) Asma Mhalla, Cyberpunk, le nouveau système totalitaire, Seuil, 2025.

(2) Marc Dugain et Christophe Labbé, L’homme nu, la dictature invisible du numérique, Plon, 2016.

Opinion parue dans le journal Dimanche du 18 janvier 2026 et sur le site de Cathobel.be

À la Une

La fluxcratie menace notre humanité. Un sursaut éthique et de nouvelles normes sont devenus urgents

Nous ne vivons plus dans une démocratie libérale mais bien dans une fluxcratie, une société du flux qui fragilise notre humanité. Le « tout tout de suite » norme nos comportements. Mais la riposte s’organise.

La vie s’accélère ! Tout va toujours plus vite et on n’a plus le temps de se poser, disent les plus jeunes d’entre nous. Et ils ont mille fois raison. Ce sentiment est partagé par la majorité de nos contemporains. Notre attention est sans cesse sollicitée, nos sentiments exposés sur la place publique des réseaux sociaux. Le « tout tout de suite » est la nouvelle norme qui régit nos comportements, oriente nos décisions. Le bien aujourd’hui est devenu le « vite » qui s’incarne dans un consumérisme matérialiste désormais numérisé. Il est dopé par un merchandising incessant et une fluidification de la communication qui ne laissent aucun repos à notre mental et annihile notre capacité de discernement. Nos désirs sont shootés à la dopamine algorithmique à laquelle nous sommes devenus dépendants. L’émotion balaie la raison et engendre toujours plus de polarité et de division. De nombreuses études démontrent que les réseaux sociaux tendent à exacerber les conflits en radicalisant les positions jusqu’à devenir dans certains cas un véritable vecteur de violence1. Les constats des spécialistes de la santé mentale sont alarmants. Les troubles de l’attention et du comportement se répandent dans la population, chez les jeunes et très jeunes en particulier. Nous vivons bien dans une société où l’accélération est devenue le moteur même de sa survie. Les individus font désormais face au monde sans pouvoir l’habiter et sans parvenir à se l’approprier, égarés dans cet emballement sans précédent.

Nous ne vivons déjà plus dans une démocratie libérale mais bien dans une fluxcratie, une société du flux, comme la qualifie Asma Mhalla dans son dernier essai2. Elle n’est pas la négation de la démocratie mais son essoufflement dans le flux permanent. Une partie du pouvoir semble migrer de la loi vers la vitesse, l’attention est captée, la polarisation est algorithmique. Mais que s’est il passé pour que tout bascule si vite et si intensément jusqu’à fragiliser notre humanité ?

Diktat de l’accélération

Avec le second mandat de Donald Trump et l’irruption d’Elon Musk à la maison blanche, la distinction entre pouvoir politique et pouvoir technologique disparaît. La rapidité de coagulation entre ces deux unités politiques détermine désormais la façon dont nous existerons à l’avenir. La Silicon Valley transforme l’humanité à une vitesse jamais connue dans l’histoire humaine. En résulte une humanité scindée entre ceux qui codent l’avenir et ceux qui le subissent induisant une paupérisation existentielle, non par manque mais par saturation. Les innovations technologiques sont justifiées par la nécessité d’avancer toujours plus vite et nous sommes toutes et tous emportés par cette vague sans plus savoir que nous en faisons partie et sans en pouvoir orienter la course. L’endoctrinement des sociétés totalitaires du XXe siècle s’est mué en un diktat de l’accélération3 véhiculé par les technologies de masse qui captent et exploitent nos interactions, nos désirs, nos besoins et leur matérialité que sont nos données, nos photos, nos vidéos et nos métadonnées. Aujourd’hui, nous n’en voyons que l’usage utilitaire et récréatif mais demain, les hypertechnologies contrôlées par des régimes autoritaires seront déviées de leur usage initial avec une facilité déconcertante.

Faire primer, enfin, la loi

Et pourtant, de nombreux experts tancent : « Il faut protéger l’esprit humain du flux permanent», amplifié aujourd’hui par le développement et l’utilisation fulgurants de l’IA.

Les autorités nationales et européennes semblent avoir pris la mesure des risques qui menacent. L’UE se mobilise mais hésite encore trop souvent entre l’intérêt de ses citoyens et celui du commerce. Des gouvernements prennent enfin la mesure du mal que notre société de la vitesse et de l’hégémonie technologique cause à l’humain en faisant primer enfin la loi sur la fuite en avant du marché. Pour se protéger de cet envahissement incontrôlable, des intellectuels établissent de nouveaux repères. Gerald Bronner, dans son dernier essai4, nous invite – pour résister – à ce que nous fassions chacun « notre déclaration d’indépendance mentale ». Un acte de volonté et de lucidité individuel qui devrait être encouragé à tous les échelons et tout particulièrement dans le parcours éducatif de notre jeunesse. Mark Hunyadi quant à lui, dans sa déclaration universelle des droits de l’esprit humain (PUF, 2024), propose dans une démarche d’adhésion collective, une charte de protection pour garantir la liberté, l’intégrité et l’intimité de nos esprits. Un nouveau droit qui s’inscrirait en réaction à toutes ces formes d’immixtion qui assiègent l’esprit, celui de préserver l’intimité mentale de toutes parts menacée. Comme un phare pour guider la marche de l’humanité au XXIe siècle.

Ne tardons plus, il faut aller à la racine de cet emballement incontrôlable et imposer des balises morales, juridiques et éducationnelles solides, validées collectivement et imposées aux acteurs de l’économie numérique.

Opinion publiée dans le journal La libre Belgique des 27 et 28 décembre 2025 et sur le site lalibre.be.

1Giuliano da Empoli, Les ingénieurs du chaos, éditions JC Lattès, 2019.

2Asma Mhalla, Cyberpunk, le nouveau système totalitaire, Seuil, 2025.

3Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, 2012

4Gerald Bronner, A l’assaut du réel, PUF, 2025.

À la Une

Réchauffement climatique : régression politique et fatigue écologique

Illustration de Olivier Poppe (avec l’autorisation de La libre Belgique)

Alors que les sommets internationaux pour la préservation de notre planète se succèdent, que les incidents climatiques extrêmes occupent l’actualité et que les institutions supranationales alertent et mobilisent des moyens réglementaires et financiers importants, on observe en Europe un affaiblissement des réformes devant mener à une transition durable de nos modes de vie. Il en va notamment de l’abandon des zones à faible émission de CO2 dans nos villes, de la réintroduction des pesticides dans l’agriculture, de l’expansion de projets artificialisant les sols et de réintroduction des énergies fossiles.

Décrédibiliser l’argument climatique

Le seuil d’acceptabilité par les citoyens des mesures prises par les autorités publiques pour limiter les émissions de gaz à effet de serre tend à s’estomper lui aussi. Une fatigue écologique s’installe et les prises de position publiques minimisant l’impact des activités humaines sur le réchauffement climatique se répandent. L’une et l’autre se nourrissant mutuellement. Les mesures qui entendent limiter les émissions polluantes sont jugées punitives, opposées à la croissance économique et attentatoires à notre sacro-sainte liberté individuelle. Le retour de la guerre et le regain des dépenses militaires s’imposent face à l’urgence environnementale. Dans ce contexte, l’argument climatique est aujourd’hui, au mieux minimisé mais bien souvent remis en cause voire même décrédibilisé.

Corriger un marché qui n’est pas vertueux par essence

Le dernier exemple en date est la proposition de la ministre flamande du Climat qui vise à limiter la vitesse des véhicules sur autoroutes à 100 km/h. C’est une mesure de bon sens, déjà adoptée par les Pays-Bas et par Chypre, si l’on regarde les retombées positives sur les émissions de CO2, sur le pouvoir d’achat, sur la pollution sonore et sur la mortalité,. Qui en douterait ? Pourtant, le 4 juin dernier dans la Libre, Rik Torfs, recteur honoraire de la KULeuven qualifie cette mesure « d’un énième exemple de frénésie réglementaire incontrôlable », phénomène qu’il dénonce et qui, selon lui, s’amplifie pour répondre à une époque plus friande de « tolérance zéro », sans reconnaître un instant qu’elle pourrait contribuer à limiter les émissions de CO2. Une levée de bouclier s’est très vite mobilisée en Flandre signant le retrait définitif de cette proposition. Ce que ne dit pas l’ancien sénateur CD&V, c’est que le marché n’est pas vertueux par essence et que les habitudes stimulées par une promotion commerciale omniprésente et dépourvue d’éthique contraignent l’État à corriger « la main invisible » en légiférant et en sanctionnant. Pensons par exemple à l’usage excessif des smartphones dès le plus jeune âge, à l’utilisation de SUV surdimensionnés dans nos villes ou à la commercialisation de boissons hypercaloriques et de produits alimentaires ultra-transformés , qui engendrent bien des dégâts collatéraux sur la santé humaine et environnementale.

Comme le Titanic lancé à toute vapeur

Le chercheur Théodore Tallent, spécialiste des enjeux politiques et sociaux liés à la transition écologique, montre combien les citoyens, même s’ils se disent favorables à la question climatique, rétrogradent depuis 2021 la thématique de la protection de l’environnement dans le classement de leurs préoccupations. Combien également la classe politique se désengage de cette question1. On voit que la majorité des citoyens n’a pas les moyens de faire concrètement ce qu’il leur est demandé pour adopter des comportements plus « vertueux » sur le plan écologique alors qu’ils sont sans cesse envahis par une culture de l’hyper-consommation. Or, pour inverser cette tendance, des politiques publiques de long-terme sont indispensables, soutenues par des financements significatifs et durables souligne le chercheur. Et c’est là que le bât blesse aujourd’hui. Tant que la protection de l’environnement ne reviendra pas en haut des préoccupations citoyennes et de l’agenda politique, nous continuerons de glisser vers un monde invivable comme le Titanic lancé à toute vapeur vers son funeste destin.

Personnalités publiques et médias : une responsabilité majeure

Il y a des mots qui par leur répétition forgent dans l’esprit des citoyens l’idée selon laquelle la crise climatique n’est plus une priorité, qu’elle est sous contrôle notamment des innovations technologiques. Ce sont des mots qui participent au « backlash écologique », c’est-à-dire au retour en arrière et qui freinent l’acceptabilité de la transition par les citoyens.

La responsabilité des personnalités publiques et influentes et des médias est immense. Nous savons que les prochaines années seront cruciales pour infléchir la hausse des températures qui, si rien ne change, rendra notre planète tout simplement invivable.

Opinion parue dans La libre Belgique du 13 août 2025 et sur le site lalibre.be

1 L’écologie, c’est fini ?, 28 minutes, ARTE, 3 juin 2025.

À la Une

Nos aïeux, migrants eux aussi en mai 1940, furent accueillis avec hospitalité.

Exode sur un chemin de campagne, ladepeche.fr.

Il y a 85 ans, de très nombreuses familles belges quittaient précipitamment le territoire national devant l’avancée irrémédiable des troupes nazies. Les souvenirs de la grande guerre sont encore bien présents et c’est, gagnés par la peur que les allemands ne reproduisent les mêmes comportements criminels qu’en 1914, qu’elles se dirigent en ce mois de mai 1940 vers la frontière Française.

Aujourd’hui, nos pays se referment, contaminés par le discours de l’extrême droite et d’un nationalisme exacerbé par un nombre croissant de dirigeants dans le monde. Les valeurs d’ouverture et de solidarité qui ont construit l’Union européenne vacillent sous les coups de boutoir des discours anti-immigration et xénophobes qui se répandent et que le pape François qualifiera de « mondialisation de l’indifférence ».

N’est-il pas opportun de rappeler ce que nos familles ont vécu et comment elles furent accueillies lors de l’exode de 1940 pour nous aider à ne pas fermer nos cœurs à la détresse des migrants qui se présentent chez nous désœuvrés et en quête d’un asile face à la guerre et aux régimes totalitaires qui fleurissent en ces temps incertains et brutaux ? Et pour rejoindre ce que fut leur expérience, les paroles de celles et ceux qui n’étaient encore que des enfants ou de jeunes adolescents sont une source irremplaçable de ce que peuvent ressentir aujourd’hui les populations jetées sur les routes d’Afrique, d’Europe de l’Est et du Moyen-Orient.

Ecouter les témoignages

Comme le soulignait encore le pape François dans son tout dernier message de Pâques, quitter le domaine froid et insensible des statistiques et écouter le témoignage d’êtres humains en détresse peut nous permettre de résister au narratif qui tend à nous convaincre que les migrants ne sont plus des personnes à accueillir dans nos contrées mais à rejeter . L’immigré est avant tout une personne que l’on doit empêcher d’entrer dans notre pays. Il n’est pas le bienvenu car il met en danger notre nation. Voilà le discours que d’aucun qualifie de théorie du grand remplacement qui s’immisce subrepticement dans nos consciences à force d’être répété encore et encore. Et comme le suggère la tradition talmudique : « ce qui pénètre dans ta conscience, surveille-le, au risque que cela ne deviennent ensuite tes mots, tes actes, tes habitudes et enfin tes valeurs ». Et les valeurs peuvent être, nous le savons, l’histoire nous l’a si souvent enseigné, le germe de comportements, individuels et collectifs, inhumains et criminels. Nous voilà prévenus.

Dans le recueil « Paroles d’exode » paru aux éditions Weyrich, 120 témoins racontent ce que fut leur longue marche vers le sud et l’ouest de la France et l’accueil qu’ils y ont reçu. Ils furent deux millions de belges et huit millions de français du nord à fuir à pied, à vélo, en charrette ou en voiture pour les plus chanceux.

Lire ces témoignages, à commencer par celui de ma propre famille partie de La Roche-en-Ardenne le 10 mai 19401, aide à humaniser le regard que je porte sur la situation de ces enfants, de ces adultes, de ces hommes et de ces femmes, de ces familles entières qui quittent en ce printemps 2025 leur pays, leurs racines, leurs amis pour gagner un lieu plus sûr, plus accueillant, comme le firent mes aïeux. Ils ne partent pas de gaîté de cœur, loin s’en faut, car il faut être gagné par le désespoir pour tout quitter et être d’un courage exemplaire pour traverser les épreuves de la route et de la mer méditerranée. « Nous sommes partis le cœur bien gros de devoir tout quitter, démunis de tout, ne sachant pas pour combien de temps nous partions et ignorant notre destination finale.(…)Après plusieurs jours de voyage, nous sommes fourbus par les kilomètres parcourus, par la peur, l’angoisse et la chaleur » relate mon père.

La chaleur d’un foyer

Accueillis après plusieurs semaines de pérégrinations, mon père et sa famille goûtent enfin à la chaleur d’un foyer à Poitiers : « Nous venons à peine d’arriver que déjà ce repas se déroule dans un vrai climat familial. Après trois semaines de privations et de souffrances sur les routes de France, la chaleur de cet accueil nous réconforte et nous comble pleinement. Dès les premiers jours, nous mesurons notre chance d’avoir été accueillis dans une famille remarquable. Nous ne sommes pas considérés comme des réfugiés inconnus mais comme des membres à part entière d’une famille tellement proche de nous.»

Nous faire croire aujourd’hui que nos pays sont en danger face au flux migratoire est une interprétation de la réalité qui nourrit un projet politique basé sur la peur et la stigmatisation de l’étranger. Ces flux oscillent entre 2 et 3 millions de personnes dans l’Union européenne depuis une décennie (mis à part l’année 2022 et le début de la guerre en Ukraine) pour 1,2 millions de personnes qui quittent le territoire européen2. Le solde migratoire annuel s’élève donc en moyenne à 1,3 millions de personnes soit 0,28 % de la population de l’UE. Ce chiffre doit aussi être relativisé au regard du défi majeur que représente l’urgence démographique en Europe. D’ici 2100, sa population diminuera de 7 %. Enfin, plusieurs études économiques ont démontré qu’en France le coût de l’immigration pour les finances publiques était quasi nul3. Voilà qui tempère sensiblement le discours alarmiste de certains leaders politiques.

L’héritage du pape François

La mort de François nous laisse en héritage le combat incessant qu’il mena dès les premiers jours de son pontificat en faveur des migrants. Ce combat ainsi que la générosité dont ont fait preuve les populations des zones libres en mai 1940 doivent nous inciter à ne pas glisser, doucement mais sûrement, vers une adhésion au discours de rejet de l’étranger en souffrance qui se présente à nos portes mais plutôt à voir dans l’immigration une opportunité d’enrichissement culturel et de contribution économique. Le pape François nous exhortait à rejeter la culture de l’indifférence et à adopter sans réserve la culture de l’humanité et de la fraternité. Sachons faire mémoire de l’accueil que reçurent nos familles en 1940 et de l’inlassable engagement du pape défunt en accueillant dignement chaque migrant qui fuit la misère et la guerre et requiert notre hospitalité.

Article paru dans La libre Belgique du 8 mai 2025 et sur le site de La Libre.be

1Le périple d’une famille à travers la France, Joseph Warnier in Paroles d’exode, Roger Marquet, Editions Weyrich, 2010.

2Eurostat cité dans Les Echos, L’immigration en Europe en 4 chiffres clés | Les Echos .

3Deux économistes analysent les programmes (électoraux), La Croix, 3 juillet 2024.

À la Une

Pour protéger la planète, introduisons un Numéri-Score !

Pour préserver notre santé, les autorités publiques ont introduit en août 2018 un système d’information sur la valeur nutritionnelle des aliments. Ce système, nous le connaissons sous le nom de Nutri-Score. D’un simple coup d’oeil, le Nutri-Score aide le consommateur à faire des choix plus sains grâce à une échelle allant de A pour les aliments à privilégier à E pour les aliments à limiter. Même si cette approche n’est pas parfaite, elle présente un réel intérêt éducatif, celui de sensibiliser la population aux habitudes alimentaires à adopter pour une meilleure santé.

Et si l’on adoptait de la même manière, pour préserver la santé de notre planète, une échelle qui indiquerait le coût en énergie des nouvelles technologies numériques, que ce soit les équipements mobiles ou leur usage, car elles contribuent à l’émission de quantités considérables de gaz à effet de serre (GES) qui s’accroît de jour en jour. Aujourd’hui, le secteur numérique mondial, constitué de 34 milliards d’équipements pour 4,1 milliards d’utilisateurs, représente 5,5 % des émissions mondiales de GES (2024)1 dans lesquelles l’IA et surtout l’IA générative augmentent significativement. En cause, l’utilisation croissante des supercalculateurs et des centres de données qui utilisent des quantités considérables d’énergies fossiles2.

Impacts

Une requête ChatGPT consomme dix fois plus d’électricité qu’une recherche Google, elle même beaucoup plus énergivore que la consultation d’une page web via des favoris, signets ou marque pages. Le bilan carbone de Microsoft a augmenté de 48 % ces 4 dernières années. La consommation d’eau de l’IA en vue de refroidir les centres de données pourrait atteindre 6,6 milliards de mètres cube d’ici 2027 soit près de 10 fois la consommation annuelle de notre pays. A cela viennent s’ajouter les effets nocifs sur la santé de nos enfants et adolescents. En utilisant nos Smarthphones, avons-nous conscience de ces impacts ? Pas sûr. Et pourtant, cela ne nous empêche pas d’user et d’abuser, pour un oui ou pour un non, de ce pouvoir prodigieux que nous avons à portée de main et qui nous brûle les doigts3.

Si nous faisons des efforts dans les domaines de la gestion des déchets et de la mobilité, nous nous engouffrons maintenant dans le cercle vicieux de l’hyper consommation numérique. Alors, comme l’innovation technologique devance souvent le législateur et l’éducation, il est grand temps de freiner cette tendance délétère. Une approche plus frugale, mieux pensée et mieux orientée, permettra de construire une IA tournée vers le bien commun, s’appuyant sur des ressources maîtrisées, plutôt que sur la surenchère permanente en taille et en puissance de calcul4.

Que n’avons-nous pas mis comme temps pour contrer l’industrie agroalimentaire dans la promotion de la malbouffe ? Que n’avons-nous pas tardé à interdire les distributeurs de Soda hypercaloriques  dans nos écoles ?

Mieux informer

Je suggère aux autorités publiques d’encadrer plus rigoureusement les développements de l’industrie numérique et de se saisir de l’idée d’introduire un Numéri-Score pour sensibiliser la population au coût énergétique de la fabrication et de l’usage des appareils numériques et pour contraindre les fabricants à en révéler les externalités négatives.

Pour chaque équipement numérique et pour chaque usage, une valeur indicative pourrait être communiquée à l’utilisateur, sous une forme ou sous une autre. Ce Numéri-Score aurait le mérite de mettre au centre des usages la question du coût énergétique. Mieux informer les consommateurs constitue un moyen de freiner les ardeur du marché qui reste obsédé par la recherche de profit à court-terme sur le dos de la santé de la planète, de nos jeunes et des travailleurs du SUD.

Il est urgent que le Numéri-Score devienne lui aussi un outil de sensibilisation à une utilisation responsable des technologies numériques. Les pouvoirs publiques ne peuvent plus détourner le regard. Il en va de leur responsabilité sociétale.

Article paru dans La Libre Belgique du 27 mars 2025 en version papier et numérique

1https://www.connaissancedesenergies.org/le-numerique-un-univers-energivore-en-expension

2Intelligence artificielle, des requêtes si coûteuses en énergie, Mathis Beautrais, La Croix du 12 février 2025.

3La fabrique du crétin digital, Michel Desmurget, Points, 2020.

4IA et consommation énergétique, un modèle à revoir d’urgence ; P.Caillon et A.Allauzen, Université Paris Dauphine.

À la Une

« Je ne sais pas vous, mais moi j’ai été gagné par un profond malaise durant le salon de l’auto »

Le salon de l’auto ou la frénésie mercantiliste en temps de crise climatique alarmante

Le salon de l’auto a eu lieu du 10 au 19 janvier dernier.

Durant cette période, la publicité en faveur de la mobilité automobile a été extrêmement intense dans tous les médias, vantant et idéalisant l’usage de la voiture. Le confort, le plaisir, la liberté, la sécurité, le design ont été portés au firmament pour inciter à l’achat. Un véritable tsunami d’images féeriques. Argument ultime, les nouvelles voitures présentées au salon sont, nous dit-on, pour la plupart écologiques parce que propulsées par l’énergie électrique. Et pourtant, nous savons ce qu’il en est de l’extraction et de la production des métaux rares nécessaires à ce nouveau type de véhicule, elles sont extrêmement polluantes et consommatrice d’énergie et nous sommes loin d’en maîtriser les filières d’approvisionnement. Cette exaltation de l’usage de la voiture est en profond décalage avec la nécessité de réduire les émissions du secteur du transport routier, responsable en 2022 de 22,4 % des émissions totales de gaz à effet de serre en Belgique (contre 14,4 % en 1990). Tous les voyants sont au rouge. Plus de voitures (54 % depuis 1990) sur nos routes, plus de kilomètres parcourus (39 % depuis 1990) et une augmentation limitée du nombre de passagers par voiture (26 %)1. Au même moment, la Californie et sa capitale Los Angeles était plongées dans l’abomination des feux de forêts allant jusqu’à dévorer les quartiers périphériques de la cité des Anges. Quelques semaines plus tôt enfin, le nouveau rapport du programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) était dévoilé et sans grande surprise, il indique que les températures mondiales devraient grimper d’ici 2100 de 2,6 degrés par rapport à l’ère préindustrielle. « Aucune soumission de nouvelles contributions nationales ayant des implications significatives », est regretté par les experts onusiens répétant une fois de plus la nécessité impérieuse « d’une mobilisation mondiale d’ampleur et d’un rythme jamais vus auparavant et ce dès maintenant ».

Un profond malaise

Je ne sais pas vous, mais moi j’ai été gagné par un profond malaise durant cette période de grande frénésie mercantiliste sur fond de crise climatique. Nous savons aujourd’hui que nous ne nous en sortirons pas sans modérer notre consommation. Nous savons que nos petits-enfants auront à souffrir de notre inaction car leur qualité de vie sera fortement détériorée. L’humain est comme la terre, si sa température corporelle devait s’élever de 2.6 degrés, il ne pourrait subsister. Or, c’est la voie que nous empruntons pour le moment et qui ne semble pas être fondamentalement remise en cause. L’engouement pour le salon de l’auto apparaît à cet égard profondément anachronique tout comme le soutien inconditionnel de l’Etat à l’usage de l’automobile par une fiscalité plus qu’avantageuse des voitures de société2.

Ce malaise que nous sommes de plus en plus nombreux à ressentir correspond en psychologie sociale au phénomène de dissonance cognitive (Léon Festinger, 1957). Ce phénomène survient lorsqu’il y a une contradiction entre les pensées, les croyances, les valeurs ou les comportements d’une personne qui crée une tension psychologique qu’elle cherche à diminuer pour rétablir un équilibre interne.

Pourquoi n’agissons nous pas davantage pour réduire notre bilan carbone, individuellement et collectivement ?

Pourquoi, alors que nous savons aujourd’hui dans quelle ampleur les dérèglements climatiques vont impacter nos vies et surtout celles de nos enfants et petits-enfants et que nous en voyons déjà les prémisses un peu partout dans le monde, pourquoi donc nos comportements n’évoluent-ils pas plus rapidement et surtout pourquoi les projets sociétaux que nous proposent nos représentants politiques ne visent-ils pas davantage la réduction de notre emprunte carbone. Ces deux constats étant très probablement liés. Le tout frais accord de gouvernement consacré 6 page sur 200 de sa déclaration de politique générale à la problématique environnementale. Alors pourquoi ce manque de prise de conscience et d’élan ? Peut-être est-ce parce que les causes sont à rechercher non pas à l’extérieur de nous-même mais à l’intérieur de nous-même dans nos valeurs, nos habitudes, notre rapport au bien-être hérités des 30 glorieuses et dopés par un optimisme technologique qui a gagné les consciences. Et puis nous usons, comme l’indique Festinger, pour maintenir un équilibre psychologique, d’«arrangements personnels » comme par exemple trouver des justifications aux actions ou croyances contradictoires, minimiser l’importance de la dissonance ou encore nier les informations contradictoires pour éviter la confrontation avec la réalité. Être plus conscient de ces stratégies est la première étape sur la voie du changement personnel et collectif.

Mais, sommes-nous individuellement et collectivement disposés à nous y impliquer, à quitter nos équilibres personnel, familial, sociétal pour infléchir les conséquences dramatiques des dérèglements climatiques qui nous semblent encore bien éloignées ? Notre bienveillance à l’égard des générations futures devrait nous y inciter car en définitive il en va de la survie de l’humanité, à brève échéance.

Opinion publiée sur le site Lalibre.be le samedi 8 février 2025

1 Climat.be. Le site belge pour une information fiable sur les changements climatiques.

2 La fiscalité avantageuse des voitures de société en Belgique est un non-sens à l’heure de l’urgence climatique, Pascal Warnier, La Libre Belgique, 2/5/2024

À la Une

Noël sous les bombes, d’une guerre à l’autre

24 décembre 1944. Nuit de Noël sur l’Ardenne meurtrie. 24 décembre 2024. Nuit de Noël à Gaza et à Vovchansk dévastés.

Le 16 décembre 1944, la population ardennaise vit déferler dans des conditions hivernales dantesques les hordes nazies d’un régime aux abois seulement quelques mois après avoir fêté dans la liesse la libération du pays. Ce baroud d’honneur allait coûter la vie à plus de 40.000 civils et militaires. Mon père, âgé de 9 ans, fit le récit dans ses mémoires[1] de ces semaines dramatiques passées au cœur du conflit ardennais, dans sa ville natale de La Roche-en-Ardenne. La petite cité sortit totalement en ruine de cette bataille éclaire, endeuillant bon nombre de familles dont la nôtre

Aujourd’hui, alors que deux conflits meurtriers brutalisent des populations civiles en Ukraine et dans la bande de Gaza, les mots utilisés par papa pour décrire ces moments d’angoisse et de tristesse sont à nouveau d’actualité. 80 ans ont passé depuis la nuit de Noël 1944 et des familles sont à nouveau meurtries par la violence des bombardements israéliens et russes. Ce ne sont plus les V1 et les V2 qui répandent la terreur au-dessus des villes ukrainiennes et de la bande de Gaza. Ce sont des drones ultra-perfectionnés, lointains successeurs des bombes volantes nazies. Mais toujours, des familles entières sont dévastées, des enfants sont mutilés, des villes et villages sont rasés.

Carnets à Spirales

La nuit de Noël sera pour ces populations, une nuit d’angoisse, de deuil et de faim. La nuit de Noël n’apportera pas la paix au cœur de l’hiver. L’espérance tant attendue depuis de longs mois sera encore déçue car les déflagrations continueront de semer l’horreur dans leurs vies. Les grandes puissances auront été incapables de mettre fin à l’horreur. Tout en continuant d’appeler à la paix, elles n’arrêteront pourtant pas leurs livraisons d’armes aux belligérants, laissant ces régions à l’agonie.

Les souvenirs et émotions consignés par mon père dans des carnets à spirales dès la fin de la guerre pourraient être écrits aujourd’hui, 80 ans plus tard, par une petite gazaouie ou un petit ukrainien et à travers eux par tous les enfants victimes innocentes des conflits armés aux quatre coins du monde. Les ruines, l’odeur de la mort, le bruit des chars d’assaut, le sifflement des drones, la tristesse d’un proche que l’on pleure, les cadavres gisant dans les ruines sont, en cette nuit de Noël 2024, les conditions dans lesquelles ils doivent survivre.

Mercredi 20 décembre 1944. « Hier, le grondement des canons était sourd et lointain. Aujourd’hui, très tôt le matin, les bruits sont beaucoup plus distincts et nous comprenons, avec angoisse que l’avance allemande est bien réelle. (…) Vers 7h30, grand moment d’émoi, les premiers obus explosent dans différents quartiers de la ville. Ces déflagrations me rappellent les combats du mois de septembre. Hélas, aujourd’hui, ce n’est pas pour une libération mais pour une nouvelle invasion ».

Dimanche 24 décembre 1944. « C’est dans cette petite pièce de trois mètres sur trois et dans les caves que nous allons survivre les prochains jours qui s’annoncent dramatiques. (…) Cette nuit de Noël, nous la passons enroulés dans nos couvertures à la cave avec comme seul éclairage quelques bougies, une lampe au carbure et un quinquet au pétrole. (…) Les allemands occupant notre maison, à quelques mètres de nous, semblent fêter à leur manière la nuit de Noël .(…) Les SS vont-ils encore rester longtemps à la maison ? Quelle attitude vont – ils avoir envers nous demain ? ».

Plus tard dans la soirée, moments d’angoisse et de peur. Les explosions se font de plus en plus violentes. A chaque déflagration, la maison se met à vibrer. Sentir le sol ainsi trembler sous ses pieds engendre (…) la panique. Le saisissement et la frayeur nous glacent d’effroi. Nous sommes serrés les uns contre les autres, prostrés par la peur qui nous envahi. (…) Les chapelets sont égrainés les uns à la suite des autres. A certains moments, le bruit des explosions couvre nos prières récitées avec ferveur ».

Le jour de Noël, le phosphore dégagé par les bombes incendiaires, diffuse une étrange lueur jaune sur la ville. Il flotte dans les airs une odeur épouvantable qui nous prend douloureusement à la gorge et nous angoisse. (…)Un sifflement strident se fait tout à coup entendre. Dans un même élan, nous plaquons nos corps au sol, les uns contre les autres, alors qu’une terrible déflagration déchire les airs et ébranle le sol. Une pluie de mottes de terre et de cailloux nous arrose copieusement. La stupéfaction et la peur nous clouent sur place. (…)Et toujours en nous cette angoisse et cette peur de devoir subir à tout moment un nouveau bombardement ou des tirs d’artillerie ».

En communion fraternelle

Chère Samira, cher Oleksandr. Les mots que papa nous a légués sont les vôtres aujourd’hui. La souffrance qui fut la sienne est la vôtre. Elle résonne en nous, en écho à ce qu’il a vécu il y a 80 ans ici même, dans notre pays. La nuit de Noël est une nuit d’espérance. Pour tout le monde. Sans exception. Une nuit où l’on peut croire que la guerre aura une fin. C’est à vous, chers enfants, que nous penserons tout particulièrement en cette nuit de Noël. C’est pour vous que s’élèveront nos prières dans l’espoir que la folie des hommes cesse. Et le nouveau-né sera drapé de votre douleur et des stigmates laissés dans vos corps et dans vos âmes. Ils ne seront pas perdus dans la nuit noire de l’indifférence. Cette part de notre humanité blessée, nous la porterons ensemble. En communion fraternelle.

Article paru dans La Libre Belgique du 16 décembre 2024, version papier et numérique.


[1] Joseph Warnier, Une enfance dans la guerre. Mai 1940 – mai 1945. Mémoires non publiés, juillet 2006.

À la Une

Le centre Cerfaux-Lefort, un lieu d’avenir que l’on condamne

Illustration de Olivier Poppe (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

Elle a beau être un modèle de transition écologique, où se pratiquent la solidarité et la sobriété, la plus vaste bouquinerie de Wallonie est menacée.

Il existe à Louvain-la-Neuve un endroit peu connu du grand public, situé à l’écart de la frénésie du centre-ville. On y monte à pied à travers des ruelles étroites et lorsqu’on arrive sur le plateau sud-est de la cité universitaire, on doit encore contourner quelques auditoires pour enfin l’apercevoir, là-bas, au sous-sol du bâtiment « Cyclone ». Il s’agit du centre Cerfaux-Lefort, sans doute la plus vaste bouquinerie de Wallonie. Lorsqu’on pousse la porte, on est saisi par l’atmosphère, quasi monacale, qui règne dans ses vastes caves tout en longueur. Des pièces en enfilade parcourues par de larges tuyaux de chauffage sont cloisonnées par de multiples rayonnages. Des livres à perte de vue. Il doit y en avoir des tonnes. De tous genres et de toutes époques. Des livres religieux, de voyage, d’histoire, de philosophie, de politique, des romans, des revues de toutes sortes. Une vraie cave d’Alibaba à l’odeur surannée où déambulent quelques rats de bibliothèques, ici un doctorant en théologie originaire du Bas-Congo, là un professeur de littérature à la retraite ou encore, assises parterre, deux jeunes étudiantes plongées dans des revues d’archéologie. A la caisse, une dame âgée s’apprête à repartir avec plusieurs romans et un guide de voyage. Un lieu qui sent bon l’Histoire, les vieilles reliures, le papier journal. Le centre Cerfaux-Lefort, né en 1969 au moment de la séparation des ailes francophone et néerlandophones de l’université de Louvain sous le patronage de deux maîtres émérites qui lui donnèrent leur nom, a toujours aujourd’hui pour vocation de récolter les dons de livres et de périodiques qui lui sont confiés, au bénéfice de l’université toute proche, d’institutions universitaires d’Europe centrale et orientale ainsi que d’institutions d’enseignement et de recherche de Belgique et des pays du Sud. On peut y venir aussi à titre individuel. Un lieu unique en fédération Wallonie-Bruxelles.

Entreprise d’avenir

Lorsqu’on parle avec les bénévoles et les salariés qui œuvrent dans ce monde sous-terrain, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une entreprise pleine d’avenir qui contribue généreusement à la transition écologique de notre monde. L’on sait combien le secteur de l’édition doit se réformer lui aussi pour que son activité devienne plus durable. C’est un lieu d’économie circulaire qui recycle les livres et aide des écoles et bibliothèques d’Afrique. Un lieu porteur des valeurs que d’aucun aujourd’hui ne pourrait nier qu’elles seront le pilier du monde de demain. La solidarité et la sobriété. Ici, nul question de lucre puisque les ouvrage s’acquièrent pour de modiques sommes d’argent, quelques euros tout au plus quand ils ne sont pas offerts aux institutions d’Europe de l’Est ou d’Afrique.

Le propriétaire des lieux qui l’est aussi de la majorité du territoire de la cité estudiantine souhaite en effet réaffecter ses locaux et sans doute ne plus supporter une activité déficitaire. Si elle l’est sur le plan financier, cette activité l’est-elle réellement d’un point de vue sociétal  ?

Et pourtant, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque j’appris récemment que ce lieu de grande valeur allait devoir fermer ses portes tout prochainement. Le propriétaire des lieux qui l’est aussi de la majorité du territoire de la cité estudiantine souhaite en effet réaffecter ses locaux et sans doute ne plus supporter une activité déficitaire. Si elle l’est sur le plan financier, cette activité l’est-elle réellement d’un point de vue sociétal  ?

La valeur des choses

Et c’est sans doute sur ce point précis que notre société hésite encore trop souvent. Qu’est-ce qui fait la valeur des choses aujourd’hui en 2024. Encore et toujours, c’est le prix du marché qui régente tout. Et pas encore assez ce qui grandit l’humanité, qui la rend meilleure, plus solidaire et plus respectueuse du vivant. Ce qui la protège aussi d’un climat devenu hostile.

Ici, au centre Cerfaux-Lefort, la tyrannie de la nouveauté et du maketing n’a pas droit de cité. Pour cela, il faut rejoindre  le gigantesque centre commercial situé à quelques hectomètres plus bas, dans la vallée. Ici, les livres reçoivent une deuxième voire une troisième vie. Ils sont triés, stockés, reconditionnés  Une activité au bilan carbone réduit.

Pourquoi alors condamner un lieu d’une si grande valeur ? Cette question est fondamentale puisqu’elle porte en elle toute la difficulté qu’a notre société occidentale de faire sa mue en passant d’un modèle socio-économique largement financiarisé même dans des secteurs de l’éducation ou de la santé, à un modèle plus doux dans lequel l’impact des activités humaines sur la biosphère et sur l’humain serait minimisé.

Qu’il nous soit donné de croire que la plus grande université de la fédération Wallonie/Bruxelles trouvera dans les prochains mois les moyens de pérenniser ce centre qui a une valeur inestimable à nos yeux et témoigne, par ses activités, de sa contribution à la transition écologique et solidaire de notre monde.

La page Facebook du centre Cerfaux-Lefort : https://www.facebook.com/profile.php?id=100050292438293

Opinion parue le 4 septembre 2024 dans les colonnes de la libre Belgique et sur le site LaLibre.be

Suite à cette opinion, un collectif pour le maintien du centre Cerfaux Lefort a été mis sur pied et une pétition mise en ligne.

Dépôt officiel de la pétition pour le maintien du centre Cerfaux Lefort a eu lieu le merdredi 30 octobre 2024 au pied des halles universitaires en présence de la CNE, de l’AGL – Assemblée Générale des étudiant·e·s de Louvain, d’élus de la ville d’OLLN et du collectif citoyen.

https://www.tvcom.be/info/fermeture-du-centre-cerfaux-lefort-une-petition-ete-deposee-pour-sauver-cette-bouquinerie-de-louvain/53081

À la Une

La voix des étudiants, une voix indispensable face à l’horreur

Illustration de Philippe Joisson (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

Selon une estimation des Nations unies basée sur les chiffres du ministère de la Santé du Hamas, 56 à 60 % des victimes palestiniennes qui ont péri depuis le 7 octobre 2023 dans la bande de Gaza sont des femmes et des enfants[1] soit à peu près 21 000 victimes. 21 000 corps de femmes et d’enfants[2]. Déposés les uns à côté des autres, ils couvriraient, car c’est important de se représenter la réalité à l’heure de l’information en boucle, de la banalisation de la violence et de notre propension limitée à en assimiler la portée réelle, la superficie de huit terrains de football. Imagine-t-on vraiment ce que sont ces corps, souvent jeunes et mutilés, qui reposent sur ces huit terrains de football. Ecrire cela ne salit pas la mémoire des civils israéliens horriblement massacrés le 7 octobre par les forces du Hamas et n’exonère évidemment en rien les actes de ce mouvement islamiste. Seulement, aujourd’hui, c’est l’armée israélienne qui pilonne la bande de gaza tuant indistinctement civils gazaouis et militaires du Hamas.

Alors oui, vous avez raison, chers étudiants et chères étudiantes, sur vos campus en Belgique, en France, aux Etats-Unis et ailleurs, vous avez raison de crier haut et fort que vous n’acceptez plus que vos nations et leurs dirigeants et plus particulièrement vos institutions d’enseignement, en se taisant ou en poursuivant leurs partenariats avec Israël, continuent de cautionner ce massacre de civils ininterrompu depuis 8 mois. Vous demandez un cessez-le-feu immédiat, un boycott académique, un Etat pour la population palestinienne. Vous avez raison. Vous exigez le désinvestissement de vos universités dans des institutions d’enseignement supérieur en Israël. Et vous avez raison.

Aujourd’hui, la réponse militaire israélienne est disproportionnée. Elle est l’expression d’une violence d’Etat pratiquée par le gouvernement Netanyahou avec l’aide militaire des Etats-Unis. Nos jeunes demandent que des mesures de distanciation soient prises en guise de désapprobation à l’égard d’un pays qui commet un massacre de civils innommable ; sans même permettre, ou si peu, à l’aide humanitaire de venir les secourir efficacement et les protéger, contrevenant ainsi au droit international humanitaire.

Cette voix de la jeunesse qui se fit entendre jadis lors de la guerre du Vietnam, c’est la voix des innocents que l’on massacre. C’est la voix qui crie dans le désert. Le désert du cynisme, le désert des accords militaro-industriels que l’on tait, le désert des alliances indéfectibles. Voyez ce que Joe Biden, principal fournisseur d’armes à Israël, a dit récemment s’agissant de la possible entrée de l’armée israélienne à Rafah: «  Nous ne livrerons pas les armes et les obus d’artillerie qui ont été utilisés jusque-là. Des civils ont été tués à Gaza à cause de ces bombes ». Et d’ajouter encore cette phrase terrible : « C’est mal ». 8 mois après le début du conflit armé et la livraison, rendue publique,  de plus de 70 000 obus d’artillerie, sans compter les 100 ventes militaires approuvées par Washington depuis le début du conflit c’est-à-dire un véritable pont aérien[3], le président américain dans un mélange de naïveté irréelle et de moralisme à géométrie très variable ose affirmer qu’il découvre le vrai visage de cette guerre, une boucherie qui massacre femmes et enfants. Quel cynisme !

Cette voix de la jeunesse qui se fit entendre jadis lors de la guerre du Vietnam, c’est la voix des innocents que l’on massacre. C’est la voix qui crie dans le désert. Le désert du cynisme, le désert des accords militaro-industriels que l’on tait, le désert des alliances indéfectibles

En France, la fermeté des forces de l’ordre s’est opposée à l’élan de solidarité des étudiants. Chasser les étudiants pour les faire taire est un terrible désaveu de démocratie et d’humanité car aujourd’hui ils sont la voix adressée à notre conscience, pour nous dire : « On ne tue pas des innocents ». Une voix indispensable face à l’horreur.

Opinion parue le jeudi 23 mai 2024 dans les pages DEBATS/RIPOSTES de la libre Belgique et sur le site LaLibre.be


[1] La Libre Belgique du 15 mai 2024

[2] Les autorités israéliennes évoquent quant à elles 16 000 victimes civiles.

[3] The Washington Post, US flood arms into Israel despite mounting alarms over war’s conduct, 6 mars 2024

À la Une

Modérer le consumérisme ? Pas un mot dans la campagne électorale !

Si je n’ai pas utilisé le mot « sobriété » dans le titre de cette chronique, c’est à dessein, de peur de devoir quitter la ville couvert de goudron et de plumes. Le sujet est en effet extrêmement clivant. J’ai beau scruter attentivement les débats, interviews, programmes de nos partis politiques à l’approche des élections, je n’y décèle pas un mot sur l’extrême nécessité de limiter le niveau de notre consommation, dans tous les domaines.

Une politique climatique efficace doit s’appuyer sur la sobriété et l’équité

Et pourtant, l’habitabilité future de notre planète en dépend. Le 6e rapport du GIEC est tout à fait clair sur ce point : « Une politique climatique efficace doit s’appuyer sur la sobriété et l’équité ». Il accorde à la sobriété un rôle majeur dans l’atténuation de la menace climatique. Or, tout nous indique que l’optimisme technologique est plus que jamais à la manœuvre et occulte l’enjeu de la modération. Nous y croyons dur comme fer à ce mythe prométhéen qui donne à l’Homme une ascendance sur le monde vivant. La technologie peut et va répondre aux défis que pose à l’humanité le réchauffement climatique. Cette antienne, nous l’entendons tous les jours, en particulier dans le domaine du transport terrestre, maritime et aérien et de la production d’énergie.

Technologie et greenwashing occultent l’enjeu de la modération

Prenons trois exemples dans le domaine du transport qui révèlent l’emprise tenace du consumériste sur notre société occidentale.

L’association Transport & Environment constate dans une récente étude que la principale compagnie low-cost en Europe émet aujourd’hui 23 % de CO2 supplémentaire par rapport à 2019. 43 vols, toutes compagnies confondues, partent chaque jour de Londres vers Schiphol, deux villes pourtant fort proches et reliées par le train. Et les vols long courrier ne sont pas en reste. 

Deuxième constat. Le trafic maritime conteneurisé atteignait au niveau mondial 1,3 milliard de tonnes en 2004. Il s’élève à présent à plus de 17 milliards de tonnes. Le fret aérien, quant à lui, passait sur la même période de 27 milliards de tonnes-kilomètres transportées à 245 milliards (Banque mondiale). Et pourtant, on sait que le transport est responsable de 24 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le monde (AIE) et que le verdissement des carburants est loin d’être garanti à l’horizon 2050[1].

Autre exemple enfin. Les projets d’avions civils dépassant la vitesse du son se multiplient et devraient voir le jour en 2030 lisait-on dans La Libre récemment. Le projet américain d’avion Halcyon projette même d’envoyer des passagers à une vitesse de Match 5 soit 6000 km/h. Tout est fait pour légitimer cette innovation aux yeux du public et du pouvoir politique. Ces avions seront silencieux, économes et aussi respectueux du climat qu’un ermite perdu dans les contreforts de l’Himalaya. Un projet destiné exclusivement à une classe dominante et fortunée, pourtant déjà responsable de 50 % des émissions mondiales de GES du transport aérien.

La nécessité d’un autre narratif que le matérialisme et l’individualisme

Même si de nombreuses initiatives sont entreprises pour ralentir les émissions de GES notamment grâce aux innovations technologiques et énergétiques et que l’UE a mis sur pied son ambitieux Green Deal, force est de constater, à travers ces exemples, que la modération du consumérisme n’est pas à l’agenda politique et économique. Nous sommes toujours dans une économie de marché dérégulé, nourrie par le goût de l’hédonisme et de la nouveauté et par un individualisme forcené, dopé par une industrie publicitaire omniprésente qui colonise l’espace privé, public et désormais numérique.

En cette veille d’élection, où donc est ce nouveau récit politique, qui devrait nous inciter à modifier nos usages et nos habitudes ? Le dernier baromètre politique de La Libre nous indique que dans les préoccupations des électeurs, le pouvoir d’achat, l’immigration et les soins de santé devancent largement le climat. Notre personnel politique n’est, il est vrai, pas encouragé à communiquer sur la nécessaire décélération de notre consommation puisque les préoccupations des citoyens belges sont ailleurs. Mais justement, n’est-ce pas à lui de creuser le sillon d’un nouveau paradigme et de l’imposer dans le débat public ? N’est-ce pas de son ressort de proposer un projet de société centré sur la sobriété et sur un modèle économique valorisant davantage la mutualisation matérielle et humaine et la durabilité ? Sans ce nouveau paradigme, les réponses technoscientifiques ne suffiront pas à faire face à la crise climatique. Nous le savons.

Opinion parue le 2 mai 2024 dans les colonnes de la libre Belgique et sur le site LaLibre.be


[1] Déclic – Le Tournant, Est-il possible de décarboner le secteur aérien, Arnaud Ruyssen, RTBF 2024.

À la Une

Conflit en Ukraine. Y aura-t-il des voix pour plaider l’apaisement plutôt que la rhétorique de guerre ?

« Si nous voulons la paix, il faut nous préparer à la guerre (…) sinon nous serons les suivants» plaide Charles Michel, président du Conseil européen, dans une récente tribune. Il évoque l’entrée de l’UE dans une « économie de guerre ». Emmanuel Macron envisage lui aussi de plus en plus ouvertement ces dernières semaines l’entrée en guerre de son pays, d’une manière ou d’une autre, et sa rhétorique est passée de celle de la colombe à celle du faucon comme le titrait récemment le journal Le Monde. Au même moment, dans une interview diffusée par la télévision suisse RSI, le pape François invitait Kiev à hisser le « drapeau blanc » et à «négocier» avec la Russie. « Je crois que le plus fort est celui qui voit la situation, pense au peuple, a le courage de hisser le drapeau blanc, pour négocier, (…) avant que les choses ne s’aggravent». Cette négociation, il la décrit comme « le courage de ne pas provoquer le suicide du pays ». Mais François est bien seul à parler de paix, il est bien seul à vouloir une logique de négociation pour éviter que le coût humain, déjà intolérable, ne s’alourdisse encore et encore.

Il est en effet frappant de constater que depuis le début du conflit ukrainien, tous les pays occidentaux ont été progressivement aspirés par la logique de guerre du président russe. Et aujourd’hui, la possibilité d’un conflit de la Russie avec un ou plusieurs pays baltes ou caucasiens se répand dans nos médias et avec lui l’inéluctabilité de la logique de guerre voulue par Vladimir Poutine. Aucune initiative de paix d’ampleur n’a été entreprise par les grandes puissances. Au contraire, le conflit est alimenté sans relâche par les armes occidentales et par 30 % du budget total de l’Etat russe. Mais la mise en place d’un processus de paix, nul ne s’en est fait l’écho, ou si peu, à l’exception du pape dont la franchise a été raillée et du président Erdogan.

On peut se demander pourquoi le langage des armes a progressivement étouffé celui de la diplomatie ? Il y a dans cette guerre, comme dans toutes les guerres, des enjeux prodigieux d’influence stratégique et économique qui rendent son règlement difficile. Pour autant, faut-il se cantonner à une lecture antagoniste de la réalité et considérer que ce conflit ne pourra être réglé que par la défaite russe plutôt que de prendre en compte et d’accepter dans sa complexité l’enjeu symbolique et identitaire que représente, pour la fédération de Russie, les pays d’Europe de l’est adossés à sa frontière et qui sont désormais aux portes de l’OTAN et de l’UE. Moscou déclare depuis des décennies qu’il ne veut pas de l’OTAN à ses portes. Qu’a-t-on fait de cette exigence ? L’ancien conseiller diplomatique du président français Jacques Chirac, M.Maurice Gourdault-Montagne, raconte comment les Américains ont sabordé une proposition de « neutralisation » de l’Ukraine faite par la France en 2006. Il était question d’une protection croisée de l’Ukraine par la Russie d’un côté, et par l’OTAN de l’autre, gérée par le conseil OTAN-Russie créé début des années 2000. C’était une manière de rendre l’Ukraine « neutre » tout en la protégeant dans son intégrité territoriale et dans sa souveraineté. Le conseiller diplomatique russe s’était montré favorable. Par contre, la secrétaire d’Etat américaine y était tout à fait opposée prétextant du fait que la France voulait bloquer l’adhésion de la deuxième vague des pays d’Europe centrale à l’OTAN. « C’est là que nous avons compris que l’intention américaine était d’intégrer l’Ukraine à l’OTAN » conclut le diplomate français. En dépit du bon sens qui eut été de ménager la Russie sur son flanc occidental et de trouver une solution équilibrée et durable à la sortie de la guerre froide. La situation actuelle n’est que le résultat du pourrissement des relations russo-occidentales depuis 20 ans. Ce témoignage montre que des solutions diplomatiques restent toujours possibles mais pour cela il faut avoir le courage de s’y impliquer et être prêt à en payer le prix. Or, aujourd’hui, la spirale de guerre emporte tout sur son passage. Les demandes précipitées d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’OTAN n’ont fait que souffler sur les braises du conflit armé. Faire du président russe un bouc émissaire ne servira que son projet expansionniste et despotique, et plus la logique de guerre se renforcera, plus il sera confirmé dans son rôle de sauveur de la nation face à l’occident.

N’est-il pas temps, dans nos démocraties européennes, de plaider pour un sursaut en faveur de la paix  et d’affirmer notre autonomie stratégique et diplomatique ? Pourquoi donc ne pas afficher un authentique désir d’apaisement ? Ce n’est pas une idée saugrenue ou naïve que celle-ci. Elle pourrait être portée avec force, tout en indiquant à la Russie, avec la plus grande fermeté et en remusclant dans le même temps notre capacité militaire, les limites que le monde occidental ne voudra jamais voir dépassées. En indiquant également à l’Ukraine la nécessité de penser dès aujourd’hui les conditions de la paix, autre que la défaite russe et son retrait du territoire ukrainien, au demeurant de plus en plus hypothétiques.

La guerre est une boucherie. Elle a déjà tué les populations civiles par dizaines de milliers et les soldats par centaines de milliers et endeuillé autant de familles. Les peuples ne veulent jamais la guerre car en définitive, c’est eux qui en paient le plus lourd tribut et pas leurs élites. Y aura-t-il des voix pour plaider l’apaisement plutôt que la confrontation et l’escalade meurtrière ? La pulsion de mort du Kremlin n’a-t-elle déjà pas fauché assez de vies ? Faudra-t-il encore attendre que l’ours russe envahisse la Transnistrie, l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud ou l’Estonie pour s’impliquer courageusement dans des pourparlers de paix et être moteur d’une pacification du conflit ? Il n’est pas trop tard mais il est grand temps si nous voulons éviter le pire.

Carte blanche publiée sur le site du Vif le 2 avril 2024.

À la Une

Un immense projet résidentiel en bordure d’une zone Natura 2000 à Louvain-la-Neuve. L’UCLouvain et les autorités communales répondent-elles vraiment aux urgences climatique et sociale ?

Carte blanche publiée par le collectif MobZ sur le site web du Vif le 19 mars 2024

Prenez le plus gros propriétaire foncier privé du Brabant wallon, ajoutez un collège communal verdoyant et plusieurs collectifs citoyens. Vous avez là les acteurs d’une pièce qui se joue en ce moment à Louvain-la-Neuve et qui a pour thème l’immense projet résidentiel qui doit être érigé sur 33 hectares situés en bordure du bois de Lauzelle, un site classé en zone Natura 2000. La perspective annoncée : 1.250 logements minimum et 3.500 nouveaux habitants, soit une hausse d’un tiers de la population actuelle[1].

Ce projet répond-il réellement à l’urgence sociale et climatique ?

Le projet Athéna-Lauzelle avait été présenté il y a quelques années comme un nouvel « écoquartier » devant finaliser l’urbanisation de la cité néo-louvaniste. Seulement, avec le temps, une nouvelle et incontournable actrice vient s’imposer dans cette pièce : l’urgence climatique. Celle-ci exige aujourd’hui une adaptation radicale de nos modes de vie, de déplacement et d’habitat, dont l’outil premier de planification est l’aménagement des territoires. Si ce projet reste louable à plus d’un titre, il ne peut être entrepris sans un questionnement profond sur l’opportunité du lieu, sur le public bénéficiaire, sur son ampleur, sur son impact environnemental et sur ses implications de mobilité. A l’heure actuelle, une partie de la population est interpellée par le peu de suites données aux promesses de « co-construction » du projet ou reste perplexe devant l’information qu’elle reçoit, partiale et étroitement contrôlée par le promoteur, l’Inesu SA, le bras immobilier de l’UCLouvain.

L’ancien garde forestier du site, Jean-Claude Mangeot, en poste pendant 40 ans, avertit lui aussi : « Ce projet va être véritablement impactant (…) tout le monde sait qu’il y aura une pression exercée sur le bois voisin et on le fait quand même ! ». L’interdiction européenne de porter significativement atteinte au réseau Natura 2000 et la politique du « Stop Béton » qui vise à freiner l’étalement urbain à partir de 2025 et d’y mettre fin en 2050 nous semblent bien peu considérées. Qu’en est-il de la biodiversité ? Qu’en est-il des risques de ruissellement vers le bois, et plus en aval vers les zones habitées ? Qu’en est-il de la réduction effective des émissions de gaz à effet de serre ? Et qu’en est-il du besoin, aussi essentiel que l’habitat, de conserver des terres agricoles productives ? 

Un projet « exemplaire ? Vraiment !

Ce projet est qualifié à cor et à cri d’« exemplaire », de « durable » et de « visionnaire » par le promoteur. Certes on aurait pu le concevoir moins bien que cela. Mais, quel objectif le justifie-t-il ? Celui du rendement financier ne devrait pas prendre l’ascendant sur les enjeux environnementaux et sociaux. Plus aujourd’hui !  S’il est vrai qu’il existe une demande de logement à satisfaire, ce projet constitue-t-il vraiment la meilleure option pour y répondre au moindre impact environnemental ? Avec l’impératif de transition dans un monde fini, l’équité doit primer sur la perpétuation de la croissance. Et si la croissance se poursuit néanmoins, il ne suffit pas de la verdir, il faut aussi l’orienter résolument vers les besoins prioritaires. A l’heure des dérèglements climatiques et de l’envol du coût social du carbone[2], l’impérative réduction des émissions devrait ainsi être consentie en priorité au bénéfice des personnes les plus vulnérables. Avec ce projet Athéna, si l’on en vient malgré tout à sacrifier la préservation de nos territoires, un tel quartier ne devrait-il donc pas aller d’abord à ceux-là de nos concitoyens qui ne disposent pas de logement ?

Avec l’impératif de transition dans un monde fini, l’équité doit primer sur la perpétuation de la croissance. Et si la croissance se poursuit néanmoins, il ne suffit pas de la verdir, il faut aussi l’orienter résolument vers les besoins prioritaires

Parler de prix doux est trompeur

L’intention de l’université de satisfaire d’abord une liste d’attente privée (plus de 900 personnes) augure d’un tout autre dessein et les annonces qui sont faites d’offrir des logements « à prix doux »[3] sont loin de garantir que ce projet sera à la mesure des enjeux sociaux véritables. « 40% des logements seront proposés à un prix en-dessous du prix du marché » nous dit-on du côté du promoteur. Rappelons que le prix médian d’une habitation dans la commune s’élève à 420.000 euros et que même à 10% sous le prix du marché, acquérir un logement dans le quartier Athéna restera réservé à une population aux revenus élevés. Derrière les effets d’annonce séduisants, c’est bien cette réalité irréductible du marché qui se cache. Une récente analyse des jeunes du mouvement ouvrier chrétien le confirme sans détour :  » Le problème (…) est moins la présence de logements disponibles que l’inaccessibilité grandissante pour une partie de plus en plus importante de la population. À ce jour, de nombreuses associations actives dans le droit au logement préfèrent parler de « crise de l’accès au logement » plutôt que de « crise du logement »[4].

Nous demandons à l’UCLouvain de réviser son projet

Nous sommes conscients qu’il faut du courage politique pour initier et porter, en partenariat avec les populations, des projets d’aménagement urbain et territorial à la hauteur des enjeux sociaux et environnementaux. Cela demande encore de bousculer l’ordre établi et les réflexes hérités du XXe siècle. De vraies alternatives sont possibles, et l’université dispose ici d’une opportunité unique de se positionner (réellement) à la pointe des transitions écologique et sociale[5]. C’est bien sur ce terrain-là que nous l’attendons.

Nous plaidons ici pour que ce projet soit revu pour infléchir l’impact écologique considérable qu’il aura sur le bois et pour que les logements proposés soient réellement accessibles à ceux qui ne peuvent actuellement pas accéder à la propriété.

L’enquête publique se clôturera le 19 avril. Nous plaidons ici pour que ce projet soit revu pour infléchir l’impact écologique considérable qu’il aura sur le bois et pour que les logements proposés soient réellement accessibles à ceux qui ne peuvent actuellement pas accéder à la propriété. Un projet d’une telle ampleur et d’un tel impact ne mériterait-il d’ailleurs pas une large consultation populaire ?

Raphaële Buxant, Thomas Durant, Yves Hallet, Jean-Paul Ledant, Guillaume Léonard, Pascal Warnier Pour le collectif MobZ

MobZ milite pour le droit au logement et la préservation de la nature et de ses ressources sur le territoire d’Ottignies-LLN. Il est membre d’Occupons le Terrain (OLT).


[1]10 434 habitants, chiffres décembre 2020 (https://www.olln.be/fr/actualites/31-133-habitants-dans-notre-ville).

[2] https://www.rtbf.be/article/le-cout-social-du-co2-bien-plus-eleve-questime-selon-une-etude-11058594

[3] Alexia Autenne, administratrice générale de l’UClouvain, Séance d’information au public, 21 février 2024

[4] https://joc.be/crise-du-logement-ou-crise-de-lacces-au-logement/

[5] https://uclouvain.be/fr/decouvrir/universite-transition

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La fiscalité avantageuse des voitures de société : un non-sens à l’heure de l’urgence climatique.

Nous savons que la fiscalité est un levier important dont dispose l’Etat pour influencer le comportement des citoyens et des entreprises. Augmenter les accises sur la vente des cigarettes a pour but de limiter leur consommation et ainsi l’impact de celle-ci sur la santé publique. Adopter une taxe environnementale sur certains véhicules polluants poursuit l’objectif de dissuader le consommateur d’en faire l’achat. Nous pourrions poursuivre encore longtemps cette énumération. L’Etat dispose donc d’outils pour orienter nos libertés.

A l’approche des élections, il n’est pas inutile de rappeler qu’un dispositif fiscal très populaire en Belgique apparait de plus en plus anachronique au regard des enjeux environnementaux de manière générale et plus particulièrement ici aux enjeux de mobilité dont plus personne aujourd’hui ne conteste l’urgente nécessité d’en réorienter l’essence, sans jeu de mot. Il s’agit du dispositif fiscal de la voiture de société.

L’avantage fiscal attribué en Belgique aux voitures de société coûte cher à l’Etat. Très cher. On peut se demander si aujourd’hui cette mesure reste légitime et doit dès lors être maintenue dans notre pays alors que nous savons très bien que l’automobile, même électrifiée, continuera dans les décennies à venir à avoir un impact environnemental très négatif pour une utilité sociale qui dans le contexte explosif de la crise climatique peut être contestée.

Le nombre de voitures de société s’élevait, selon le SPF Mobilité, à 288 679 véhicules en 2007 et à 424 642 véhicules en 2015. Il avoisinerait aujourd’hui les 650 000 véhicules. Selon plusieurs sources (Inter-environnement Wallonie, ULB, Bureau du Plan) le coût de cette mesure s’élèverait à un montant oscillant entre 2,1 milliards et 4,5 milliards d’euros, car elle représente un manque à gagner pour l’Etat sur les cotisations sociales, elle autorise une déductibilité fiscale et dispose d’un régime tva avantageux. Si l’on prend le montant médian, il équivaut à peu de chose près au budget annuel cumulé d’Infrabel et de la SNCB. Et la population qui en bénéficie est essentiellement la classe moyenne supérieure pour permettre des rémunérations ou augmentations de rémunérations avantageuses pour l’employé et l’entreprise.

Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. L’usage de la voiture est encouragé par la fiscalité belge. La forte croissance des voitures de société en témoigne. Ce dispositif  fiscal est pourtant devenu de moins en moins défendable car il encourage un secteur qui continue de stimuler le cercle vicieux d’une mobilité sans limite et très invasive pour notre environnement. Tous les chercheurs qui ont travaillé le sujet, l’OCDE, la Commission européenne, sont plus ou moins arrivés à la même conclusion : c’est un moyen cher, injuste et inefficace de mener une politique de réduction des coûts salariaux et encore moins une politique de mobilité[1].

La Coalition climat appelle, pour sa part, dans son mémorandum qui présente ses priorités pour les élections de 2024, à une réforme fiscale pour que les épaules les plus larges contribuent à leur juste part et pour générer les recettes nécessaires pour investir dans la transition.

En finançant une telle mesure, l’Etat ne joue pas son rôle qui doit impérativement être, aujourd’hui, d’orienter une transition rapide et profonde de nos modes de vie en y mettant les moyens.

Dès lors, la révision de ce dispositif nous semble être une priorité à faire figurer au premier plan des programmes électoraux pour les élections fédérales du 9 juin prochain. Financer des politiques de mobilité ambitieuses passe aussi par une réaffectation des montants fiscaux aujourd’hui attribués à l’automobile vers des investissements massifs dans les transports publics et par l’incitation à un report « modal » de la voiture vers des mobilités plus douces et plus durables.

Tribune parue le 10 janvier 2024 dans les colonnes de la libre Belgique dans le cadre d’une page Débats/Ripostes consacrée à la voiture de société et le maintien de ses avantages fiscaux et en réponse à la tribune du président de la FEBIAC intitulée « Majoritairement électrique, les voitures de société constituent un levier capital pour accélérer le verdissement du parc automobile ».


[1] B.Henne,Voici la facture des voitures de société: au minimum 20 milliards d’euros en 10 ans, RTBF, 2019

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La théorie du donut, sauce Amsterdam

Illustration de Blaise Dehon (avec l’autorisation de La Libre Belgique)



Face à l’urgence de la crise écologique, la capitale des Pays-Bas a lancé un plan de relance basé sur cette nouvelle pensée économique associant justice sociale et transition écologique. Un exemple inspirant.

Nous avons besoin aujourd’hui d’un cadre nouveau pour orienter nos comportements et nos décisions, leur donner un horizon qui fait sens et sortir du doute et de l’angoisse qui paralysent et empêche d’agir. Cela fait deux siècles que notre système de pensée s’est forgé dans un monde en expansion. Aujourd’hui encore, nous croyons que la croissance économique est l’unique moyen pour engendrer plus de prospérité pour tous. Or, elle est devenue dégénérative, nuisible pour notre environnement et de plus en plus inégalitaire. Nous avons un cadre, devenu inopérant pour répondre à la question cruciale de l’habitabilité future de notre planète.

Une nouvelle boussole

Il est une théorie développée par Kate Raworth, économiste à l’Environmental Change Institute de l’université d’Oxford[1], qui mériterait d’être beaucoup plus largement diffusée et surtout enseignée dans nos écoles de commerce. C’est la théorie du donut. Elle offre une nouvelle boussole à l’économie. Cette théorie a été publiée pour la première fois par Oxfam en 2012. Selon son auteure, entre un plafond environnemental et un plancher social se dégage un espace sûr et juste pour l’humanité, dans lequel peut prospérer une économie régénérative et durable. Entre les limites extérieures et intérieures se dessine la forme reconnaissable de la célèbre pâtisserie. Pour la première fois, les sciences naturelles montrent à l’économie jusqu’où elle peut aller et la justice sociale, les besoins essentiels qui doivent être assurés pour l’ensemble de l’humanité. Dans la nature d’ailleurs, chaque être vivant n’a pas vocation à croître éternellement. La pensée économique classique a perverti ce principe fondamental du vivant en ouvrant la boîte de pandore. Produire au-delà du nécessaire et croître toujours plus a conduit au constat que nous connaissons : un épuisement de la nature et de l’être humain.

Selon l’économiste Kate Raworth, entre une plafond environnemental et un plancher social se dégage un espace sûr et juste pour l’humanité, dans lequel peut prospérer une économie régénérative et durable.

De nouveaux indicateurs

Ce cadre conceptuel permet de passer d’un système extractif qui appauvrit à un système inclusif qui régénère. Au cœur du donut se trouve des personnes dont les besoins vitaux ne sont pas assurés. Il s’agit par exemple des besoins en eau, nourriture, santé, équité sociale, logement, revenus et travail, éducation, expression politique, paix et justice ou égalité de genres. Ce premier cercle intérieur est le « plancher social » qui constitue le but à atteindre pour l’épanouissement de tous. Cet épanouissement ne peut exister au-delà d’un cercle extérieur que Kate Raworth appelle « le plafond environnemental » c’est-à-dire la limite au-delà de laquelle l’activité humaine et l’utilisation des ressources naturelles mettent en péril l’habitabilité de notre planète. Il s’agit notamment des changements climatiques, des changements d’occupation du sol, de l’appauvrissement de la biodiversité, de l’appauvrissement de l’ozone, de la charge atmosphérique en aérosols, de la pollution chimique, de l’acidification des océans ou de l’utilisation de l’eau douce. La théorie du donut permet ainsi de révéler les zones rouges de l’économie actuelle c’est-à-dire les besoins essentiels qui ne sont pas encore assurés pour l’ensemble de l’humanité et les équilibres planétaires qui sont sous pression. Ces nouveaux indicateurs sociaux et environnementaux viennent suppléer ceux que l’on connaît et qui ont colonisé la pensée économique. Il s’agit du taux de croissance du PIB, des rendements financiers ou des indices boursiers. Ils ne sont plus suffisants pour promouvoir un système économique juste et durable.

Le pari d’Amsterdam

La ville d’Amsterdam a fait le pari en 2020 d’établir un plan de relance inspiré du Donut en instaurant ce concept d’économie dans ses choix de politiques publiques. Elle a adopté une relance associant justice sociale et transition écologique. Après trois années, de nombreux projets ont été mis en œuvre par la cité portuaire néerlandaise. Les autorités locales ont développé des projets d’infrastructures, des politiques d’emploi et de nouvelles politiques pour les marchés publics, ainsi que des mesures d’aide pour les citoyens qui souhaitent se lancer dans des démarches responsables. Parmi ces projets, la construction d’une île sur le Lac Ijssel a débuté en janvier 2022afin de remédier à la crise des logements à Amsterdam. L’île comptera 8000 habitations dont 40% de logements sociaux à basse émission de CO2. Toujours dans le secteur de la construction, la ville promeut l’utilisation de matériaux plus durables et a introduit des «passeports de matériaux» qui identifient précisément les éléments constitutifs de chaque bâtiment. Au niveau des habitudes de consommation, la ville a mis en place des boutiques de seconde main, des services de location pour vêtements et outils et des repair cafés. Le «True Price» est un bon exemple de projet entrepris par des particuliers pour conscientiser les citoyens. L’idée est simple: les étiquettes des magasins montrent le vrai coût du produit mais également les coûts sociaux et environnementaux. De plus en plus de magasins, restaurants, cafés ou même supermarchés à Amsterdam ont décidé d’adopter cette approche[2].Pour soutenir toutes ces initiatives et travailler ensemble, un collectif de citoyens, d’entreprises et d’universités «l’Amsterdam Donut Coalitie » a été mis sur pied et répertorie déjà sur son site web (https://amsterdamdonutcoalitie.nl/) une centaine d’initiatives telles qu’un cimetière écologique (Huis te vraag), un marché circuit court et écologique à bas prix (Boeren voor buren), un mouvement de femmes pour une ville juste et équitable (Women make de city), la plantation d’une forêt alimentaire (Food Forest Living), un projet de gestion des surplus alimentaires (Healty & Affordable), la création de podcast sur l’économie donut (Doughnut talks) ou encore l’introduction du donut dans l’enseignement (Project onderwijs).

Le pari de la capitale des Pays-Bas est à saluer car elle a profité d’un moment de crise majeure pour inscrire la ville dans une nouvelle dynamique socio-économique et écologique. Une ville de près d’un million d’habitants s’est ainsi mise en route vers une économie juste et durable en y associant toutes ses forces vives. Un exemple assurément à suivre.

Opinion parue le 21 septembre 2023 dans les colonnes de la libre Belgique et sur le site LaLibre.be


[1] Kate Raworth, La théorie du Donut : l’économie de demain en 7 principes, Editions Plon, 2018.

[2] Amsterdam teste la théorie du Donut. La quoi ?, https://mrmondialisation.org/, 14 mai 2022.

À la Une

L’économie du Donut : une nouvelle pensée économique face à l’urgence absolue de la crise écologique

Source : Théorie du Donut : une nouvelle économie est possible, Oxfam France, Décembre 2020

Développer une économie du Donut, c’est oeuvrer pour un monde plus juste et plus durable.

Pour réformer, deux positions s’opposent

Les conséquences du dérèglement climatique sur nos sociétés sont chaque jour plus visibles. Pour y faire face, les solutions sont loin de faire consensus. Pour faire simple, deux positions s’opposent. La première prône une fuite en avant technoscientifique qui ne remet pas ou si peu en cause la société matérialiste et consumériste dans laquelle nous vivons (le tout à l’électrique en est un exemple). La seconde affiche une critique radicale à l’égard du système économique néolibéral et mondialisé. Nous n’arriverons pas, fait-elle valoir, à relever le défi du réchauffement climatique sans remettre en question ce système qui épuise la nature et les hommes et qui depuis plusieurs décennies accentue les inégalités. Et entre ces deux visions, la toute grande majorité de nos contemporains semble être dans une expectative de plus en plus inconfortable et gagnée par une anxiété sourde que les études psychosociales confirment à chaque nouvelle publication.

Nous hésitons à changer nos valeurs et comportements

Nos nations ne restent bien entendu pas inactives. Au premier chef, la commission européenne donne le ton puisqu’elle a débloqué 1000 milliards d’euros pour son Green Deal, pacte vert le plus ambitieux de la planète. Mais, que ce soit au niveau personnel ou sociétal, nous hésitons. Nous hésitons à nous engager pleinement pour transformer nos comportements et les normes et valeurs de nos sociétés, celles-là même qui ont mobilisé nos aïeuls au sortir de la 2e guerre mondiale. Nous hésitons car nous ne savons pas quel est le sens à insuffler à l’Histoire. Comme l’écrit Bruno Latour[1], cette quête n’est pas encore associée à quoi que ce soit d’assez enthousiasmant. C’est pourquoi, nous sommes, nous humains, imprégnés d’attitudes de résignation, d’inertie inquiète ou de velléité vague. Nous avons un cadre, nous dit encore le sociologue, devenu inopérant pour répondre à la question cruciale de l’habitabilité future de notre planète. Nous avons agi depuis 75 ans sans qu’il ne soit ébranlé. Mais il réagit désormais et avec une ampleur croissante, à toutes les échelles : virus, climat, humus, forêt, insectes, microbes, océans et rivières. Brusquement et maladroits nous ne savons plus comment nous comporter. Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur les droits humains et l’extrême pauvreté, prévient lui aussi[2] : Nous ne parviendrons pas à rompre avec la croissance, ni à mettre en œuvre les pratiques de sobriété nécessaires à la permanence de conditions de vie authentiquement humaines sur terre (Hans Jonas) si nous ne changeons pas radicalement notre système de valeurs, notre cosmologie, nos cadres cognitifs.

Surexploitation de la nature et de l’humain au bénéfice d’une minorité d’êtres vivants

Réduire la nature et les êtres humains à leur seul rôle de ressource, voilà le terrible constat qui a rendu le système productiviste des pays occidentaux source de prospérité pour une poignée de nantis. Nous découvrons, ébahis, le prix exorbitant que notre terre et ses habitants doivent payer pour cela. En effet, 1% des plus riches de la planète concentrent aujourd’hui 50 % des richesses mondiales et produisent 50 % des gaz à effet de serre. La dette climatique des pays du Nord à l’égard des pays du Sud s’élève à 170.000 milliards de dollars (revue Nature). Ce système fondé sur le dogme de la performance et de la recherche insatiable de profits financiers travaille pour le bien-être d’une minorité d’êtres vivants et est assis sur 400 milliards d’esclaves mécaniques et numériques qui consomment une énergie fossile démesurée dont il faudra se passer à très brève échéance (Jean-Marc Jancovici). En surexploitant la nature et l’humain, nous avons dépassé les seuils vitaux de notre humanité. Les signes de ce dépassement se sont multipliés depuis quelques années : canicules et incendies, multiplication des inondations, explosion des inégalités, de la pauvreté et de la faim partout dans le monde.

Un nouveau cadre : la théorie du donut

Nous avons besoin aujourd’hui d’un cadre nouveau pour orienter nos comportements et nos décisions, leur donner un horizon qui fait sens et sortir du doute et de l’angoisse qui paralysent et empêche d’agir. Cela fait deux siècles que notre système de pensée s’est forgé dans un monde en expansion. Aujourd’hui encore, nous croyons que la croissance économique est l’unique moyen pour engendrer plus de prospérité pour tous. Or, elle est dégénérative, souvent écocide et de plus en plus inégalitaire. La théorie du Donut, développée par Kate Raworth, économiste à l’Environmental Change Institute de l’université d’Oxford[3], permet de passer d’un système extractif qui appauvrit à un système inclusif qui régénère. Selon cette auteure, entre un plafond environnemental et un plancher social se dégage un espace sûr et juste pour l’humanité, dans lequel peut prospérer une économie inclusive et durable. Pour la première fois, les sciences naturelles montrent à l’économie jusqu’où elle peut aller (plafond) et la justice sociale permet de définir les besoins essentiels qui doivent être assurés pour l’ensemble de l’humanité (plancher). L’humain et la nature deviennent la finalité de notre système économique. Dans la nature d’ailleurs, chaque être vivant n’a pas vocation à croître éternellement. Au contraire, il grandit et se stabilise à maturité pour assurer sa longévité. La pensée économique classique et le néolibéralisme a perverti ce principe fondamental du vivant en ouvrant la boîte de pandore. Produire au-delà du nécessaire, croître toujours plus, déréguler le marché, subordonner la nature, l’humain et l’Etat au fonctionnement des marchés financiers.

Au cœur du donut se trouve des personnes dont les besoins vitaux ne sont pas assurés. Il s’agit des besoins en eau, nourriture, santé, équité sociale, énergie, logement, revenus et travail, éducation, expression politique, réseau social, paix et justice, égalité de genres. Ce premier cercle intérieur est le « plancher social » qui constitue le but à atteindre pour l’épanouissement de chacune et chacun. Cet épanouissement ne peut exister au-delà d’un cercle extérieur que Kate Raworth appelle « le plafond environnemental » c’est-à-dire la limite au-delà de laquelle l’activité humaine et l’utilisation des ressources naturelles mettent en péril l’habitabilité de notre planète. Il s’agit des changements climatiques, des changements d’occupation du sol, de l’appauvrissement de la biodiversité, de l’appauvrissement de l’ozone, de la charge atmosphérique en aérosols, de la pollution chimique, de l’acidification des océans,  des cycles de l’ozone et du phosphore et de l’utilisation de l’eau douce. Les indicateur sociaux et environnementaux viendraient dès lors ajourner ceux que l’on connaît et qui ont colonisé la pensée économique actuelle: le produit national brut, le taux de croissance, les rendements financiers, les profits, les indices boursiers.

Un exemple concret : la ville d’Amsterdam

La ville d’Amsterdam a fait le pari en 2020 d’établir un plan de relance inspiré du Donut en instaurant ce concept d’économie dans ses choix de politiques publiques. Elle a adopté une relance associant justice sociale et transition écologique. Après trois années, de nombreux projets ont été mis en œuvre par la cité portuaire néerlandaise. Les autorités locales ont développé des projets d’infrastructures, des politiques d’emploi et de nouvelles politiques pour les marchés publics, ainsi que des mesures d’aide pour les citoyens qui souhaitent se lancer dans des démarches responsables. Parmi ces projets, la construction d’une île sur le Lac Ijssel a débuté en janvier 2022afin de remédier à la crise des logements à Amsterdam. L’île comptera 8000 habitations dont 40% de logements sociaux à basse émission de CO2. Toujours dans le secteur de la construction, la ville promeut l’utilisation de matériaux plus durables et a introduit des «passeports de matériaux» qui identifient précisément les éléments constitutifs de chaque bâtiment. Au niveau des habitudes de consommation, la ville a mis en place des boutiques de seconde main, des services de location pour vêtements et outils et des repair cafés. Le «True Price» est un bon exemple de projet entrepris par des particuliers pour conscientiser les citoyens. L’idée est simple: les étiquettes des magasins montrent le vrai coût du produit mais également les coûts sociaux et environnementaux. De plus en plus de magasins, restaurants, cafés ou même supermarchés à Amsterdam ont décidé d’adopter cette approche (Amsterdam teste la théorie du Donut. La quoi ?, https://mrmondialisation.org/, 14 mai 202). Pour soutenir toutes ces initiatives et travailler ensemble, un collectif de citoyens, d’entreprises et d’universités «l’Amsterdam Donut Coalitie » a été mis sur pied et répertorie déjà sur son site web (https://amsterdamdonutcoalitie.nl/) une centaine d’initiatives telles qu’un cimetière écologique (Huis te vraag), un marché circuit court et écologique à bas prix (Boeren voor buren), un mouvement de femmes pour une ville juste et équitable (Women make de city), la plantation d’une forêt alimentaire (Food Forest Living), un projet de gestion des surplus alimentaires (Healty & Affordable), la création de podcast sur l’économie donut (Doughnut talks) ou encore l’introduction du donut dans l’enseignement (Project onderwijs).

Le pari de la capitale des Pays-Bas est à saluer car elle a profité d’un moment de crise majeure pour inscrire la ville dans une nouvelle dynamique socio-économique et écologique. Une ville de près d’un million d’habitants s’est ainsi mise en route vers une économie juste et durable en y associant toutes ses forces vives. Un exemple assurément à suivre.

Imposer dans le débat public la nécessité d’un changement sociétal

C’est pourquoi, en tant que citoyen, mandataire publique, organes de presse, entrepreneur, investisseur, nous avons notre rôle à jouer, chacun, chacune avec nos charismes propres pour faire basculer un système devenu inopérant face aux défis de notre temps et aider à établir un système mobilisateur et porteur d’espoir. Nous savons que de nombreux métiers vont disparaître pour laisser la place à de nouveaux métiers au service de cette espace durable et juste, que l’aménagement des territoires devra profondément évoluer, que nos systèmes éducatif, de santé et alimentaire auront à se réformer, que notre fiscalité devra être au service de la durabilité de nos écosystèmes humains et environnementaux et non plus des marchés financiers, que notre mobilité devra devenir bien plus douce. Et pour soutenir et accompagner cette révolution sociétale, des ressources considérables devront être mobilisées par les autorités publiques. Nous pressentons que ces changements sont d’une urgence absolue mais nous devons encore nous en convaincre et puis surtout agir en conséquence. Les échéances pluri-électorales de 2024 nous donneront l’occasion d’imposer dans l’espace publique un débat sur la nécessité de ce changement sociétal. Saisissons-en l’opportunité dès aujourd’hui !


[1] Bruno Latour et Nikolaj Schults, Mémo sur la nouvelle classe écologique, Editions La Découverte, 2022.

[2] Olivier De Schutter, Changer de boussole. La croissance ne vaincra pas la pauvreté, Editions Les Liens qui libèrent, 2023

[3] Kate Raworth, La théorie du Donut : l’économie de demain en 7 principes, Editions Plon, 2018.

À la Une

Et si on se détachait de nos smartphones pour goûter au monde réel ?

Nous passons cinq heures par jour sur nos smartphones dont deux tiers sur les réseaux sociaux, et nos enfants de deux ans, déjà une heure. Psychiatres et pédiatres alertent des conséquences néfastes de l’envahissement des écrans dans nos vies.

Une voiture s’est arrêtée au beau milieu de ma rue. Mon attention est soudainement attirée par le conducteur et sa passagère, tous deux le regard rivé sur leur smartphone. Je les observe. Ils cherchent leur chemin. La scène dure plusieurs minutes. Ils repartent enfin, hésitants. Ils n’ont vraisemblablement pas trouvé le bon itinéraire. Cette scène, nous en avons tous été un jour témoin. L’accès sans limite et en tous lieux au réseau internet nous procure ce sentiment de tout pouvoir connaître dans l’instant, sans l’aide de quiconque. Il nous donne l’impression de toute puissance mais il génère aussi un insidieux isolement social. Combien de fois ne sommes-nous pas surpris en rue par ces piétons qui errent, yeux fixés sur l’écran et casque collé sur les oreilles, marchant à tâtons, comme hypnotisés, absents de ce monde. On les appelle des smombies, contraction de smartphone et zombie. Ou lorsqu’un convive au cours d’un repas plonge sur son appareil pour répondre à une question qui se pose, s’isolant de la tablée. Cet écran qui instruit fait tout autant écran avec le monde réel.

Hyperconnecté mais « alone together »

On s’en remet donc, en ce début de 3e millénaire, en toutes choses, à un artefact technologique, dans un chacun pour soi irrésistible. On est hyperconnecté mais alone together comme l’écrit l’anthropologue américain Sherry Turkle. Cette fenêtre ouverte sur le « grand nuage » dit une vérité qui depuis les temps immémoriaux et jusqu’aux portes du XXIe siècle s’élaborait à travers le partage d’une multitude d’interactions sociales.

Nocivité d’un excès d’écran

Les écrans ont depuis bien longtemps éteint le réflexe que nous avions tous au siècle passé de recourir à nos contemporains. Ces quelques exemples montrent combien l’interface virtuelle modifie le rapport de l’homme au réel qui devient ce que l’instrument en donne à voir. Ce « techno-prométhéisme » narcissique et addictif, l’homme s’en nourrit désormais et son rapport au monde et aux autres, il le délègue au cloud lointain et anonyme et il perd dans le même temps ce maillage humain essentiel, nourricier, véritable poumon de la vie sociale. Nous passons désormais près de 5 h par jour sur nos smartphones dont deux tiers sur les réseaux sociaux et nos enfants de 2 ans, déjà une heure[1]. Nombre de pédopsychiatres, de pédiatres, d’enseignants relèvent les conséquences néfastes de la présence envahissante des écrans dans la vie des jeunes. Elle augmente les troubles de l’attention, retarde l’émergence du langage, nuit à une socialisation adaptée et plus globalement génère des incidences majeures sur le développement des fonctions cognitives[2]. Nous ressentons tous la nocivité d’un excès d’écran, de l’« hyper-attachement » qu’il engendre, mais nous sommes sous influence puisque bien souvent incapables de nous en passer. Nous en séparer un temps peut pourtant nous permettre de jauger notre dépendance voire notre addiction et d’ouvrir les yeux  sur ce dont il nous prive d’essentiel : nos liens sociaux réels et authentiques, indispensables à la vie.

Le plaisir des contacts réels

Les beaux jours reviennent, ensoleillés et aux senteurs d’été. Nos parcs, nos forêts, nos campagnes, nos cités historiques, nos terrasses nous tendent leurs bras. N’attendons pas le 6 février 2024, prochain safer internet day[3], abandonnons nos smartphones pour redécouvrir tout le plaisir des contacts réels et authentiques, des flâneries bucoliques, sensorielles et surprenantes. Goûtons plus librement à tous ces petits moments merveilleux qui jalonnent une journée et l’enrichissent, sans écran et sans l’attrait irrésistible des notifications, sms ou appels téléphoniques. Simplement, pleinement et librement en résonance avec le monde réel  et sensible, et avec nos contemporains auxquels on peut apporter toute notre attention sans qu’elle ne soit accaparée par le diktat de l’écran.

Opinion parue le 29 juin 2023 dans les colonnes de la libre Belgique et sur le site LaLibre.be


[1] On peut lire ces chiffres sur le site data.ai qui établit des rapports en la matière.

[2] L’homme nu, la dictature invisible du numérique, M.Dugain et Ch.Labbé, Robert Laffont 2016

[3] Journée sans internet

À la Une

Voyages en avion : le monde politique doit changer de discours !

Selon le GIEC, chaque personne, par ses activités, devra limiter ses propres émissions à moins de 2 tonnes d’équivalent CO2 par an alors qu’elle en émet aujourd’hui 8.4 tonnes. Un vol A/R Bruxelles-Rome émet par passager 0.47 Tonne d’équivalent CO2, Un trajet en TGV Bruxelles-Marseille émet quant à lui 0.08 T. ©Jean Luc Flemal

Le ministre wallon Adrien Dolimont veut maintenir la croissance des déplacements en avion. En totale opposition avec les constats et recommandations du GIEC.

Le ministre wallon des aéroports, Adrien Dolimont (MR), a tenu récemment dans La Libre Belgique des propos pour le moins surprenants à l’heure où les effets délétères du réchauffement climatique se font à nouveau sentir dans le sud de l’Europe et que le GIEC prévient que la fenêtre d’opportunité pour les atténuer sera brève[1] .

Monsieur Dolimont affirme en effet que « priver les gens de libertés de déplacement, ça n’a pas de sens. Tant que des solutions n’existent pas, sur le court terme, on ne va pas culpabiliser les gens parce qu’ils voyagent en avion ». En d’autres mots, pour le ministre wallon, il n’est pas question de réduire la croissance des déplacements en avion. On ne touche pas à la sacro-sainte liberté individuelle. Seules les solutions technologiques et énergétiques, laisse-t-il entendre, permettront de réduire l’impact de l’aérien sur les émissions de CO2.

En temps normal, ce discours aurait été tout à fait audible car un ministre en charge des aéroports a pour mission de promouvoir l’activité aéroportuaire. Mais nous ne sommes plus en temps normal. Et c’est bien pour cela que les propos du ministre, si ils sont responsables au regard de ses prérogatives, ils ne le sont pas du tout aux yeux de la situation que nous vivons car chaque kilo de CO2 épargné aujourd’hui participe à la lutte contre le réchauffement de notre planète.

Plutôt que d’inciter nos compatriotes à voyager modérément, notre édile leur adresse le message contraire et lui apporte une caution officielle : « Surtout ne changez rien, continuez d’exercer pleinement votre liberté de voyager ! ». Pourtant, nous savons qu’il faut réduire drastiquement  toutes les émissions de gaz à effet de serre et donc aussi celles issues du transport aérien.

Notre ministre aurait pourtant pu délivrer un tout autre message à La Libre. Un message en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique. Voici ce qu’il eut été courageux de déclarer :

« Le secteur aérien est un secteur qui contribue au réchauffement climatique. C’est pourquoi, dans le cadre de la politique de transition durable que nous menons en Wallonie, nous souhaitons limiter la croissance des activités aéroportuaires. Si je comprends que nos compatriotes aiment ou doivent se déplacer à l’étranger en avion, je me dois de les responsabiliser sur leur contribution, par ces déplacements, aux émissions de GES. L’impérieuse nécessité de limiter ces émissions à 1,5 degré en 2050 nous impose de modifier dès à présent nos modes de vie. Je vous informe donc que pour respecter cette norme, chaque personne, par ses activités, devra limiter ses propres émissions à moins de 2 tonnes d’équivalent CO2 par an alors qu’elle en émet aujourd’hui 8.4 tonnes[2]. Et pour vous aider à agir de façon responsable, il me semble opportun de rendre publique quelques valeurs d’émissions produites par les vols aériens et les trajets ferroviaires. Un vol A/R Bruxelles-Rome émet par passager 0.47 Tonne d’équivalent CO2, un vol Bruxelles-New-York 1.9 T, un vol Bruxelles-Tokyo 3.1 T et un vol Bruxelles-Sydney 6.0 T. Un trajet A/R en TGV Bruxelles-Marseille émet quant à lui 0.08 T et un trajet en train ou en voiture (3 passagers) Bruxelles-Rome émet 0.17 T. J’invite donc chacun et chacune à trouver un nouvel équilibre et à agir en conscience, en réduisant progressivement ses émissions d’équivalent CO2.».

C’est cette implication que nous attendons de nos politiciens car pour préparer la population au grand changement à venir, c’est aujourd’hui qu’il faut adapter le discours politique pour inciter toutes les forces vives de notre pays à se mettre en route, sans délai, vers un nouvel équilibre de vie.

Opinion parue le 4 mai 2023 dans les colonnes de la libre Belgique et sur le site LaLibre.be


[1] Le GIEC, urgence climatique. Le rapport incontestable expliqué à tous, Sylvestre Huet, Tallandier, 2023.

[2] https://co2.myclimate.org/

À la Une

Intelligence artificielle. A l’origine était la confusion.

Intelligence artificielle.

N’est-il pas une association sémantique plus antinomique que celle-là ? D’un côté, l’intelligence, fruit d’une complexification et d’une cérébralisation de notre humanité entamées il y a des millions d’années dans le Rift africain, de l’autre, le triomphe fulgurant d’une traduction binaire de la réalité dont l’expansion à la surface de la terre trouve son origine il y a seulement quelques décennies. Ce monde dématérialisé, les big data l’ont mis en chiffres, ils l’ont encodé avec des séquences de 0 et de 1[1]. Nous découvrons ces jours-ci combien il est dangereux d’associer notre si précieuse faculté de penser à un artifice, aussi puissant, ingénieux et utile puisse-t-il paraître.

Pour la première fois peut-être dans l’histoire de l’humanité, une vie humaine a été enlevée par l’emprise nocive d’une machine.

Pour la première fois peut-être dans l’histoire de l’humanité, une vie humaine a été enlevée par l’emprise nocive d’une machine. Non pas une emprise physique mais une emprise psychologique et émotionnelle. On peut même aller jusqu’à dire une emprise affective. La pensée humaine a été pervertie par des algorithmes anonymes dans des laboratoires de la Silicon Valley. Avec la mort au rendez-vous. Comment cet homme jeune et intelligent a-t-il pu confier ce qu’il avait de plus précieux, le trésor de sa pensée et de son affection à un artefact ? Comment a-t-il pu croire que cette machine qui, reconnaissons-le, a bien des raisons de nous séduire, était en capacité de l’accompagner et de le conseiller dans sa quête ?

En quelques semaines, la nouvelle attraction numérique, chatgpt, a été visitée par plus de 100 millions d’internautes. Un pouvoir d’attraction inédit. Des chatbots, ces agents conversationnels, offrent désormais leurs services aux humains. Cette chronique est bien trop courte pour prétendre répondre à toutes les questions essentielles que pose cette nouvelle réalité.

L’intelligence humaine et l’intelligence artificielle perdent à l’usage leur spécificité, avec pour corollaire une dimension programmatique et hautement symbolique. Un jour, elles ne feront plus qu’une

Posons-nous toutefois une question qui, me semble-t-il, est à l’origine de cette confusion entre l’Homme et la machine. Ce pouvoir de fascination qu’exerce la machine sur l’Homme ne commence-t-il pas par les mots que l’on utilise pour le qualifier ? L’intelligence artificielle nous vient sans détour du terme anglais « artificial intelligence » définit par Wikipedia comme « opposée à l’intelligence humaine ». Pourtant, intelligence humaine et intelligence artificielle perdent à l’usage leur spécificité, avec pour corollaire une dimension programmatique et hautement symbolique. Un jour, elles ne feront plus qu’une.

Et ainsi, la machine colonise progressivement l’humain en le dépossédant de ce qu’il a de plus précieux, son libre arbitre, sa liberté de penser et en définitive son âme.

Alors bien sûr, le monde est en ébullition. On propose ici un moratoire sur le développement de ces outils, là-bas l’interdiction d’utilisation sur le territoire national. Mais au fond, dans cet acte désespéré de notre concitoyen, ne faut-il pas voir l’expression d’une déshumanisation profonde engendrée par la place que la machine a prise, à nos côtés, dans nos vies. L’expression aussi d’un laisser faire qui conduit l’outil a toujours précéder l’intention humaine. N’entendons-nous pas si souvent dire que l’instrument possède d’innombrables potentialités qu’il convient à l’homme de découvrir par son usage ? Ne nous répétons-nous pas qu’il ne faut pas ralentir le progrès ? Et ainsi, la machine colonise progressivement l’humain en le dépossédant de ce qu’il a de plus précieux, son libre arbitre, sa liberté de penser et en définitive son âme. Le monde est ainsi devenu qu’il y a si peu de place pour interroger préalablement la portée et les effets des développements technoscientifiques. Tout doit aller vite. Les recherches doivent être rentables à plus courte échéance. On se concentre davantage sur ce qui est possible et si peu sur ce qui est souhaitable pour notre société.

Est-il envisageable de mettre sur pied une instance mondiale ou à tout le moins européenne qui imposerait une réflexion éthique préalable pour encadrer le développement technoscientifique ? Il faut mettre l’esprit critique au cœur de la démarche éducative disaient à l’unisson deux universitaires lors d’un face à face sur la chaine de télévision LN24. A l’évidence. Mais cela n’est pas suffisant.

Que la mort tragique de cet homme puisse être l’occasion d’une prise de conscience profonde afin de restaurer la primauté de notre humanité sur les dérives que le monde numérique fait peser sur elle.


[1] L’homme nu. La dictature invisible du numérique, Marc Dugain et Christophe Labbé, édition PLON, 2016.

À la Une

La sobriété est un impératif de survie.

Les réponses technoscientifiques ne suffiront pas face à la crise climatique.

Le diagnostic est désormais établi, incontestable et irréversible. Nous devrons nous passer, à brève échéance, des énergies fossiles dont la consommation effrénée depuis plus d’un siècle a durablement dégradé l’habitabilité de notre planète.

La question n’est donc plus de savoir ce qui doit changer mais comment changer. Pour être plus précis, comment nos sociétés pourront-elles arriver, à l’horizon 2050, à annuler les 50 milliards de tonnes de gaz à effet de serre (GES) émis annuellement alors que ces émissions continuent d’augmenter (+ 23,6 % depuis 2005) ? Nous le savons, si nous n’y arrivons pas, les conditions de vie de nos enfants et de nos petits-enfants seront lourdement précarisées et les inégalités entre les pays du nord et du sud deviendront explosives.

Changer l’équation qui régit notre civilisation moderne

Force est de constater que le réflexe technoscientifique de nos sociétés hyper-rationalistes a très vite investi cette question sans fondamentalement changer l’équation qui régit notre civilisation moderne. La poursuite d’un progrès matériel à travers la liberté totale d’un marché tout puissant n’est pas ou peu remise en cause.

Malgré certaines avancées notables, la réponse apportée actuellement à l’immense défi posé par le dérèglement climatique est très loin d’être satisfaisante. Que constate-t-on dans les nombreuses initiatives qui sont prises par le monde politique et par les décideurs économiques ? Le « technosolutionnisme » c’est-à-dire la confiance dans la capacité des nouvelles technologies à résoudre les grands problèmes du monde est aux avant-postes. Le discours ambiant nous fait croire que tous les problèmes pourront trouver des solutions dans des technologies meilleures et nouvelles. Très peu de place est accordée dans ce narratif à l’indispensable modération de la consommation et de la production. On va produire et consommer différemment, voilà tout ! Surtout, ne parlons pas de sobriété, terme qui dans certains milieux demeure encore un tabou et une insulte à la doxa néolibérale. Les experts du GIEC soulignent pourtant, dans leur dernier rapport, le caractère incontournable de la sobriété dans la lutte contre le dérèglement climatique. Ils pointent aussi pour la première fois la nécessité de réguler la publicité.

Trois solutions en « trompe l’oeil »

Ces solutions technoscientifiques sont ambitieuses, voire orgueilleuses, et nous sont présentées « en trompe l’œil », occultant l’importance de la sobriété.

  • L’électricité remplacera bientôt l’essence dans les moteurs de nos voitures mais les métaux stratégiques qui composent nos batteries, présents également dans toutes les nouvelles technologies numériques, restent extraits par une consommation énergétique démesurée à laquelle s’ajoute la pollution des écosystèmes et les drames humains liés à l’activité minière. Petit détail, la Chine produit 85 % de ces ressources actuellement utilisées dans le monde.
  • Le carburant « vert » remplacera, nous dit-on, le Kérosène de nos avions et le fuel lourd de nos bateaux de croisière. On en est encore très loin[1].
  • Le recyclage de nos très nombreux déchets ouvre certes de nouvelles possibilités d’emplois mais le revers de la médaille est qu’il reste polluant et qu’il n’incite pas ou si peu à la modération et permet de rester dans une logique de consommation illimitée.

A côté de cela, certaines pratiques du système consumériste globalisé reste encouragées et dans le même temps décrédibilisent les efforts technologiques engagés et hautement financés par les pouvoirs publiques. Le calendrier commercial et le développement de l’e-commerce par exemple restent largement stimulés par une industrie publicitaire toujours plus envahissante pour doper les ventes.

« Une tentative de dissimulation toxique »

On voit bien que le monde politique reste très frileux à évoquer la sobriété comme matrice de leurs futurs projets de société. Pourquoi donc ne pas avoir un discours beaucoup plus affirmé sur la nécessité d’une société plus sobre? Il est évident qu’aujourd’hui encore, plus de croissance implique plus d’émission de CO2. Dans le même temps, on constate, comme le montre le New Climate Institute allemand dans une récente étude[2], que les engagements de réduction d’émissions sont rarement réalisés par les plus grandes entreprises des secteurs les plus polluants. L’ampleur de ce greenwashing  a même inquiété l’ONU, dont le secrétaire général, Antonio Guterres, lors de la dernière COP en Égypte, fustigeait « cette tentative de dissimulation toxique » des entreprises qui « pourrait faire tomber le monde de la falaise climatique »[3].

« Vivre tous simplement pour que tous puissent simplement vivre » (Ghandi)

Pour transformer notre société (sur)abondante en une société plus modérée, nous devons exiger de nos élus et des responsables économiques, par tous les moyens possibles, d’introduire dans leurs projets et leur communication la nécessaire sobriété qui doit s’inscrire dans notre projet de société et faire partie d’un nouveau récit visant à refonder un sens commun aux actions collectives et individuelles. Le Mahatma Gandhi, par l’exemple de sa vie, invitait à « vivre tous simplement pour que tous puissent simplement vivre ». Son combat non violent contre les ségrégations et les inégalités prend un sens nouveau aujourd’hui car vivre simplement devient également un impératif pour préserver l’habitabilité future de notre « maison commune » et assurer la survie de l’humanité.

Opinion parue le 7 mars 2023 dans les colonnes de la libre Belgique et sur le site LaLibre.be

[1] Pourquoi arrêter l’avion ne devrait plus être un débat, Bon Pote, site d’info sur le réchauffement climatique, 6/2/2023.

[2] Corporate climate responsability monitor 2023, New climat Institute, February 2023.

[3] Grandes entreprises et neutralité carbone : regrettable greenwashing, Isabelle de Gaulmyn, La Croix du 13/2/2023.


À la Une

Le combat écologique et économique sera long et douloureux mais il rendra à l’Homme toute sa dignité

Manif pour le climat, 2 décembre 2018, © [Grapher & Co] – Pierre Jeanjean

Notre conscience nous alerte

Nous savons bien aujourd’hui, nous le sentons au plus profond de nous-même, que nous ne pouvons plus continuer à vivre dans un monde comme le nôtre. Notre conscience nous alerte. La crise climatique et la crise énergétique viennent faire basculer[1] un système malade depuis bien longtemps qui vécut les premiers symptômes aigus de sa maladie en 2008 lors de la crise financière mondiale. Ces symptômes, bien qu’ils fussent graves, ont été assez rapidement neutralisés par une intervention financière massive des Etats. La vie du patient a pu ainsi être mise hors de danger.

L’argent subordonne l’humain, la nature et l’Etat

Depuis mars 2020, tout s’est accéléré. Nous découvrons que les crises que nous vivons sont le résultat de déséquilibres profonds que nous, humains de ce monde, ne pourrons plus longtemps supporter. L’expression des symptômes révèle aujourd’hui les causes du mal et une thérapie périphérique n’y fera rien. Le mode de vie du patient est désormais en jeu s’il veut préserver son existence. Ce sont les deux piliers du modèle économique actuel qu’il convient de faire évoluer drastiquement, à savoir un capitaliste mondialisé et un néolibéralisme tout puissant, qui subordonnent l’humain, la nature et l’État au fonctionnement des marchés financiers et numériques. On voit bien que le système actuel conduit à épuiser les ressources humaines et naturelles pour générer le plus de profit sans veiller à leur régénération. Les conséquences sont dramatiques. Les coûts environnementaux et sociaux sont externalisés et ce sont les plus pauvres et les plus vulnérables qui en payent le lourd tribut. Nous prenons conscience des inégalités qui sont révélées à l’occasion des dérèglements climatiques. Elles existaient bien entendu depuis longtemps. Mais aujourd’hui nous ne pouvons plus les ignorer.

Les pays, majoritairement du Sud, qui font face ces dernières années aux plus graves intempéries sont ceux dont l’activité n’a pas ou si peu participé au dérèglement climatique. Ces pays sont de surcroit les moins enclins à pouvoir y faire face par manque de moyens et de développement. Ils sont aussi ceux qui maîtrisent le moins leurs revenus. Un exemple parmi tant d’autres. Le marché du cacao. Les planteurs des pays tropicaux ne perçoivent que 6% des 100 milliards de dollars par an que représente le marché mondial du cacao et du chocolat, verrouillé par les grands industriels. Est-ce bien légitime ? Pourquoi ne pas rémunérer ces producteurs locaux au juste prix ? Comment pouvons-nous encore justifier ce système spéculatif ?

Nous sommes en tous cas à un point d’évolution majeur, qui par sa soudaineté, son ampleur et la multiplicité des enjeux qu’il révèle, lui confère les caractéristiques de ces moments de basculement dans notre Histoire.

Une conscience planétaire émergente

Ce modèle économique, incarné par les GAFAM et les multinationales, nous astreint depuis plusieurs décennies à un appauvrissement collectif. Même en période de croissance, les services sanitaires, culturels, éducatifs et de mobilité collective ont été désinvestis. La quête du lucre a tout supplanté.

A quelque chose malheur est bon. Les crises sanitaire, climatique et énergétique ont amorcé depuis deux ans un sursaut de conscience dans les populations du monde, exprimé dans les rues et sur les réseaux sociaux globalisés. Peut-être un peu de ce que le père Teilhard de Chardin appelait la Noosphère est en train d’émerger, cette communion d’esprit planétaire qui croît vers un état convergent d’unité et de spiritualisation de la matière[2]. Nous sommes en tous cas à un point d’évolution majeur, qui par sa soudaineté, son ampleur et la multiplicité des enjeux qu’il révèle, lui confère les caractéristiques de ces moments de basculement dans notre Histoire.

Trois voies seront capitales pour traverser ce basculement. (1) A titre individuel, il faudra aller toujours davantage vers des modes de vie et de production plus sobres et respectueux du vivant dans tous les domaines et inscrire cette démarche dans un sens commun qui nous manque tant. (2) A titre collectif, nous devrons continuer à défendre et consolider des nations et des institutions supranationales fortes, démocratiques, solidaires, autonomes et capables de résister aux régimes liberticides, illibéraux et impérialistes qui apparaissent dans le monde. Et en même temps, au plus près des réalités locales, nous devrons encourager des alliances d’intérêt général portées par des partenariats dans lesquels société civile, citoyens et entreprises doivent devenir des acteurs à part entière de l’intérêt général[3] sur le modèle de l’économie sociale et durable et deviennent une alternative crédible au système capitaliste et néolibéral hyper-individualiste[4]. (3) L’État doit redevenir un garant et un stratège de l’intérêt général pour financer massivement de nouvelles façons de produire, pour aider notre économie à se reconvertir, pour mieux répartir la richesse et pour améliorer les comportements collectifs[5] . Au consumérisme individualiste doit faire place une sobriété économique orientée par une vision durable et solidaire de notre société.

Inverser l’échelle des valeurs

Charles Peguy, en 1914, dans une vision hautement prémonitoire disait ceci du monde moderne : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure. Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde. De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. »

Dans le monde moderne, l’échelle des valeurs a été bouleversée. Pour dire vrai, elle a été anéantie. Et le combat qui débute aujourd’hui, celui d’inverser l’échelle des valeurs, sera long, ardu, douloureux mais nous pouvons augurer qu’il rendra à l’Homme toute sa dignité et replacera l’argent à sa juste place, celle qu’il n’aurait jamais dû quitter, à savoir un instrument de mesure et non la mesure de toute chose.

Titre original : Une conscience planétaire est en marche, celle de l’impérieuse nécessité d’un monde plus sobre, plus solidaire et plus collectif

Opinion parue sur le site LaLibre.be le 11 décembre 2022 et dans les colonnes de la libre Belgique le 2 janvier 2023.


[1] Le moment est venu du grand basculement, opinion de Pascal Warnier, La libre Belgique du 19 février 2019.

[2] Pour une spiritualité du cosmos. Découvrir Teilhard de Chardin, François Euvé, Editions Salvator, 2015.

[3] Etre radical. Dialogue entre deux générations pour transformer l’économie, B. et H. Sibille, Edition les petits matins, 2022.

[4] La sobriété est notre plus grande richesse, interview de Eloi Laurent, économiste français dans l’Obs du 8 septembre 2022.

[5] De la nécessité d’un Etat fort pour dynamiser la mutation de notre société, opinion de Pascal Warnier, La libre Belgique du 29 décembre 2020.

À la Une

Cette coupe du monde n’est plus de notre temps

Libre de droits -Pixabay

Des conditions de travail inhumaines

Des ouvriers, plus de 800.000, venus d’Asie et d’Afrique pour bâtir des stades et construire des routes, continuent de travailler dans des conditions accablantes et d’être logés dans de minuscules cellules où ils s’entassent, au milieu des usines, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale qatarienne. Cette réalité, toujours présente sur les chantiers du prochain mondial de football au Qatar, est relayée depuis plusieurs années par les médias internationaux. Ces travailleurs et travailleuses ont été soumis, dès l’attribution de la coupe du monde 2022, à une exploitation et à des violences généralisées, notamment à du travail forcé ou non payé et à des horaires excessifs1. 6.500 d’entre eux sont décédés depuis 2010 rapportait The Guardian le 22 février 2021. Aujourd’hui, les autorités de la petite monarchie du Golfe assurent qu’ils prestent sous un régime moins défavorable. Et pourtant, ils continuent à oeuvrer sous un soleil de plomb, dans des conditions de bruit et de poussière terriblement laborieuses et restent à la merci de patrons sans scrupules. Le gouvernement qatarien a, sous la pression de la Fifa, donné des garanties en ayant mis fin, en octobre 2019, au système de kafala (système de parrainage du travailleur étranger par un employeur local), longtemps décrit comme un outil de servitude. Il a également annoncé la hausse du salaire minimum (230 €) et imposé certaines normes sur les logements2. Malgré cela, sur le terrain, les évolutions sont lentes et souvent soumises au bon vouloir des patrons locaux et les plaintes que les ouvriers peuvent désormais déposer sur une plateforme officielle aboutissent difficilement eu égard au temps d’attente très long et aux conditions financières des plaignants.

Après plus de 10 années de violation des droits de l’homme sur les chantiers du mondial 2022, Amnesty International et une coalition d’organisations de défense des droits humains et de supporters ont demandé le 19 mai dernier au président de la FIFA de travailler avec le Qatar en vue de mettre en place un programme global de réparation qui selon l’ONG devrait s’élever au moins à 420 millions d’euros et de veiller à ce que ces violations ne se répètent pas, à la fois au Qatar et lors de prochains tournois3. Cet appel sera-t-il suivi d’effets probants d’ici le mois de novembre, et après que les feux de ce spectacle mondialisé se soient éteints ? Les milliers de victimes trouveront-elles une juste rétribution aux souffrances endurées au bord du golfe persique ? Rien n’est moins sûr.

Une aberration environnementale

Très vite après l’attribution de la coupe du monde à un pays réputé pour son climat torride, l’étonnement fût généralisé. En effet, comment imaginer organiser la plus grande compétition au monde dans une telle fournaise. Les autorités qatariennes ne manquèrent pas d’évoquer, pour leur défense, les prouesses technologiques qui permettraient aux équipes de s’affronter dans les meilleurs conditions. Des stades de plusieurs dizaines de milliers de places seraient construits et entièrement climatisés. Aujourd’hui, cette aberration environnementale nous saute au visage. C’est tout simplement inconcevable au vu de l’accélération des dérèglements climatiques ces dernières années et de leurs effets désastreux. Ne citons ici que la consommation astronomique d’énergie et de matière première pour construire les infrastructures, acheminer les équipes et leur staff ainsi que les spectateurs (1,2 millions de visiteurs) et organiser l’évènement. Et, évoquer l’achat de crédits carbone pour compenser les émissions de CO2, ce « permis de polluer », comme le font les autorités locales, est tout simplement inaudible tant on sait combien le marché de ces crédits est mal régulé au niveau international et les pratiques de greenwashing monnaie courante4. Tout cela pour quel bénéfice ? Un spectacle dont on sait que la dimension sportive passe bien loin derrière les enjeux financiers et commerciaux dont les bénéfices, nous le savons tous, iront grossir la manne des plus fortunés de ce monde.

Un évènement en totale contradiction avec les grands défis du 21e siècle

Nous avons donc là un évènement qui, au fil des années et des révélations, est apparu comme étant totalement anachronique sur le plan des responsabilités sociales et environnementales. Le pays hôte et la Fifa portent au premier chef le poids de ces responsabilités. Cet évènement qui se déroulera du 21 novembre au 18 décembre prochains porte en lui le lourd tribut d’une décennie de manquements flagrants au respect le plus élémentaire des droits humains et aux préconisations du GIEC clamées inlassablement depuis 3 décennies.

Cette coupe du monde, incarnation d’un capitalisme financier qui épuise ressources humaines et naturelles, n’est assurément plus de notre temps car elle véhicule tout ce que nous devons combattre, individuellement et collectivement, pour faire face au défi climatique c’est-à-dire la gabegie énergétique, l’inflation des déplacements, la mondialisation productiviste et consumériste. En prenant part à ces grands jeux du stade comme joueur, fédération de football,sponsor, spectateur ou téléspectateur, ne cautionnons-nous pas ce modèle qui a engendré l’organisation de ce mondial qui restera sans aucun doute le plus attentatoire aux droits humains et le plus néfaste pour notre planète ?

Ce mondial apparaît aujourd’hui comme le vestige d’un temps passé et d’un système – le système capitaliste mondialisé – devenu terriblement inégalitaire et dans l’incapacité de répondre avec force au défi écologique vital de ce XXIe siècle.

1 Amnesty international, https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2019/02/reality-check-migrant-workers-rights-with-two-years-to-qatar-2022-world-cup/

2Au Qatar, les ouvriers étrangers souffrent toujours, Umm Salal à Doha, La Croix du 7 juillet 2022.

3La Fifa doit mettre en place un programme de réparation, Amnesty international, https://www.amnesty.be/infos/actualites/fifa-qatar-indemnites

4Les petits secrets carbonés de la coupe du monde 2022, Sébastien Castelier, La Libre du 6/09/2022.

À la Une

Comment remettre radicalement en cause certains modes de vie contemporains ?

Illustration de Olivier Poppe (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

Oui, il est possible de faire évoluer les mentalités en vue de lutter contre les inégalités écologiques, économiques et sociales. Deux voies et une condition devraient être suivies.

Le lundi 7 février dernier, Paul Magnette, président du PS, déclarait à l’hebdomadaire flamand Humo : « Faisons de la Belgique un pays sans commerce électronique, avec de vrais magasins et des villes animées ». Cette nouvelle forme de commerce – désincarné – représente, disait-il, une régression sociale et environnementale. Une sortie provocante qui s’est faite sur fond de débat relatif au travail de nuit dont le Parti socialiste refusait au parlement d’en voir l’extension. Très vite, ses propos ont été vivement critiqués. On a pu lire dans la presse, dans les heures qui ont suivi cette sortie médiatique, des réactions aussi vives que caricaturales : « Le 19e siècle ne peut être un projet de société », « Paul Magnette vit encore à l’âge de pierre ».

La question que l’on peut se poser est de savoir si il est indécent aujourd’hui de remettre radicalement en cause certains attributs du progrès, comme l’a fait le premier édile de Charleroi, alors qu’ils sont souvent présentés comme étant le pourvoyeur de prospérité future, le vecteur de profit et d’emplois ou encore le promoteur de plus de bien-être pour la population ? Est-il indécent d’affirmer l’impérieuse nécessité d’amorcer un virage à 180° parce que nous avons le sentiment, et nous sommes de plus en plus nombreux à l’éprouver, que certains modes de vie nous conduisent vers un monde de plus en plus insaisissable et en définitive un monde qui trace son sillon vers plus d’inhumanité ? Byung-Chul Han dans son ouvrage « La fin des choses » (Acte Sud, 01/2022) fait le constat que le monde concret et durable est érodé au profit d’un univers plus éphémère, plus digital et plus artificiel. « Nous n’habitons plus la terre et le ciel, nous habitons Google Earth et le Cloud ».

Et si cet épisode politico-médiatique nous démontrait que les consciences semblent encore loin d’accepter des réformes profondes et de quitter des modes de vie et de production devenus intenables alors que de nombreuses inégalités sociales, économiques et écologiques croissent vertigineusement depuis la fin des années ‘80. Comment ne pas voir que le commerce en ligne mondialisé est nuisible, qu’il procède d’une atomisation cybernétique qui appauvrit le lien social et met en danger nos jeunes, qu’il incite toujours plus à la consommation impulsive, qu’il offre à ses employés des conditions de travail parfois très éloignées des standards occidentaux, qu’il fait exploser la consommation énergétique. Et pourtant, les achats en ligne des consommateurs belges ont progressé de 293 % en 10 ans. Autre commerce, autre exemple : le trafic aérien. Il est revenu à son niveau d’avant 2019 alors que l’on sait l’impact environnemental que produit ce mode de déplacement. Il en va de même pour le commerce et le tourisme maritime.

Nous savons aujourd’hui qu’il faut faire évoluer les mentalités et que cela nécessite d’y mettre les moyens, en sensibilisant sans relâche (voire en contraignant) le monde économique et la population à l’adoption de nouveaux comportements. On a vu combien la communication et les mesures de crise ont conduit, ces deux dernières années, une grande majorité d’entre nous à adopter de nouveaux comportements de prévention sanitaire, en un temps record. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour changer notre modèle dominant, à la voracité unanimement reconnue et à bout de souffle, en un modèle plus social, écologique et solidaire ?

Pour cela, il nous semble que deux voies devraient être suivies :

1. Réaffirmer collectivement des principes et des valeurs – une éthique – qui s’appliqueraient à tous les domaines de notre vie comme le respect du vivant sous toutes ses formes, la sobriété dans les comportements humains, la justice sociale, économique et écologique et qui prendraient l’ascendance sur les sacro-saintes compétitivité, performance et rentabilité. L’ennemi, ce qui endort nos consciences et les rend dociles, est ce que Mark Hunyadi, philosophe à l’UCLouvain, qualifie de petite éthique dans son essai  La tyrannie des modes de vie  (Editions Le Bord de l’eau, 2015). L’éthique, selon cet auteur, n’est plus un garde-fou de nos pratiques et de notre système dans leur globalité mais en est devenue, pour éviter de les interroger au fond, leur vassale en les regardant sous la loupe de l’individu. En réintroduisant des balises à visée globale, les décisions publiques et les comportements individuels pourraient être réorientés pour changer en profondeur notre système et répondre aux urgences de ce XXIe siècle.

2. Lutter contre notre « adhésion affective » au système dont nous contribuons tous les jours à renforcer son emprise sur nos vies. Par nos choix et par nos comportements, ce système tisse la toile d’un consumérisme qui, dit encore le chercheur, « va dans le sens de nos inclinations naturelles, favorisant notre confort, exploitant notre fascination technique, excitant la passion infantile de profit et de compétition et nous obligeant à adopter ses valeurs fondamentales et à devenir des utilitaristes individualistes ». Le système productiviste et consumériste qu’est le capitalisme nous y encourage, souvent à notre insu.

La sortie de Paul Magnette vient bien à-propos. Malheureusement, elle émane du président du PS, parti politique qui a validé la venue du géant chinois Alibaba à Liège Airport dont la croissance est pointée du doigt par plusieurs associations dont Inter-Environnement Wallonie et le Réseau des consommateurs responsables1. On ne peut pas vraiment dire que cette décision encourage une transition économique durable. Il est à craindre que ce cri du coeur ne nuise plus qu’il ne soit l’avocat de cette transition urgente en raison justement de son décalage, qui saute aux yeux, avec des décisions politiques récentes.

Pour porter un changement « à la racine » de société, il faut des idées, des paroles et des décisions. Il faut surtout, pour qu’elles fassent sens et remportent l’adhésion de tous, que les responsables publiques qui les portent en incarnent la cohérence.

Cette opinion est parue dans La Libre Belgique du 16 août 2022

L’auteur a participé à la première université d’été chrétienne sur la justice sociale, qui s’est déroulée les 29-31 juillet 2022.

1« Miser sur Liège Airport, c’est développer notre capacité de nuire », Libre Eco du 23 avril 2022.

À la Une

Soyons visionnaires: plantons une nouvelle forêt aux abords de Louvain-la-Neuve

Dans le nouveau monde qui vient, si l’on veut préserver notre planète, les critères qui s’imposeront dans la prise de décision individuelle et publique seront la sobriété, la durabilité et le respect du vivant. Dans tous les domaines. A tous les niveaux. Et sans relâche.

Le 15 juillet 2021, des pluies torrentielles s’abattaient sur le Brabant wallon, mettant sous eau plusieurs villes et villages de la jeune province. Louvain-la-Neuve n’a pas fait exception. Le tout nouveau quartier Courbevoie a ainsi vu ruisseler des torrents d’eau en provenance de la Nationale 4, située en surplomb de ce nouvel ensemble immobilier. Les parkings ont été fortement inondés et les bassins d’orage construits en contrebas se sont avérés largement insuffisants pour contenir la puissance des flots dévalant la pente et se frayant naturellement un chemin vers la vallée de la Dyle située quelques kilomètres plus bas.

Le 4 avril 2022, le Giec publiait le troisième et dernier volet de son 6e rapport. Les constats des précédents rapports se voient largement confirmés. Il existe un lien sans équivoque entre les activités humaines et le dérèglement climatique ayant notamment pour conséquence des phénomènes climatiques extrêmes de plus en plus fréquents. « Nous sommes à la croisée des chemins. Les décisions que nous prenons maintenant peuvent garantir un avenir viable. Nous disposons des outils et du savoir-faire nécessaires pour limiter le réchauffement et ses incidences catastrophiques » a déclaré Hoesung Lee, le président du Giec. Mais il faut agir vite, fort et sur tous les fronts.

Pour un geste fort, ambitieux et historique

Le 26 avril 2022, le média Nationale 4 publiait une investigation sur les inondations de l’été 2021 dans la zone Courbevoie à Louvain-la-Neuve. La conclusion de cette enquête révèle que les bassins d’orages construits dans le parc jouxtant ce nouveau quartier sont sous-dimensionnés car abreuvés d’un trop-plein d’eau provenant d’un espace agricole «oublié» de 15 hectares, situé en amont de la N4. D’après les journalistes de ce nouveau média, ce débordement des eaux était prévisible et d’ailleurs déjà évoqué en 2019 dans un rapport commandité par l’UCLouvain, propriétaire historique des terrains cédés à Courbevoie. Le conseil communal de la ville s’est emparé du sujet à la demande du collectif Kayoux. Le président du conseil avouera en séance que : « A présent nous devons avoir le souci du très long terme, compte tenu des changements climatiques, il y aura nécessairement de fortes intempéries, donc un besoin de l’ensemble de l’égouttage de LLN d’être ajusté ». L’échevin des voiries déclarera pour sa part que : « Il doit être fait un grand bassin d’orage dans le champ. C’est là : retenons l’eau avant qu’elle n’arrive (…) On se dirige vers ça. C’est clair dans la tête de tout le monde. ( …) ».

Pour lutter contre les phénomènes climatiques extrêmes, les élus et les responsables locaux doivent penser et agir préventivement. L’UCLouvain pourrait renoncer au profit financier que représente un terrain à lotir de 15 ha en amont de la N4.

Nous voyons bien, par cette problématique locale, que les décideurs publics doivent faire face de plus en plus souvent aux conséquences des changements climatiques, oubliant trop souvent de penser et d’agir préventivement. Il nous semble qu’ils restent habités par le court-termisme et par la croyance en la toute-puissance technoscientifique. A un problème correspond inévitablement une solution technique.

Zone Est de Louvain-la-Neuve (Source : Raphaële Buxant, Média Nationale 4)

Plutôt que de construire un bassin d’orage et vouloir comprimer l’eau dans du béton, agissant ainsi en maître et possesseur de la nature, pourquoi ne serait-il pas décidé d’une autre voie. Par un geste fort, ambitieux et historique, l’UCLouvain pourrait renoncer au profit financier que représente le terrain à lotir de 15 hectares entre N4 et E411. Elle pourrait renoncer à certaines ambitions urbanistiques pour, à la place, planter une forêt plutôt que d’accroître, en un endroit critique, l’artificialisation des sols. Ce geste visionnaire, dont nous mesurons bien évidemment ce qu’il représente de subversion, de doter la cité néolouvaniste d’un deuxième poumon vert, serait pleinement en accord avec l’engagement urgent que requiert le réchauffement climatique. Un geste emblématique et avant-gardiste qui aurait le pouvoir de marquer les esprits et d’indiquer que oui, une page se tourne et une autre s’ouvre que nous aurons toutes et tous à écrire avec l’encre du respect de notre milieu de vie comme seul et unique vecteur de progrès. Ce choix permettrait de limiter plus naturellement et avec plus d’efficacité le ruissellement des pluies particulièrement en provenance d’une zone située en surplomb de la ville. En effet, il est établi que nos forêts absorbent 150 litres d’eau de pluie au m² et par heure, là où une zone agricole n’en retiendra que … 2 litres (https://canopeecooperative.be/inondations-catastrophe-naturelle/). En plus d’agir sur l’imperméabilisation des sols, ce choix aurait également l’avantage de réduire sensiblement l’effet de surchauffe en période de canicule mais aussi d’absorption du CO2 à un endroit de très grand trafic automobile. Une solution pérenne est donc à portée de main. D’autres villes ont déjà fait le choix de la durabilité par de vastes chantiers de re-végétation comme Växjö, « la ville la plus verte d’Europe » ou Göteborg en Suède ou encore Angers, seule ville française à avoir obtenu le prix de « Villes arborées du monde » décerné par la FAO pour avoir radicalement augmenté la végétalisation à la fois dans la ville mais aussi en lisière de celle-ci avec le concours d’associations et d’habitants qui entretiennent une relation forte aux arbres qui les entourent (Comment Angers enrichit son patrimoine arboricole, La Croix, 25-26 mai 2022).

Aujourd’hui, ce sont des décisions radicales qui permettront de protéger la population face aux aléas naturels qui menacent. Pourquoi l’UCLouvain en partenariat avec la ville et la région wallonne n’ oeuvrerait elle pas davantage à l’édification d’une cité plus résiliente en concevant une urbanisation plus ajustée aux caractéristiques environnementales. N’est-ce pas la vocation d’une université, ici dans sa mission de développement urbain, d’être à l’avant-garde de la société et de ses évolutions  ?

Dans l’ancien monde qui disparait, les critères économiques, de rentabilité financière, d’immédiateté et d’expansion prévalaient sur toute autre considération. Dans le nouveau monde qui vient, si l’on veut préserver notre planète, les critères qui s’imposeront dans la prise de décision individuelle et publique seront la sobriété, la durabilité et le respect du vivant. Dans tous les domaines. A tous les niveaux. Et sans relâche.

Engageons-nous-y avec détermination. Car planter une nouvelle forêt aux abords de Louvain-la-Neuve, ce n’est pas formuler une utopie de plus mais c’est tout simplement répondre à l’urgence climatique et garantir le bien-être futur des citoyens, de leurs enfants et de leurs petits-enfants.

Cette opinion est parue dans La Libre Belgique du 8 juin 2022

Elle a donné lieu à une question parlementaire au Parlement de Wallonie le 27 juin 2022. La Ministre de l’Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-être animal, Céline Tellier, a répondu le 13 septembre 2022 : https://www.parlement-wallonie.be/pwpages?p=interp-questions-voir&type=28&iddoc=113644

À la Une

Bilan de la crise Covid: et si on écoutait enfin les citoyens ?

Un collectif citoyen estime qu’il est « vital de tirer un bilan de ces deux années de mesures sanitaires », face à une « société largement épuisée et fragmentée » et une démocratie fragilisée.

Nous, citoyen.ne.s, avons vécu deux années de mesures sanitaires éprouvantes : confinements, arrêt brutal de nos activités sociales et professionnelles, isolement, décrochage scolaire virtuel, discours politiques anxiogènes et stigmatisants, polarisation sociale…

Notre société est aujourd’hui largement épuisée et fragmentée. Les services de santé mentale sont débordés de demandes, qu’il s’agisse d’enfants, de jeunes ou d’adultes en détresse.

Notre démocratie est fragilisée par une gestion Covid qui a été autoritaire et qui a largement mis à mal le rôle des parlements et de la société civile en les privant de leur légitime droit de participation aux décisions essentielles de notre Cité. Notre Etat de droit a été malmené durant ces deux années.

L’instauration du Covid Safe Ticket a introduit un clivage social inacceptable : les citoyen.ne.s qui gardent leurs droits à une liberté de circulation et à une vie sociale, sportive et culturelle, et les autres, stigmatisés parce qu’ils hésitent ou ne veulent pas se faire vacciner.

Après la vague Omicron et la levée de la plupart des mesures sanitaires, la tentation est forte d’oublier au plus vite ces deux années de cauchemar et de reprendre une vie normale. C’est bien sûr compréhensible et légitime.

Mais notre société est K.O., les séquelles sont profondes et cette manière totalisante de gérer la crise peut reprendre à la moindre flambée épidémique ou par simple entêtement, comme le démontre l’obligation vaccinale qui plane toujours sur le personnel soignant. Or cette gestion autoritaire offre un boulevard aux idées d’extrême-droite (lire le rapport du CRISP : La Belgique après deux ans de Covid-19).

Selon la philosophe française Barbara Stiegler, grande spécialiste de la santé publique et de la démocratie sanitaire, « les mesures autoritaires de restriction n’ont pas seulement abîmé nos libertés, notre modèle démocratique et le contrat socialqui sous-tend notre République. Elles ont aussi transformé le champ de la santé publique, justement, en un champ de ruines. »

Tandis que l’OMS rédige en ce moment un traité pour gérer les futures pandémies au niveau mondial, dépossédant les États signataires de leur responsabilité par rapport à leurs propres citoyens.

Une autre gestion Covid est possible

Nous, citoyen.ne.s, estimons qu’il est vital de débattre librement de ce bilan sanitaire, d’en dégager les principaux enseignements, de re-créer des liens humains et chaleureux et d’interroger notre démocratie. Une autre gestion Covid est possible ! D’autant plus que nous savons aujourd’hui que l’avènement de chocs épidémique, climatique, énergétique sera plus fréquent et de plus grande ampleur à l’avenir. Nous devons préparer notre démocratie à y faire face.

Notre collectif, « Les citoyens contagieux », réunit près de 800 citoyen.ne.s actif.ve.s dans de nombreux domaines : psychologues, enseignant·e·s, artistes, soignant·e·s, universitaires, indépendant·e·s, ouvriers, agriculteur·trice·s, journalistes, économistes, juristes, philosophes, sociologues, prêtres, …

Et notre virus, c’est la démocratie !

Refusant le discours de haine sociale largement médiatisé, nous avons co-signé le 22 décembre 2021 la carte blanche Vacciné.e.s ou non : et si on écoutait l’autre ?

Investir massivement dans la santé, l’éducation, la culture, le climat, …

Nous estimons qu’il est aujourd’hui temps d’ouvrir le débat et nous plaidons, pour sortir de cette crise, pour un investissement massif dans la santé, le bien-être, l’éducation, la culture, la démocratie participative, la justice sociale, la prospérité et le climat.

Nous invitons dès lors tout citoyen.ne à notre Journée citoyenne du 21 mai à Namur. Au programme : débat citoyen participatif, performance artistique, conférence-débat, drink convivial, …

Accordons-nous un temps de réflexion et de rencontres humaines, condition nécessaire pour faire vivre notre démocratie et notre volonté de faire société.

Nous pourrons alors contribuer avec plus de force et de pertinence à la construction collective d’une société juste, solidaire et résiliente.

Bienvenue à toutes et tous : soyons contagieux.ses !

Par Michèle Desonai, psychologue, psychanalyste et assistante à l’ULB; Christophe Haveaux, journaliste; Raphaële Buxant, bio-ingénieure et Professeure de sciences et Pascal Warnier, économiste – au nom du collectif Les citoyens contagieux.

Carte blanche publié sur le site LeVif.be, le 11 mai 2022

À la Une

Louvain-la-Neuve : la faillite de notre librairie n’est pas une fatalité !

Pascal Warnier, Economiste et Citoyen de Louvain-la-Neuve

Sandrine Pourtois, Thérapeute et Initiatrice du groupe FB « Agora Renaissance »

Ce mardi 26 avril, le tribunal de commerce de Tournai a confirmé la faillite des deux librairies belges de Furet du Nord, celle de Namur et celle de Louvain-la-Neuve. C’est une bien triste nouvelle pour tous les amoureux du livre. Dans la cité universitaire, c’est un lieu culturel historique qui risque de disparaître.

Ce mardi 26 avril, la faillite de notre librairie a été prononcée par le tribunal de commerce de Tournai et elle a fermé ses portes dans la foulée. Une bien triste nouvelle pour tous les amoureux du livre. Nous nous sentons tous aujourd’hui orphelins de ce lieu de découverte, d’échange et par dessus tout de plaisir, situé au coeur de la cité universitaire. C’est un lieu culturel historique qui risque de disparaître.

Comme l’a écrit si joliment Charif Majdalani dans sa chronique parue ces jours-ci dans le quotidien La Croix1, en franchissant les portes d’une librairie, « qui n’a pas senti ce moment d’ébriété devant le bruissement muet de l’immense variété de la pensée humaine, devant l’enivrante liberté de choisir à quelle source de plaisir, de joie, de satisfaction intellectuelle il va puiser. (…) Qui n’a pas éprouvé l’exaltation de se sentir environné et d’avoir à portée de main simultanément tout ce que les humains ont pu produire pour tenter de résoudre l’énigme de nos existences et de notre présence sur terre, ce vaste dépôt de savoirs et d’histoires ». Peut-on aujourd’hui nous résoudre à la disparition d’un lieu d’une si grande richesse humaine ?

Notre librairie n’est pas un commerce au sens littéral du terme, c’est-à-dire un lieu où l’on échange un objet contre une somme d’argent. Non, notre librairie est bien plus que cela. C’est un lieu culturel, un espace de rencontre et de discussion. Là où, seul ou accompagné par un libraire, on aime à parcourir le chemin de notre désir de lecture pour y emporter finalement le livre qui va nourrir dans les jours et les semaines qui suivent notre imaginaire, notre appétit de découverte et de connaissances. Et ce livre fera désormais partie de notre histoire personnelle, intime, de notre chemin de vie. Ce qui se vit dans une librairie n’a rien de commercial en fait. Ce qui se vit là dépend de l’atmosphère qui y règne, du dévouement et de la disponibilité des libraires, de ce qu’ils consentent à nous livrer de leur intimité, de leurs lectures, de leur passion, de leur recherche personnelle aussi et c’est tout cela qui éclaire notre propre choix de lecture. Toute cette richesse est, vous en conviendrez, bien éloignée de l’inflation publicitaire et du diktat des prix que l’on observe si souvent dans la réalité commerciale.

Malheureusement, pour qu’un tel lieu puisse survivre, il faut des conditions économiques favorables qui ne semblent plus être réunies aujourd’hui dans une ville pourtant dédiée à l’éducation et à la transmission du savoir. Un comble. La fermeture de notre librairie n’est pourtant pas une fatalité, elle est le symptôme d’un système économique injuste qui ne favorise bien souvent que les commerces de masse, les hypermarchés, véritables puissances financières et attractives, ces lieux impersonnels voués en définitive à faire du chiffre, « à rémunérer des actionnaires en quête de performance et à répondre à des critères de compétitivité-prix qui font pression sur les charges2 » (Eva Sadoun, entrepreneuse et activiste française). C’est donc bien ce capitalisme vorace, cet environnement économique hyper-concurrentiel et la fulgurance du commerce en ligne qui ont eu raison, une fois encore, d’un collectif de travail consciencieux et dévoué au sein d’un commerce de proximité. Un collectif de travail qui n’a pas ménagé sa peine durant les périodes de confinement, jusqu’aux portes de l’épuisement, pour garder ouvert ce lieu de ressourcement essentiel. Où donc est la reconnaissance du travail accompli par ces personnes en temps de crise ? Enfin, la privatisation de l’artère principale de Louvain-la-Neuve et les loyers exorbitants qui y sont pratiqués contribuent bien entendu à cette funeste décision de faillite. Cette orientation économique imprimée au centre ville et l’ombre étouffante du centre commercial ont largement contribué à altérer la vitalité d’un tissu de commerces de plus petite taille.

Aujourd’hui, un projet de renaissance d’une nouvelle librairie est déjà en gestation, encouragé et soutenu par de nombreux usagers-lecteurs, près d’un millier à ce jour. Il faudra du courage et de l’abnégation pour se frayer un chemin dans la jungle néolibérale qui sévit aussi dans notre petite cité voulue par ses fondateurs « à taille humaine ». De toutes parts, on entend les appels à la sobriété économique, à la transition écologique, au commerce de proximité, au retour de l’essentiel dont la culture en est le fidèle serviteur. Une fois encore, des citoyens répondent présents pour relever ce défi. Pourtant, ce qui est attendu en ces temps de grande mutation, c’est que les autorités publiques s’impliquent elles aussi dans des projets concrets pour démontrer que la transition économique et écologique n’est pas qu’un slogan mais qu’elle se traduise prestement, ici et maintenant, pour sauver un commerce de proximité, un lieu de culture et un collectif de travail de qualité dans une ville à haute vocation éducative et culturelle.

Ensemble, autorités publiques, université et citoyens-lecteurs, nous devons sauver ce lieu de culture3.

Cette opinion est parue le 30 avril 2022 sur le site de La Libre.be

1La librairie, ma bibliothèque et moi, chronique de Charif Majdalani, La Croix du 1er avril 2022.

2La sphère économique dysfonctionne , Eva Sadoun dans La Libre,Belgique des 23-24 avril 2022.

3 Pour encourager et soutenir ce projet de renaissance : agorarenaissance@gmail.com

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Ottignies Louvain-la-Neuve : une image écornée du monde politique

Le renversement de majorité à Ottignies Louvain-la-Neuve est un incident politique qui érode la confiance du citoyen.

C’est par un bref communiqué publié ce mercredi 19 janvier que les citoyens et la bourgmestre elle-même ont appris que les groupes OLLN 2.0-MR, Avenir (CDH) et PS du conseil communal annonçaient avoir conclu un nouvel accord de majorité ayant pour conséquence directe l’éviction du partenaire ECOLO, aux affaires depuis l’an 2000. Les nouveaux coalisés ont fait très peu de déclarations sur les raisons de leur décision, au mépris des citoyens qui n’ont vraisemblablement pas le droit d’être informés et de comprendre la justification de ce coup de force politique. Démocratique, il l’est sans doute mais il est surtout profondément irrespectueux de leur partenaire de majorité et des électeurs de la cité brabançonne. Le nom du nouveau bourgmestre a été annoncé très vite après le renversement de la coalition, sans attendre le vote par le conseil communal de la motion de méfiance constructive.

Revenons un instant aux faits qui ont précédé cette rupture politique.

L’échevin écolo du budget et des finances avait estimé, dans les colonnes du magazine Medor du mois de décembre, que l’UCLouvain, acteur central de la ville, ne contribuait pas suffisamment aux finances communales. S’en est suivi la publication, le 13 janvier, d’une lettre ouverte dans la presse par un conseiller communal CDH reprochant à son partenaire de majorité la sévérité de ses propos à l’égard de l’Alma Mater. Ce dernier ne manquera tout de même pas d’indiquer que cet incident ne pouvait remettre en cause l’action politique de la majorité mais devait permettre d’ouvrir un dialogue, ce qui était d’ailleurs également le souhait de l’échevin incriminé. Une semaine plus tard, ces paroles ont été contredites par la réalité des faits.

Une image écornée du monde politique

Quelle image du monde politique cela donne-t-il ? Particulièrement au niveau local. La confiance dans le personnel politique est déjà suffisamment écornée au sein de la population que pour donner à nouveau, à travers cet incident, l’impression que des choses se sont arrangées en catimini alors qu’ il n’y a pas de désaccords profonds au sein de la majorité communale. Ou si il y en a, les citoyens n’en sont pas informés. On peut bien légitimement se poser les questions suivantes : ce coup de force arrange-t-il certains mandataires ? Y-a-t-il des dossiers bloqués que l’ « on » souhaiterait faire aboutir rapidement ? Et si c’est le cas, pour quelles raisons personnelles ou politiques ?

Voyons en quoi cet incident politique dénature le sens de la démocratie représentative et fragilise encore un peu plus ce mode de gouvernance publique qui reste certes le moins mauvais d’entre tous mais dont les acteurs, pour rester légitimes, doivent témoigner respect et transparence à l’égard de la population au risque de rompre le contrat social qui les lie aux électeurs.

Ce coup de force a été mené envers et contre les accords signés en 2018 et ce sans aucune raison sérieuse et apparente de devoir interrompre inopinément et en cours de législature le pacte de majorité. Le respect de la parole donnée entre partenaires a été foulé aux pieds.

Les citoyens ont été irrespectueusement oubliés et trahis. Ce coup de Jarnac a été ourdi dans les coulisses du pouvoir sans aucune transparence à l’égard des citoyens.

Alors que le conseil communal n’avait pas encore été saisi pour l’organisation du vote relatif à une motion de méfiance constructive, la nouvelle majorité annonçait déjà publiquement le nom du prochain bourgmestre en dépit du respect dû à cette instance politique.

Au lendemain des prochaines élections, sans doute entendrons-nous certains élus s’émouvoir du vote « rejet » de la population à l’égard du monde politique, que l’on ne pourra alors que constater et sur lequel les analystes politiques ne manqueront pas de s’interroger. Ce sont des incidents comme celui-ci où les principes fondamentaux comme le respect et la transparence sont malmenés qui, mis bout à bout, érodent la confiance du citoyen dans les institutions et les mandataires politiques et fragilisent en fin de compte notre démocratie représentative.

Une vigie citoyenne s’exprime

Heureusement, une vigie citoyenne s’est levée à Ottignies-Louvain-la-Neuve pour exprimer, à travers une « Déclaration commune à nos élus d’Ottignies-Louvain-la-Neuve », « sa désapprobation totale » et son désir d’ « une démocratie respectueuse des partenaires et des citoyens qui ne sont pas seulement des machines à voter ». A l’heure où ces lignes sont écrites, un millier de citoyens ont apporté leur voix à cette initiative.

En l’an 2022, la voix des citoyens se fait entendre plus ostensiblement que par le passé et cela, c’est une bonne chose pour notre démocratie. Mais, nos élus communaux auront-ils seulement le courage politique d’en tenir compte et de faire mentir ainsi l’idée selon laquelle le citoyen n’est écouté qu’au moment des élections ?

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 1e février 2022

À la Une

Demain, papa, je devrai payer le droit de venir auprès de toi !

Le Covid Safe Ticket, un dispositif de vaccination obligatoire déguisée

Mon cher papa réside dans une maison de repos et de soins. Je lui rends visite très régulièrement depuis 6 mois. La présence de son épouse, de ses enfants et petits-enfants à son chevet est un soutien essentiel pour lui. Bientôt, je ne pourrai plus le visiter ou alors au prix d’une dépense financière indécente. Pourtant, je n’ai enfreint aucune loi. J’ai tout simplement jugé en âme et conscience de ce qu’il était juste de faire pour moi et pour autrui face au virus de la covid-19. Ce choix est strictement personnel, dûment éclairé et réfléchi. Il ne contrevient à aucune loi de mon pays et ne cause aucun préjudice à quiconque. Il n’est donc ni légalement, ni moralement répréhensible. En imposant le Covid Safe Ticket (CST), un passeport sanitaire requis pour accéder à de nombreux lieux tels que l’horeca, la culture, le sport et les établissements de santé, les autorités publiques laissent peu de choix aux citoyens belges qui désirent fréquenter ces lieux. Et c’est un euphémisme que d’écrire cela. En effet, soit ils apportent la preuve de leur vaccination ou de leur guérison, soit ils se soumettent à un testing fréquent et coûteux. Ce qui revient en définitive à imposer une obligation vaccinale déguisée aux personnes qui devront faire un usage régulier du CST.

Le Covid Safe Ticket, une source de discrimination entre vaccinés et non-vaccinés

Dans mon pays, on va m’obliger à passer un contrôle aux frontières de l’établissement où séjourne mon père. Pour passer cette nouvelle porte de Brandebourg, je devrai présenter un passeport. Pour moi, ce passeport ne sera valide que si je consens à la vaccination ou si je paye plusieurs centaines d’euros par mois en tests PCR ou antigéniques. Ce sera la condition pour que je puisse me rendre auprès d’une personne qui m’est chère, autant que je le faisais auparavant. Ce dispositif attente au droit fondamental de tout être humain à pouvoir, sans condition, se tenir auprès d’un proche lorsqu’il est malade ou invalide. Il installe également un profond clivage dans la population. Les personnes vaccinées pourront aller et venir à leur guise alors que les personnes non-vaccinées devront payer pour avoir le même droit. Voilà le pays dans lequel je vais vivre dans les prochains mois sans savoir quand ces mesures seront levées, ni à quelles conditions. Elles reposent, en plus, sur une insécurité juridique qui fragilise sa légalité et sa légitimité (Nicolas Thirion, professeur de droit à l’Ulg, la Libre du 6/10/2021).

La peur a gagné les sphères dirigeantes de notre pays au mépris des règles démocratiques

Très prochainement, cette mesure linéaire va condamner de nombreux belges, à commencer par les plus jeunes, à une vie privée du droit à certaines libertés sans que les élus de notre nation n’aient pu débattre en profondeur de l’application et de l’implication d’un dispositif discriminant et liberticide. Pourtant, nous ne sommes plus dans une « situation d’urgence épidémique ». Nous en sommes sortis depuis plusieurs mois. La toute grande majorité des personnes âgées et/ou fragiles (avec facteurs de comorbidité) de notre pays est protégée de la covid-19 par la vaccination et elle n’est donc plus susceptibles de saturer les soins intensifs dans nos hôpitaux en cas de contamination. Comment dès lors expliquer que le CST soit imposé à toute la population belge (hormis les moins de 12 ans) pour protéger une minorité, cible privilégiée du virus, qui est déjà protégée ? La réponse à cette question est sans doute à rechercher dans la peur qui a gagné les esprits, dans l’angoisse latente qui a envahi les sphères dirigeantes de notre pays et qui dirige leurs décisions. Elle est sans doute aussi à rechercher dans le désir impatient de « vivre comme avant », sans contrainte, sans prévention. Comme si ce coup de semonce n’était en définitive qu’un petit caillou sur le chemin triomphal de notre modèle sociétal matérialiste et consumériste dont tant de signes aujourd’hui nous montrent les limites.

Demain, une société ouverte, tolérante et juste ou bien intransigeante, coercitive et de contrôle

C’est un tournant que nous abordons dans notre société. Il indique déjà ce que sera notre « vivre ensemble » demain. Soit nous l’abordons dans le respect et la dignité de chacun et dans l’application scrupuleuse de nos règles démocratiques – notamment la prééminence du parlement sur le gouvernement pour des questions majeures de société -, soit nous lui imprimons la marque de l’intransigeance, de la coercition et du contrôle, sans dialogue avec les forces vives de la nation. Il n’est pas facile de trouver la juste mesure entre l’intérêt collectif et les libertés individuelles dans une situation encore très impactée par l’émoi collectif. Pour y arriver, il faut entendre toutes les voix, ouvrir le débat, chercher le consensus social le plus large. Ce n’est malheureusement pas ce que nous constatons en ce moment. Négocier ce virage ne relève plus d’un choix strictement sanitaire mais bien d’un choix plus large, un choix de société.

Opinion publiée par Pascal Warnier sur le site web du Vif/L’Express, le 27 octobre 2021

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Les personnes non-vaccinées n’ont-elle pas le droit au discernement et au libre arbitre ?

Des propos irrespectueux et stigmatisants

Les propos tenus par le ministre Vandenbroucke le 9 septembre dernier sur le plateau de Terzake (VRT) au sujet de la restriction de liberté des personnes non-vaccinées sont irrespectueux et indignes d’un responsable publique. Ils sont profondément discriminants.  « Qu’allons-nous faire des gens qui ne se font pas vacciner ? Allons-nous les mettre en prison ? Allons-nous les anesthésier et leur injecter quand même ? Ce n’est pas possible, et n’est donc pas faisable »  a-t-il lancé sur un ton ironique. Mais « on peut refuser des libertés aux personnes qui ne veulent pas être vaccinées. Si vous ne vous faites pas vacciner, vous devez être prêt à vous faire tester tous les jours si vous voulez aller dans un café, et cela va bientôt commencer à coûter très cher ». Le couperet est tombé. Ne pas se faire vacciner reviendrait selon le ministre à être sanctionné dans l’exercice de libertés pourtant reconnues à tous les belges sans exception. Une semaine plus tard, c’est le premier ministre De Croo, à l’issue du Comité de concertation (Codeco), qui enfonce le clou en attribuant la responsabilité du maintien de l’épidémie aux seules personnes non-vaccinées (« C’est l’épidémie des non-vaccinés »). Le Ministre-président du gouvernement wallon Elio Di Rupo quant à lui alourdira encore un peu la charge en déclarant que ces personnes « doivent bien mesurer les conséquences de leur inaction et de leurs tergiversations ».

Un parlement resté hors jeu pour des décisions capitales

Par ces propos discriminatoires, ces responsables politiques ne reconnaissent plus aux personnes qui ont décidé de ne pas se faire vacciner le droit au discernement et au libre arbitre à propos de leur propre santé mais aussi à propos des comportements individuels de prévention et de protection qu’elles sont capables d’adopter pour elles-mêmes et pour les autres et qui sont bien connus aujourd’hui. A cela vient s’ajouter la décision de toutes les régions de notre pays d’imposer le covid safe ticket à de nombreux secteurs tels que l’Horeca, la culture, le sport, les établissements de soins et maisons de repos. Rappelons tout de même que jusqu’à présent les élus de la nation ne se sont pas saisis de la question de l’obligation vaccinale, ils n’en n’ont pas débattu et à fortiori ne l’ont pas votée. L’exécutif est par conséquent tenu de respecter ce fait que ce soit dans ce qu’il communique aux citoyens ou dans les mesures qu’il décide d’adopter. Or, ce que nous constatons ces dernières semaines, c’est qu’il s’exprime et agit comme si cette obligation avait été entérinée et était devenue légale. Ce qui n’est pas le cas.

Une obligation vaccinale déguisée

Le Codeco voue, envers et contre tout, un culte sans limite à la poursuite de l’immunité collective en plaidant sans relâche pour une vaccination massive de la population, du plus jeune au plus âgé, du plus fragile au bien-portant, de l’infirmière à l’employé de bureau, alors que cette stratégie, à l’heure des variants et du délitement rapide de la réponse immunitaire, est discutable et loin de faire l’unanimité dans la communauté scientifique, surtout sur le moyen et le long terme. Israël s’apprête d’ailleurs à injecter une quatrième dose à sa population et n’hésite pas à déclarer qu’il faudra à l’avenir en passer par là tous les six mois. Une gestion différenciée en fonction du risque que chaque belge encourt, dans sa singularité, est simplement déniée et pourtant gagnerait à être sérieusement envisagée. Les médecins généralistes ont été mis hors jeu alors qu’ils travaillent au plus près de la population. Nos édiles basent leur décisions sur des chiffres et des modèles statistiques. Alors que nos hôpitaux sont loin d’être saturés depuis le début de l’été, que les protocoles de prises en charge se sont nettement améliorés, que les lits occupés en soins intensifs par des patients covid sont en baisse et que l’on ne meurt pratiquement plus de la covid-19 en Belgique1. « On voit que malgré la reprise des activités, la rentrée des classes, etc. les chiffres de l’épidémie restent sous contrôle et même sont tout à fait positifs pour l’instant » confirme d’ailleurs Yves Coppieters, expert en santé publique de l’ULB, sur DH Radio ce 17 septembre 2021.

Nos ministres imposent malgré tout indirectement, par leurs paroles et par leurs décisions une obligation vaccinale déguisée ayant pour corollaire une restriction forte des libertés pour les personnes ayant fait le choix de ne pas se faire vacciner ou l’ont rendue coûteuse et particulièrement « impactante » pour celles d’entre elles qui disposent de faibles revenus.

Eduquer pour vivre avec le risque plutôt que vouloir l’éradiquer

Des voix pourtant réclament aujourd’hui une évaluation transparente des mesures sanitaires prises depuis un an en Belgique et ce par un large panel de scientifiques. Si toutes les personnes âgées et vulnérables sont protégées – et si elles ne le sont pas veillons à ce qu’elles le soient -, pourquoi la circulation du virus représente-t-il encore à ce point un danger. Ne doit-on pas vivre avec ce risque sachant que si le vaccin protège surtout les personnes fragiles et âgées des formes graves de covid-19, il n’empêche toutefois pas la contamination ? Ne doit-on pas accepter ce risque parce que, à l’avenir, des vagues épidémiques adviendront plus fréquemment et que la vaccination ne sera pas le remède miracle ?2 Plutôt que de lever un doigt réprobateur et moralisateur qui n’a pour seul effet que d’amplifier un climat de suspicion et d’accusation, ne serait-il pas plus judicieux de sensibiliser les belges à la prévention de leur santé, au renforcement de leur immunité, aux mesures de protection et à la responsabilisation individuelles et collectives plutôt que de leur faire miroiter, à la veille de l’automne, le retour à la vie normale après vaccination, en laissant tomber tous les gestes de protection ?

Un virage vers quelle société ?

C’est un tournant que nous abordons aujourd’hui dans notre société. Il indique déjà ce que sera notre « vivre ensemble » demain. Soit nous l’abordons dans le respect et la dignité de chacun et dans l’application scrupuleuse de nos règles démocratiques – notamment la prééminence du parlement sur le gouvernement pour des questions majeures de société et l’obligation vaccinale en est une -, soit nous lui imprimons la marque de l’intransigeance et de la coercition sans dialogue avec les forces vives de la nation. Il n’est pas facile de trouver la juste mesure entre l’intérêt collectif et les libertés individuelles dans une situation encore très impactée par l’anxiété et l’émoi collectifs et par le spectre du réveil de la pandémie. Pour y arriver, il faut entendre toutes les voix, ouvrir le débat, chercher le consensus social le plus large. Ce n’est malheureusement pas ce que nous constatons en ce moment. Négocier ce virage ne relève plus d’un choix strictement sanitaire mais bien d’un choix plus large, un choix de société.

1 Au 22 septembre 2021, les ratios sont les suivants : 6,1 décès par jour en moyenne et 214 personnes en Unités de soins intensifs (c’est-à-dire 10 % des lits totaux accrédités en USI) alors que ces chiffres étaient de plus de 300 décès et 1500 personnes en USI au moment des pics épidémiques. Le taux de mortalité par rapport aux contaminations est descendu à 2 % et les plus de 65 ans représentent près de 92 % de ces décès.( Source : Sciensano, bulletin épidémiologique du 22/09/21)

2 Marie-Monique Robin en collaboration avec Serge Morand, La fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire, Editions La Découverte, février 2021.

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L’allongement des voies ferrées à Louvain-la-Neuve, un projet anachronique

Ce projet fait déjà l’objet d’un recours au Conseil d’État par l’Association des habitants de Louvain-la-Neuve contre le permis délivré en 2020. Aujourd’hui, il est anachronique et caduc au regard des standards de durabilité. Voici pourquoi.

L’allongement des voies ferrées à LLN, un projet anachronique

Vue d’artiste d’un projet alternatif possible, sans l’extension des voies ferrées à LLN, par Gloria Scorier

Un appel cosigné par le président de l’Association des habitants de Louvain-la-Neuve, Sébastien Combéfis et un collectif de citoyens.

Collectif de citoyens : Gaëlle Chapoix, Raphaële Buxant, Bernard Coupé, Jean Dumont et Monique Tasse : Membres du groupe de travail URBA sur le projet d’extension des quais de la gare de LLN.

Pascal Warnier, citoyen de Louvain-la-Neuve.

Monsieur Borsus, vice-Président de la Wallonie, ministre de l’Économie, du Commerce extérieur, de la Recherche et de l’Innovation, du Numérique, de l’Agriculture, de l’Aménagement du territoire, de l’IFAPME et des Centres de compétence,

Monsieur Henry, vice-Président et ministre du Climat, de l’Énergie et de la Mobilité,

Madame Tellier, ministre de l’Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-Être animal,

La clameur monte, en cet été 2021, pour appeler à un changement drastique et immédiat de nos modes de vie. La dégradation de notre planète n’est plus à démontrer et les signes avant-coureurs de catastrophes bien plus grandes nous sautent au visage en ce moment. En effet, 15000 scientifiques de 184 pays signaient déjà en novembre 2017 un appel contre la dégradation de l’environnement et, il y a quelques jours encore, ce sont 14000 scientifiques de premier plan qui ont à nouveau exhorté les dirigeants et la population du monde entier à basculer vers un monde plus durable et respectueux de la Biosphère. « Les signaux vitaux de la Terre s’affaiblissent », alertent-ils. Nous attendons le dernier rapport du Giec qui, d’après les premiers éléments, martèlera une fois encore qu’il y a urgence car « Notre maison brûle et nous regardons encore ailleurs ».

C’est dans ce contexte que, nous, habitants et usagers de Louvain-La-Neuve, lançons un appel à ce que, aujourd’hui, sans délai, vous vous engagiez à modifier un projet local qui va à l’encontre de la volonté du gouvernement wallon d’agir activement pour la transition vers une société durable. Ce projet initial qui fait déjà l’objet d’un recours au Conseil d’État par l’Association des Habitants de Louvain-la-Neuve contre le permis délivré en 2020, est devenu aujourd’hui anachronique et caduc au regard des standards de durabilité qui deviennent la norme dans de nombreuses villes européennes, notamment en matière d’aménagement du territoire et de mobilité.

Un projet d’extension des voies ferrées à Louvain-La-Neuve, aujourd’hui incohérent et inopportun, c’est :

  • Un projet coûteux qui rapproche les trains des automobilistes au détriment des autres usagers, complètement à l’opposé du principe Stop adopté par le gouvernement wallon qui met les piétons en priorité, suivis par les cyclistes, les transports en commun et enfin les voitures.
  • Un projet en zone classée « inondable » par la Région wallonne et déjà inondée plusieurs fois depuis début juin, notamment dans le Park&Ride du RER ; pourtant l’étude de cet aspect a été reportée à plus tard et les travaux ont déjà commencé, avec une augmentation de l »imperméabilisation à l’opposé du principe Stop Béton que le gouvernement wallon souhaite accélérer.
  • Un projet qui anticipe une hypothétique sur-construction avec deux murs de soutènement, financés par de l’argent public ; ils anéantiraient irréversiblement le haut potentiel intermodal de la zone et cette sur-construction créerait de surcroît une gare tunnel en cul-de-sac.

En répondant favorablement à notre appel, vous donneriez un signal fort, instaurant, à la place d’un projet du passé, un projet d’avenir qui porterait de nombreux éléments de transition durable.

Un nouveau projet, sans prolongement des voies et à moindre coût, qui s’inscrit pleinement dans l’ambition wallonne de transition durable, c’est :

  • Un projet qui instaure un espace intermodal accessible à toutes et tous (piétons dont PMR, cyclistes, usagers des transports publics…) en application du principe Stop.
  • Un projet qui inclut une large place pour un parking vélo et à un point vélo.
  • Un projet avec un minimum de béton qui permet la réduction de l’imperméabilisation des sols et des aménagements drainants et verts en continuité du parc de Courbevoie.
  • Un projet qui offre un aménagement ouvert en entrée de ville, accueillant, et favorisant la convivialité et le sentiment de sécurité.

Nous vous demandons de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour stopper ce projet et travailler sur un projet plus vert et plus intermodal co-construit avec tous les usagers. Autant il n’y a pas d’urgence à réaliser le projet actuel, autant il y a urgence à agir pour développer et mettre en place un projet alternatif durable.

Madame, Messieurs, c’est le moment ! Après la terrible catastrophe qui a touché notre région, dont beaucoup d’experts ont imputé les causes à l’aménagement du territoire et aux activités humaines, c’est le moment de vous engager pleinement, concrètement et sur le terrain, en modifiant le projet d’extension des voies ferrées à Louvain-la-Neuve et de démontrer que nos représentants politiques sont capables aujourd’hui en Wallonie de répondre aux préoccupations environnementales urgentes de sa population.

Madame, Messieurs les Ministres, impliquez-vous dans ce dossier et faites-en un dossier emblématique de votre volonté politique de changement tant au niveau régional qu’au niveau local. Faites-le sans délai. Nous ne pouvons plus attendre !

>>> Titre original : « L’allongement des voies ferrées à LLN, un projet anachronique à modifier de toute urgence ».

Cet Appel a été publié sur LaLibre.be le 15 août 2021

À la Une

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »

Ce matin à l’aube, je me suis retrouvé pour la première fois de ma vie occuper à vider ma cave envahie soudainement par les eaux. Alors que j’évacuais avec mon fils l’eau brunâtre, une phrase m’est revenue à l’esprit : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

Un monde qui a vieilli si vite

Cette phrase devenue célèbre, Jacques Chirac l’a prononcée en ouverture de son discours devant l’assemblée plénière du 4e sommet de la Terre à Johannesburg le 2 septembre 2002. Aujourd’hui, notre pays est sous eau et demain peut-être, sans doute, certainement il étouffera sous des chaleurs et des sécheresses extrêmes. Les prédictions des scientifiques, à commencer par celles du GIEC et des nombreuses ONG, se réalisent désormais et de plus en plus fréquemment sous nos yeux, ici chez nous, et dans de nombreuses contrées du monde. Nul besoin de décrire les manifestations de ce dérèglement global que sont les feux de forêts, les pluies torrentielles, les sécheresses et chaleurs extrêmes, et ses conséquences pour la biosphère : malnutrition et sous-alimentation, mortalité et morbidité liés aux occurrences climatiques extrêmes, morbidité liée aux maladies infectieuses, perte de biodiversité, extinction d’espèces vivantes.

Alors, maintenant que les bottes sont rangées et les torchons en train de sécher, deux questions surgissent en moi.

En prenons-nous aujourd’hui la pleine mesure de ce péril ?

Notre organisation sociale, notre système économique, les valeurs qui les traversent sont-elles encore adaptées pour y faire face ?

Nous devons absolument répondre à ces questions pour sauver notre monde, un monde devenu ancien. Il a vieilli en si peu de temps qu’il doit maintenant être régénéré et vite, pour insuffler une nouvelle espérance à notre civilisation et faire la preuve que l’intelligence humaine peut être capable, pour la première fois de son histoire, de faire face à cette menace anthropogénique, c’est-à-dire une menace qui a été engendrée par les activités humaines elles-mêmes.

Le changement est en marche mais il ne va pas assez vite, ni assez loin

Le discours du président de la république française a eu lieu il y a deux décennies. Des efforts ont été consentis depuis mais force est de constater au vu de l’accélération des changements climatiques et de leur impact sur la vie de centaines de millions d’êtres humains sur tous les continents, qu’ils sont largement insuffisants et bien trop lents. Et pourtant, des hommes et des femmes de bonne volonté ne manquent pas sur notre Terre et les propositions récentes de l’Union européenne par exemple mais aussi les actions concrètes d’une multitude d’acteurs à travers le monde sont à encourager et à soutenir. Le Green Deal, Pacte vert pour l’Europe, annoncé au printemps et concrétisé ce mercredi 14 juillet par un paquet de mesures ambitieuses « ouvrent le chantier d’une transformation, impérieuse et profonde, de nos sociétés et de nos économies dont on peine encore à mesurer l’ampleur et la rapidité » (La Libre 15/07/2021). Malgré cela, sous nos yeux depuis quelques années, les signes de ces changements sont à ce point aveuglants et assourdissants que la cécité de nos consciences devrait être absolue pour ne pas les voir, les ressentir et en définitive en être pleinement habité.

Nos libertés doivent être responsabilisées

Mais, nos bonnes vieilles habitudes reviennent au galop. Après 15 mois de restrictions fortes de nos libertés, la machine économique repart de plus belle. La publicité inonde à nouveau les ondes et les panneaux urbains. L’envie de consommation, restée sous le boisseau pendant cette période, rejaillit comme un volcan endormi. Le vaccin nous a libéré. Temporairement. Alors oui, il faut consommer mais sans doute moins et mieux, de façon durable. Si les autorités politiques de nos pays insufflent des changements, elles ne peuvent pas tout. Les peuples doivent se lever pour les inciter à plus, plus vite, plus fort. Pour, eux-même, prendre une part prépondérante à ce changement. De nouvelles valeurs qui apparaissent désormais notamment chez nos jeunes mais pas seulement bien entendu, doivent « percoler » partout et tout le temps pour changer durablement les mentalités et les comportements. Nous devons être plus solidaire, plus responsable vis-à-vis de notre biosphère, plus cohérent dans nos choix. De nouveaux systèmes politiques doivent apparaître avec plus d’État et plus de citoyenneté. Nos libertés enfin doivent être responsabilisées face à ces enjeux planétaires et de survie. Nous ne pouvons plus faire tout ce que nous désirons. Chacun des choix que nous posons dans nos vies doit être scanné à l’aune de son impact sur notre environnement non pas par une autorité extérieure mais par une autorité intérieure, une forme de « Sur moi » sous l’effet duquel nos désirs seraient filtrés et mieux orientés. Voyager, oui mais raisonnablement. Manger oui mais durablement. Surfer sur le web et les réseaux sociaux, oui mais pas tout le temps. Acheter sur les plateformes de vente en ligne, oui mais pas immodérément. Se vêtir, oui bien sûr mais « éthiquement ». Travailler évidemment mais solidairement. Construire, produire, habiter, assurément mais avec une visée écoresponsable.

La pluie s’est remise à tomber, en trombe, et nous enfilons en vitesse nos bottes encore humides. Alors que nous pénétrons dans ce mélange d’eau et de boue, je me sens soudain terriblement solidaire des populations qui souffrent régulièrement et meurent des dérèglements climatiques. D’autant qu’elles sont pour la plupart d’entre elles victimes de choix qui leur échappent et qu’elles n’ont pas les moyens de faire face aux conséquences dramatiques de ces dérèglements.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans le journal L’Avenir du 20 juillet 2021.

À la Une

À côté de la vaccination, où sont les mesures visant à promouvoir massivement l’éducation à la santé et à revaloriser notre système sanitaire ?

Sans de telles mesures, la vaccination ne risque-t-elle pas d’être une réponse à court terme ?

ll y a tout juste un an, alors que les premiers vaccins étaient annoncés par les Big Pharma, certains se sont très vite inquiétés de voir nos autorités rendre la vaccination contre la Covid obligatoire. Tous les responsables politiques ont alors affirmé qu’il n’était pas question d’imposer à la population cette vaccination. Elle se ferait uniquement sur base volontaire.

Un consentement sous influence

Que constate-t-on aujourd’hui ? La vaccination n’a en effet pas été rendue obligatoire mais au moment d’un déconfinement élargi, on remarque qu’elle s’impose par un chemin détourné. Si la nécessité de vacciner les personnes à risque est indispensable, par contre, on peut légitimement se demander si le choix de se faire vacciner de la majorité des belges a été librement consenti et de manière éclairée. Trois exemples concrets peuvent venir étayer ce doute.

Premièrement, la possibilité de voyager hors de nos frontières est conditionnée dans la plupart des pays européens par l’obligation de présenter un certificat de vaccination ou un test PCR de moins de 72h. Le vaccin est gratuit, le test PCR coûte au moins 47 euros dans notre pays. Beaucoup font le choix du vaccin pour pouvoir enfin voyager tranquillement1. En plus, pour alléger la note, nos ministres ont décidé d’offrir 2 tests PCR gratuits durant les vacances estivales à toute personne qui « n’a pas pu être vaccinée » et précisent-ils d’emblée pas à celles qui n’ont pas « voulu » se faire vacciner.

Le deuxième exemple concerne la participation aux festivals de l’été. La même logique est appliquée. Pour y participer durant l’été, toute personne ayant décidé de ne pas se faire vacciner devra débourser le prix d’un ou de plusieurs tests PCR pour avoir accès à ces divertissements à l’exception des jeunes de 6 à 17 ans, éligibles pour les tests gratuits. Touchant une population extrêmement peu affectée par des formes sévères de covid-19, cette mesure est d’autant plus discriminante qu’elle impacte la tranche de la population disposant de ressources financières les moins élevées et qui de surcroit ont le plus souffert du manque de contacts sociaux.

Le troisième exemple est la pression que subissent les « récalcitrants » dans leur vie sociale et professionnelle. On en parle peu mais cette pression est bien réelle. Trois exemples qui montrent que le consentement à la vaccination est sous l’influence de facteurs qui ne sont pas nécessairement en lien avec la santé et l’on peut se demander si la vaccination spécifique à la covid-19 ne devient pas tout doucement une condition de notre liberté notamment via l’adoption du passeport vaccinal.

La difficulté d’un discours nuancé

En outre, le climat anxiogène dans lequel nous baignons depuis 15 mois participe aussi à la difficulté pour chacun de se forger une vision critique et nuancée sur la question de la vaccination et du rapport risque/bénéfice de cet acte médical. Les consciences ont été littéralement envahies et gorgées d’informations anxiogènes. La livraison de la collection tracts des éditions Gallimard de la fin 2020 intitulée « Quand la psychose fait dérailler le monde »2 livre une réflexion d’ensemble largement documentée qui fait écho de ce phénomène mondial. Nos consciences peuvent-elles dès lors décider librement ? La population a-t-elle été réellement en mesure de peser le pour et le contre de cette vaccination et de décider ce qui convenait pour sa propre santé ?

Jean-Michel Longneaux philosophe à l’UNamur prévient dans une opinion publiée le 25/4/2021 dans La Libre : « La loi sur le droit des patients en son article 8 exige que l’on communique au patient ce que l’on peut espérer positivement de la campagne de vaccination, mais aussi ses limites et risques éventuels. (…) Il convient aussi d’informer en toute objectivité et avec la même rigueur critique sur les alternatives préventives et curatives existantes ». Cette dernière exigence a eu beaucoup de peine à exister, emportée qu’elle fut ces derniers mois par la promotion sans mesure de la vaccination et la communication continue de nos autorités sur la nécessité morale (protégeons les plus faibles et les plus âgés, c’est une condition à la reprise économique, c’est une condition pour recouvrer notre liberté, …) d’y adhérer. Sans doute aussi par la peur tapie au fond de chacun d’entre nous, au demeurant bien légitime. Mais rappelons tout de même que le taux de mortalité dû au virus s’élève à 0,21 % de la population et rapporté aux nombre de personnes contaminées à 2,3 %, dont une très grande majorité sont des personnes âgées et présentant un ou plusieurs facteurs de comorbidité. Même si ce taux aurait très probablement été plus élevé sans les mesures sanitaires imposées à la population, sont-ce là les chiffres d’un grand péril pour la santé publique ? s’interroge encore le philosophe namurois4.

Un emplâtre sur une jambe de bois ?

La vaccination n’est-elle pas, pour une majorité de la population en bonne santé (à l’exclusion bien sûr des plus âgés et des plus fragiles) un emplâtre sur une jambe de bois, une réponse à court terme – bien dans l’air du temps – si l’accent n’est pas mis, dans le même temps, sur d’ambitieuses politiques de prévention et sur de profondes réformes dont ont besoin nos systèmes agroalimentaire et sanitaire de ce début de XXIe siècle ? Où sont les mesures visant à promouvoir massivement l’éducation à la santé, à revaloriser notre système sanitaire  ? Si l’on avait parlé d’éducation à la santé autant que de distanciation sociale, de port du masque ou de vaccination, on aurait pu aborder cette crise, surtout après la première vague, en sensibilisant la population à se prémunir « autrement » et sans doute plus efficacement à long terme contre les risques des coronavirus, dont le Covid-19 n’est sans doute pas le dernier à se répandre sur notre planète. A chaque occurrence, devrons-nous vacciner plus de 7 milliards d’êtres humains ? Ne vaut-il pas mieux réserver la stratégie vaccinale aux plus fragiles de notre société et accepter de vivre avec un risque, somme toute limité pour la grande majorité d’entre nous ? Il est avéré depuis longtemps que notre corps peut se défendre efficacement contre les attaques virales pour peu que l’on prenne soin d’en renforcer les défenses immunitaires au quotidien. Les stratégies existent et sont bien connues – alimentation équilibrée, complémentation en oligo-éléments si nécessaire, pratiques régulière d’une activité physique -, elles sont souvent simples et peu couteuses mais elles entrent assurément en conflit avec les enjeux financiers gigantesques de l’industrie agroalimentaire et pharmaceutique qui disposent de lobbies puissants dans les coulisses du pouvoir. Le lien entre qualité du microbiote (et donc alimentation), exercice physique, complémentation en vit D, Zinc, sélénium, magnésium et le renforcement immunitaire a fait et continue de faire l’objet de nombreuses études. Bien que l’impact de ces différents éléments n’aient pas été analysés par des études randomisées dans le cadre précis de la covid-19, de solides études observationnelles  suggèrent un effet protecteur. En ce qui concerne l’efficacité des vaccins, les études préalables réalisées par les firmes pharmaceutiques, qui rappelons-le sont dispensées de toute responsabilité légale envers les effets secondaires des vaccins, ne sont elles-mêmes pas au bout de leur processus probatoire (ce sont elles qui l’affirment). Les seules données actuellement disponibles ne sont pas le résultat d’essais randomisés contrôlés en double aveugle et surtout ne sont pas le fruit d’études indépendantes mais mises à disposition par les producteurs de vaccins eux-mêmes. Ces quelques éléments qui nourrissent le doute et l’incertitude pour une partie de la population conduisent à la décision, pour ces personnes, de refuser ou de postposer la vaccination. Une large analyse coût/bénéfice des mesures sanitaires prises depuis 15 mois, comme réclamée par un collectif de médecins et d’universitaires tout récemment, serait certainement de nature à apporter plus de certitude en toute transparence et restaurer ainsi la confiance des citoyens.

Les personnes qui aujourd’hui osent avoir une pensée critique et nuancée par rapport à la crise sanitaire et qui décident, après mûre réflexion, de ne pas se faire vacciner, sont pénalisées par les autorités publiques voire par leur employeur et bien souvent interpelées ou même stigmatisées dans leur milieu amical, familial ou professionnel.

Soyons donc vigilants à ne pas nourrir en notre sein, le retour d’un maccarthysme cette fois sanitaire.

Opinion publiée par Pascal Warnier sur LaLibre.be le 7 juillet 2021.

1Le baromètre des vacances 2021 d’Europe Assistance indique que 84 % des belges sont prêts à se faire vacciner pour voyager.

2R.Girard et J-L. Bonnamy, Quand la psychose fait dérailler le monde , Tracts Gallimard, No 21, 2020

4Vers une vaccination obligatoire ?, opinion de JeanMichel Longneaux dans LLB du 24/2/2021

À la Une

La grande solitude des personnes hospitalisées

Illustration de Olivier Poppe (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

La sévérité des mesures sanitaires dans les structures de soins confronte les familles des patients les plus vulnérables et de longue durée à des conditions humainement éprouvantes. Nous en avons été les témoins ces dernières semaines

Mon cher père a été emmené d’urgence ce 31 décembre dans une clinique de la région bruxelloise. Si ses jours étaient en danger au moment d’arriver à l’hôpital, ils ne le sont plus aujourd’hui. Et nous le devons aux équipes soignantes qui se sont activées à son chevet malgré les terribles contraintes et charge de travail qui continuent de peser sur leurs métiers. Une urgence médicale représente toujours un choc émotionnel pour la famille du patient. Nous l’avons vécu âprement. Mais en cette période de pandémie, les mesures sanitaires drastiques appliquées par les institutions de soins ont rendu cette expérience bien plus éprouvante encore. Et elle risque, pour nous, de se prolonger encore longtemps.

La sentence est tombée. Carcérale

Avant de quitter l’hôpital, en cette soirée de la Saint-Sylvestre, on nous annonce en effet qu’aucune visite ne sera possible avant 7 jours. Une seule personne alors sera autorisée à voir notre père pendant une heure. Par la suite, la même règle sera d’application. Une fois par semaine, une personne – toujours la même -, une heure. La sentence est tombée. Carcérale. Elle nous touche dans notre affection maritale et filiale, dans notre désir de prendre soin et de réconforter. L’ombre funeste du coronavirus continue de planer insidieusement au dessus de nos têtes et vient broyer les fibres les plus sensibles de ce qui fait de nous des êtres humains.

C’est groggy par cette perspective impitoyable qui nous laissera éloignés de l’être aimé, souffrant et fragilisé, que nous quittons l’hôpital, hagards et remplis d’une profonde tristesse. Dans les jours qui suivent, quelques paroles glanées au bout du fil – quand nous arrivons à joindre notre père et qu’il est capable de s’exprimer – sont les miettes d’humanité dont nous devons nous satisfaire. Quel abîme entre le temps de l’hyper-communication et cette période de mise à l’écart forcée. Habituellement, l’ardeur des sentiments, la chaleur du toucher, la délicatesse du regard, le réconfort des paroles sont autant d’onguents prodigués lors de visites régulières auprès de l’être endolori pour apaiser ses souffrances. Cette époque sombre nous dépossède de ces moments d’humanité en nous maintenant à distance, envahis que nous sommes par le sentiment d’une oppressante impuissance, ne sachant que faire de notre désir de compassion puisqu’on ne peut le lui témoigner.

Cette règle, pourrait-on l’assouplir ?

Loin de ses proches, notre père est bien entendu pris en charge médicalement avec toute l’attention que son état requiert, nous n’en doutons pas un instant et nous en sommes profondément reconnaissants. Mais un frisson me traverse le corps lorsque je pense que si il devait rester isolé de sa famille dans les prochaines semaines, il pourrait très bien être en danger. Non plus en danger de mort mais en danger par manque d’affection. Une heure tous les sept jours, voilà le temps qu’il pourra passer au contact d’un seul de ses proches. Dans certaines structures de soins, aucune visite n’est même tolérée. La règle est toute puissante et indiscutable. Elle ne souffre aucune exception. Dix mois de pandémie sont passés par là. Mais cette règle, ne pourrait-on pas l’assouplir, dans certains cas du moins. Et ainsi rééquilibrer la balance entre la nécessité de juguler cette pandémie et le besoin pour le malade et ses proches de partager des moments d’affection « en présentiel » qui contribuent, eux aussi, à son rétablissement. Ne pourrait-on pas, par exemple, élargir la « bulle » des visiteurs à une ou deux personnes supplémentaires et conditionner leur venue par un test PCR négatif ?

La sévérité des mesures sanitaires dans les structures de soins confronte les familles des patients les plus vulnérables et de longue durée à des conditions humainement éprouvantes. Nous en avons été les témoins ces dernières semaines. Je voudrais exhorter ici les autorités politiques, sanitaires et hospitalières à considérer dans leurs décisions que la guérison d’une personne malade ne peut pas être obtenue uniquement par des soins médico-techniques aussi humains et efficaces soient-ils, mais également par la présence de ses proches à son chevet. Les nouvelles technologies de la communication sont bien utiles en ces temps de distanciation mais elle ne remplacent pas, loin s’en faut, la chaleur de la présence humaine. Négliger cette dimension anthropologique fondamentale ne ferait qu’accentuer le coût sanitaire et psychologique de cette pandémie. Osez, Mesdames, Messieurs, assouplir certaines règles pour venir en aide aux plus fragilisés de notre société, ceux et celles qui en ce moment ont le plus à souffrir de cette calamité, loin de leurs proches.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 23 et 24 janvier 2021

À la Une

De la nécessité d’un Etat renforcé pour dynamiser la mutation de notre société

L’ordolibéralisme peut nous offrir les règles du jeu capables d’accompagner concrètement la mutation de notre société.

S’il est une évidence qui a été révélée par la crise sanitaire de 2020 et avant elle par la crise financière de 2008, c’est l’importance de la puissance publique en temps de crise. Elle est pourtant, depuis 8 mois, souvent mise en cause. A juste titre parfois car ses atermoiements ont été nombreux, particulièrement dans notre pays. Et pourtant, l’État a rarement été autant sollicité pour répondre aux besoins accru de protection. Protection sanitaire, socio-économique et climatique.

La question est ici de savoir si le rôle actif de l’État sollicité à la faveur de ces deux crises majeures représente un atout pour dynamiser la mutation de notre société vers une société plus durable, plus équitable et plus résiliente. Nous pensons que oui, cette place plus affirmée peut contribuer à refonder un contrat social susceptible d’incarner les valeurs de ce début de 21e siècle, clamées avec détermination par tant de jeunes dans les rues du monde entier depuis le printemps 2019. Il s’agit du respect du vivant, de l’équité socio-économique et de la sobriété dans les activités humaines que ce soit dans les domaines des modes de production et de consommation, de l’utilisation des ressources naturelles, de la gestion énergétique, de la mobilité ou encore de la digitalisation de la société. Le Green Deal européen voté en début d’année et le plan de relance économique Next Generation EU, lourd de 750 milliards d’euros, présentent tous deux cet élan mais il nous semble que sans des règles du jeu redéfinies et acceptées largement dans la population et sans un arbitre légitime pour les incarner et les promouvoir, tout pacte, aussi ambitieux soit-il, se verrait déforcé. Les autorités publiques, à tous niveaux, doivent retrouver plus d’efficacité, plus de force de conviction et d’exemplarité et en fin de compte, plus de légitimité aux yeux de leur population. C’est là que la doctrine de l’ordolibéralisme ou à tout le moins son esprit et certains de ses principes peut nous éclairer. Pour les Ordolibéraux, l’État doit ordonner et réguler l’activité économique pour pallier les carences du marché mais il doit aussi veiller à moraliser la vie économique.

Ce courant, né outre-Rhin sur les cendres de la Grande Dépression de 1929, a mis en lumière le rôle d’un Etat régulateur subordonnant l’action gouvernementale à un ordre structuré du marché qu’il édifie et garantit, sans toutefois s’y substituer. Des économistes et sociologues de l’école de Fribourg élaborent alors un programme de recherche articulé autour de la notion d’ordre (Ordnung), comprise à la fois comme constitution économique et comme règle du jeu. Pour neutraliser les cartels et éviter que la guerre économique ne dégénère, il faut, disent-ils, un Etat fort. « L’État doit consciemment construire le cadre institutionnel et l’ordre dans lesquels l’économie fonctionne. Mais il ne doit pas diriger le processus économique lui-même » écrit Walter Eucken, l’un d’entre eux1. Ce courant de pensée se distingue du « laisser faire » anglo-saxon en condamnant notamment la recherche du profit comme fin en soi au sein d’un marché guidé uniquement par « la main invisible». L’ordolibéralisme a transpiré de l’Allemagne d’après guerre vers la structure politique et économique de l’Union européenne naissante et en influence encore le fonctionnement aujourd’hui. Mais de quelles nouvelles règles l’État devrait-il être le garant aujourd’hui pour corriger le système économique déshumanisé et écocide que nous connaissons ? Des règles qui soient au service des valeurs de respect du vivant, de justice sociale et économique et de sobriété et qui visent par exemple à inciter les entreprises à adapter leurs décisions à des impératifs sociaux, environnementaux et éthiques stricts, à encourager activement l’agriculture et le commerce local et durable, à s’engager massivement dans le développement de la mobilité douce et des énergies propres, à instaurer une fiscalité sur le travail et sur la spéculation beaucoup plus juste et plus globalement à soutenir par tous les moyens possibles une croissance verte respectueuse. L’ordolibéralisme s’est toujours situé entre interventionnisme et laisser faire et favorisa le développement de l’économie sociale de marché sous l’impulsion des chancelier Konrad Adenauer et Ludwig Erhard2. Sa plasticité au fil du temps est l’une de ses caractéristiques qui porte à croire qu’il peut encore inspirer la conduite des affaires publiques aujourd’hui et aider à infléchir les dérives du marché. De multiples initiatives se font jour au niveau local, national et supranational mais elles restent manifestement encore trop peu ambitieuses car le temps nous est compté désormais.

Nous avons besoin de réguler avec volontarisme et sans plus tarder les activités humaines après plusieurs décennies de globalisation et de dérégulation débridées. Les crises qui se succèdent, par leurs effets délétères, nous l’imposent ! Le juste alliage entre initiative privée et arbitrage public est à trouver sachant que modérer la toute puissance de l’individualisme contemporain en faveur du bien commun représente un saut copernicien dans les mentalités des populations occidentales qui ont été façonnées par la pensée néolibérale et consumériste de ces dernières décennies. L’État doit jouer ce rôle mais aussi investir des moyens dans l’éducation et les soins de santé qui sont, nous le savons, la sources principale de justice économique et sociale. L’ordolibéralisme s’est certes développé dans le contexte culturel allemand, il n’en demeure pas moins une source d’inspiration pour relever les défis du 21e siècle. Dans notre pays, une inconnue subsiste malgré tout : notre « lasagne institutionnelle » et les forces centrifuges qui la traversent pourront-elles engendrer suffisamment de volonté politique et de lucidité pour unir les forces de la nation et tracer ce cadre régulateur ambitieux, susceptible de porter la métamorphose qui s’annonce ?

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 29 décembre 2020

1F.Denord, R.Knaebel, P.Rimbert, L’ordolibéralisme, cage de fer du Vieux Continent, Le Monde diplomatique, 08/2015.

2Patricia Commun, Les Ordolibéraux. Histoire d’un libéralisme à l’allemande, Les Belles Lettres, 2016.

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La liberté de culte, non-essentielle en Belgique ?

Nourrir le corps, bien sûr il le faut mais nourrir l’âme, ne le faut-il pas tout autant ?

Plus d’un demi million de belges (551.154 exactement) se sont rendus en 2019 à la messe de Noël et plus qu’en temps ordinaire aux célébrations de l’Avent, cette période qui précède la nuit qui commémore la naissance du christ et qui commence ce week-end des 28 et 29 novembre. Aujourd’hui, la fréquentation des lieux de culte, églises, chapelles, monastères, ne relève plus de ce que l’on qualifiait jadis du christianisme sociologique. Il répond davantage à une quête spirituelle, librement consentie, qui se nourrit de lectures, de méditation, de prières et de moments de communion avec d’autres croyants. Il ne s’agit pas d’une démarche « non essentielle », au contraire, nourrir sa foi est un besoin indispensable comme le repas que l’on partage en famille tous les soirs.

On oublie un peu vite en ce moment cette nécessité pour ces belges et la place que la pratique religieuse occupe dans leur vie, qu’ils soient chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes ou d’une autre confession. Laisser les lieux de culte fermés représente une atteinte à la liberté des cultes inscrite avec la liberté d’opinion à l’article 19 de notre constitution. Ne pas autoriser les célébrations même en tout petits groupes qui – cela dit en passant – se sont déroulées entre les deux vagues épidémiques de manière extrêmement responsable et dans le respect le plus strict des prescriptions sanitaires est un déni d’une activité « essentielle » pour ces belges mais aussi pour les étrangers vivant sur notre territoire. Nourrir le corps, bien sûr il le faut mais nourrir l’âme, ne le faut-il pas tout autant ? Suivons l’exemple de la France qui autorise désormais les rassemblements religieux de 30 personnes. Un juste compromis. Laissons la main aux responsables religieux entourés de nombreux bénévoles qui ont démontré leur créativité en multipliant les célébrations en petits groupes, dans un climat serein et sécurisé.

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Le Covid-19 nous rappelle brutalement que la mort fait partie de nos vies

A force de vouloir protéger la vie, d’en extraire le moindre risque, on en est venu à nier son inéluctable finitude

Beaucoup d’hommes et de femmes attentifs à la dimension spirituelle de l’existence disent et écrivent qu’à mesure où notre société devient plus matérialiste, la mort en est progressivement évincée. A côté des slogans et des publicités qui inondent nos vies sous les atours les plus séduisants, la beauté, la force, la jeunesse, la performance, il n’y a plus guère de place pour la mort ou si peu. La mort, on en parle plus ou alors avec fracas et statistiques lors des attentats terroristes ou bien dans la rubrique faits divers des journaux. La crise sanitaire actuelle vient nous rappeler cette tendance lourde de notre société devenue prudentielle et hygiéniste. A force de vouloir protéger la vie, d’en extraire le moindre risque, on en est venu à nier son inéluctable finitude. Nous vivons en ce moment un tsunami de peur et d’anxiété qui est la conséquence de cette mise à distance du risque dans notre quotidien. Au printemps, lors de l’irruption du Coronavirus, les centres commerciaux sont restés ouverts mais l’accès aux églises et aux centres culturels longtemps inaccessibles. Il nous revient en mémoire, ces longues files de cercueils esseulés aux portes des cimetières lombards, ces corbillards à la queue leu leu, accompagnés par de rares employés des pompes funèbres. Un terrible sentiment d’inhumanité nous avait alors envahi. Hommes et femmes morts dans la solitude la plus extrême. Alors que des millénaires de civilisations ont accordé une place majeure à la mort dans la vie des hommes, la nôtre l’élude. Elle la repousse loin des yeux et des consciences. Le Covid a sur-amplifié cette réalité.

Religion et consumérisme

Ne faut-il pas voir dans la façon avec laquelle notre société réagit aujourd’hui à la pandémie, une forme d’échec de notre modèle occidental qui a fait prévaloir le « matériel » au détriment du « spirituel ». La pratique religieuse est en chute libre alors que la fréquentation des grands temples de la consommation ne cesse de croître. Or, si le bien-être matériel s’est incontestablement amélioré depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, du moins dans nos contrées, le bien-être psychologique, ce que l’on appelle aujourd’hui la santé mentale, lui, s’est profondément détérioré. Et pourtant, des pratiques alternatives de recherche de bien-être et de sens foisonnent, ce qui signifie que le désir de paix intérieure est toujours présent dans l’Homme et qu’il cherche à trouver le moyen de s’exprimer, d’une manière ou d’une autre. A l’aube de notre humanité, le religieux a précédé le politique aimait à répéter François Mitterrand. Pourquoi ce fondement anthropologique aurait-il subitement disparu avec l’avènement du consumérisme ? Pourquoi nos consciences auraient-elles été transformées à ce point, en quelques décennies, comme anesthésiées, pour ne plus pouvoir ou même vouloir faire de la place à la quête de sens dans nos vies ? Cette crise majeure qui nous étreint nous rappelle que malgré notre rationalité positiviste, il y a un mystère dans nos vies qui est irréductible et qui ne peut être approché qu’en apprivoisant progressivement notre propre mort. Une démarche infiniment personnelle qui s’enrichit par l’échange et la communion avec d’autres êtres humains.

Les « cafés mortels »

La fête de la Toussaint conserve encore des adeptes et les tombes continueront d’être fleuries en ce début du mois de novembre. Mais à côté de ce rituel chrétien surgissent d’autres lieux comme les « cafés mortels » initiés en Suisse en 2004 par le sociologue et ethnologue valaisan Bernard Crettaz1 et désormais présents un peu partout dans le monde. Des hommes et des femmes viennent y déposer une parole et se nourrir d’un échange sur la mort d’un ami ou d’un parent disparu. Et c’est tant mieux.

Les nombreux témoignages qui nous sont parvenus au mois d’avril dernier de Lombardie et de nos couloirs d’hôpitaux et de maisons de repos ont montré combien le silence et la solitude face à la mort représentent une deuxième mort pour les vivants. La pandémie, s’il était encore besoin de le rappeler, a révélé avec acuité la nécessité de donner à la mort toute sa place dans nos vies et ainsi donner à la vie sa pleine dimension humaine. Le manque de rituels funéraires lors de la première vague du Covid-19 a profondément choqué de nombreuses familles endeuillées. Augurons que nos autorités veilleront cette fois-ci à tout mettre en œuvre pour que de telles situations ne puissent plus se reproduire dans les semaines à venir et que ces familles puissent dignement célébrer la mémoire de leur défunt.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 29 octobre 2020

1Bernard Crettaz, Cafés mortels, Sortir la mort du silence, Labor et Fides, 2010.

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Devenons des consom’acteurs

 

Pour rendre le monde plus durable et plus équitable, devenons des consom’acteurs
Illustration de Serge Dehaes (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

Pour rendre le monde plus équitable, donnons à nos achats un sens qui aille bien au-delà de l’acte de se nourrir, de se vêtir ou de se divertir. En faisant usage de notre pouvoir d’achat, nous pouvons défendre nos valeurs.

Les années ‘80 ont été le théâtre d’une dérégulation des marchés encouragée par les politiques ultralibérales de Margaret Thatcher en Angleterre et de Ronald Reagan aux Etats-Unis. La globalisation des échanges explose alors, notamment par le fait de groupes commerciaux de taille colossale, les multinationales.  Au nombre de 60.000 à travers le monde et contrôlant plus de 500.000 filiales (Forbes magazine), elles représentent aujourd’hui près de 60 % des échanges commerciaux en proposant des produits et des services hyper standardisés tirant leur rentabilité de volumes de ventes astronomiques qui inondent littéralement les marchés de tous les continents. Leurs ventes sont dopées par la publicité et surtout par une politique de prix extrêmement agressive. L’économie numérique va, au tournant du millénaire, amplifier cette tendance et la forte croissance du transport aérien et maritime stimulera encore cette évolution. Le trafic maritime conteneurisé atteignait 1,3 milliard de tonnes en 2004. Il s’élève à présent à 20 milliards de tonnes. Le fret aérien quant à lui passait sur la même période de 27 milliards de tonnes-kilomètres-transportées à 231 milliards (Banque Mondiale). Le tissu économique des petites entreprises et commerçants locaux en sera profondément fragilisé. Cette croissance exponentielle va pourtant être brusquement interrompue en ce mois de mars 2020. La pandémie a enrayé cette machine devenue infernale qui donnait l’effrayante impression de n’être plus sous contrôle et surtout – cela est avéré désormais -profondément  écocide[1].

 Au nom de la vitalité du pays

Les habitants de notre pays, dans un réflexe d’autoprotection, se sont repliés sur leur quartier et sur leur village. Ils ont été nombreux à se rendre à nouveau dans leur magasin de quartier et chez les producteurs locaux, à la ferme aussi, délaissant ainsi la grande distribution. Ils ont redécouvert les vertus de la proximité. Réflexe de survie, assurément ! On se rend au plus proche, au plus connu, au moins fréquenté, mais pas seulement. Une fois le nœud du confinement desserré, certaines habitudes prises durant cette période se sont pérennisées car on a pris conscience qu’acheter localement et en circuits courts, cela participe aussi à la vitalité et à l’indépendance économique de sa région et de son pays et qu’une telle attitude a souvent un coût environnemental bien moins élevé que d’acheter des produits venus du bout du monde dont on ne sait bien souvent pas dans quelles conditions ils sont récoltés ou fabriqués. Mais malheureusement, malgré une forte augmentation, cette consommation locale reste marginale.

 Des actes plus lucides

Faut-il alors que nous accordions aujourd’hui – Etat, entreprises et consommateurs – une plus grande importance à nos décisions de financement, de production et de consommation pour en faire des actes économiques plus lucides et plus responsables ? La période que nous venons de traverser et qui est loin de se clôturer démontre que oui, nous avons tous un rôle à jouer pour promouvoir un modèle économique durable et équitable c’est-à-dire tenant compte des impacts humains, sociaux, environnementaux et désormais sanitaires qu’il engendre. Un modèle plus proche, plus transparent et dont on peut maîtriser démocratiquement les rouages.

Il fut une époque, pas si lointaine d’ailleurs, où évoquer un repli sur soi était une insulte au libre-échange. Ce tout petit grain de sable venu se coincer dans les interstices de notre tour de Babel contemporaine nous rappelle à la raison et nous enjoint à plus de modération, de protection de notre milieu de vie et de solidarité. Juste avant la crise, seuls 4 pourcents des multinationales dans le monde s’étaient déjà engagées dans des actions concrètes et d’ampleur visant à plus de durabilité et d’équité sociale dans leurs activités. La grande majorité d’entre elles est donc l’une des forces majeures de résistance politique aux mutations requises aujourd’hui. Ce n’est donc pas de ce côté-là qu’il faut chercher à court et même à moyen terme les remèdes urgents à administrer aux maux dont souffre notre monde.

 Une influence sur les mastodontes capitalistes

Les consom’acteurs – personnes conscientes de l’impact que peut avoir leur acte de consommation – peuvent faire bouger les choses. En faisant usage de leur pouvoir d’achat, ils entendent protéger les valeurs qu’ils défendent.  Ils peuvent avoir une influence sur les mastodontes capitalistes que sont les multinationales affirmait l’essayiste et eurodéputé français Raphaël Glucksman dans La Libre des 22 et 23 août derniers en marge de son action de sensibilisation au travail forcé du peuple Ouïghours. Adopter un civisme économique, c’est garantir que notre consommation incarne bien les valeurs qui nous sont chères, sur les plans de la protection de l’environnement, des droits sociaux et humains et désormais des précautions sanitaires. Peut-on encore diriger nos achats vers des pays qui violent lourdement les droits de l’homme sur des populations entières, vers des pays qui détruisent des pans entiers de biodiversité, vers des multinationales qui dénient délibérément les droits sociaux et humains de ses travailleurs et maltraitent nos écosystèmes ? N’est-il pas préférable d’encourager des Etats et des entreprises qui, au contraire, veillent à incarner ces valeurs.  En plus du choix individuel d’acheter ou de ne pas acheter tel ou tel produit et donc de « voter avec son caddie », il est désormais possible de rejoindre des initiatives pour fédérer les actions de protestation à l’encontre d’une entreprise ou d’un produit en particulier. La plateforme BuyOrNot par exemple[2]  permet à tout un chacun de mettre sur pied ou de rejoindre une campagne non-violente et bienveillante de boycott sur son site.  L’internaute, dûment informé, peut marquer son accord  pour les actions qu’il souhaite soutenir[3].

Donnons à nos achats un sens qui aille bien au-delà de l’acte de se nourrir, de se vêtir, de se divertir ou encore de voyager. Donnons-leur, il y a urgence, celui de construire un monde plus durable et plus équitable.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 29 et 30 août 2020

[1]Un écocide est la destruction ou l’endommagement irrémédiable d’un écosystème par un facteur anthropique c’est-à-dire lié à la présence de l’homme.

[2]I-boycott.org, association active en France, en Suisse et en Belgique.

[3]Aurélia Jane Lee, Buycott : acheter, c’est voter, En marche, 20 mai 2020.

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Modérer le consumérisme passe aussi par moins de pub

Dès le mois de septembre, le temps publicitaire sur la RTBF sera drastiquement réduit. Voici pourquoi cette décision est emblématique.

Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a décidé de limiter la place de la publicité sur les ondes de la RTBF. Dès septembre, la matinale de la Première verra son temps de publicité maximum réduit de moitié. Et dès juillet 2021, elle aura totalement disparu de cette tranche horaire. Ensuite, les annonces pour les jeux et paris, pour les alcools forts et pour les médicaments devraient être interdites sur l’ensemble des supports de la chaine publique. C’est une décision impérieuse car la publicité est devenue omniprésente, s’insinuant dans tous les interstices de notre vie. Elle est au système économique et consumériste de notre époque ce que le coeur et le système vasculaire est au corps humain. Elle irrigue et stimule la consommation au dépend trop souvent du respect de notre vie privée et de nos besoins réels. Elle agit comme un dopant puissant sur nos désirs de consommation. Les annonces publicitaires occupent de plus en plus de temps dans la programmation radiophonique et télévisuelle, de plus en plus de place dans nos journaux et elles colonisent l’espace public et numérique. Elles nous dérangent, chez nous, le soir ou le week-end, sans crier gare. Et pourtant, la plupart d’entre nous subit cette envahissante rengaine avec docilité et résignation.

GAFAM et marketing

Le récit consumériste, cette bonne parole qui nous est proclamée sans cesse, est une machine à « faire consommer » et nous ne nous en rendons plus compte. Que n’avons-nous pas dit et écrit sur les idéologies du 20e siècle, aliénant les consciences. Mais plus sournoise est l’idéologie du consumérisme. Elle répète sans fin l’antienne de la facilité et du bien-être. Ces archétypes du monde moderne nous sont désormais offerts à portée de « clic ». « Acheter plus au moindre prix », telle est sa litanie ! C’est ainsi qu’elle façonne nos pensées au bénéfice de quelques acteurs socio-économiques qui en détiennent les leviers et qui s’en servent sans vergogne. Les GAFAM1 l’on très bien compris car ils tirent une grande partie de leurs revenus de nos habitudes de fréquentation de leurs plateformes numériques en les monnayant auprès de partenaires commerciaux qui les utilisent, à leur tour, sans notre consentement, dans leurs stratégies de marketing. Le marketing, il est bon de le rappeler, est cette science qui ambitionne d’analyser et d’influencer les besoins et comportements des consommateurs. Et c’est justement là que le bât blesse.

Une décision exemplaire

Dans notre société où les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont omnipotentes, nous vivons tous sous influence ! Par conséquent, cette mesure visant à limiter le temps publicitaire sur la RTBF, quasiment passée inaperçue au début du mois de juillet, est emblématique. En effet, les décisions des autorités publiques ont valeur d’exemple, particulièrement dans des moments de crises et de transition comme celles que nous vivons en ce moment. Autant de publicité n’est désormais plus compatible avec l’élan d’une société plus durable et moins vorace. Nous avons tant entendu ces derniers mois sur la nécessité de mettre un frein aux ardeurs de consommation et de mobilité car elles contribuent grandement à la détérioration de nos milieux de vie. Et pourtant, dès les premiers jours du déconfinement, la publicité et le télémarketing sont revenus en force. Nous en avons tous été témoins. Après 6 semaines de ralentissement à tous niveaux, la machine est repartie au quart de tour.

Cette décision votée par le gouvernement de la FWB témoigne d’une réelle volonté politique d’inverser la tendance. Le personnel  politique  est si souvent dénigré qu’il est juste de saluer une mesure qui redonne à la puissance publique toute sa légitimité surtout lorsqu’elle est à l’unisson avec les aspirations de la population. La RTBF, média de service public, ne pourra plus, dans une tranche horaire de très grande écoute (6h00-8h30), diffuser des annonces publicitaires dans un flux devenu infernal ces dernières années.

Voilà un changement de cap post Covid-19 qu’il faut encourager. Voyons-y l’esquisse d’un renforcement de l’action publique, appelée à reprendre un rôle d’impulsion et de régulation plus affirmé. Cette place centrale et souveraine sera indispensable à l’avenir pour modérer l’hyperconsumérisme et l’hypermobilité et accompagner notre société vers plus de résilience et de durabilité.

1Il s’agit de l’acronyme des géants du Web, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 5 août 2020

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Consulter les belges, l’antidote à la crise politique ?

Illustration d’Olivier Poppe (avec l’autorisation de La Libre Belgique)

Pour enfin sortir de la crise politique et faire naître une Belgique refondée et pacifiée, la parole doit être donnée aux citoyens à travers une consultation large et innovante.

L’horizon politique belge est complètement bouché, sans vouloir faire de jeu de mots. Plus le temps passe et plus l’incapacité de notre personnel politique à trouver une sortie de crise est criante. Pourtant, les défis sont immenses au sortir de la pandémie. L’immobilisme est une injure aux citoyens qui souffrent de la situation sanitaire et économique actuelle. Le retour aux urnes, n’y pensons pas, ce serait catastrophique ! Alors, pourquoi ne pas envisager une consultation large et innovante de la population  pour redonner une feuille de route claire au pays ?

Aux origines de la crise

Ce qui faisait la richesse de notre pays jadis et sa renommée sur le plan politique est aujourd’hui battu en brèche. La concertation politique et la recherche de consensus entre les communautés, qui nous étaient enviées dans les cénacles supranationaux, est au point mort. Le comité de concertation, lieu emblématique de rencontre entre entités fédérale et fédérées, ne fonctionne plus. Par manque d’envie sans doute. Par jeu « politicien » certainement. Même si, c’est un comble, il aura fallu le spectre d’une pandémie pour que le dit comité renaisse (temporairement ) de ses cendres. La fin des partis uniques, le manque d’une circonscription fédérale et plus récemment la prépondérance des forces nationalistes ont bouleversé les codes et conduit à la profonde crise politique que l’on connaît aujourd’hui. Les acteurs du nord et du sud du pays se crispent, s’éloignent, se radicalisent et au lieu d’oeuvrer à des compromis équilibrés respectant les grands clivages de notre société, ils offrent à voir des antagonismes toujours plus irréconciliables. Le grand paradoxe en Belgique, indiquent Dave Sinardet et Pierre-Yves Monette1, c’est que le système crée des polarisations là où elles n’existent pas forcément dans l’opinion publique. (…) Il y a des tensions entre les partis, mais pas au sein de la population. Les forces nationalistes en ont fait le coeur de leur stratégie et surtout de leur communication politique. Nord et Sud sont devenus trop différents. Voilà leur credo.

Le peuple souverain a son mot à dire

Gommer nos différences en s’éloignant ou plutôt les intégrer en se concertant. Comment cette antinomie peut-elle encore subsister au coeur de notre système fédéral ? On voit bien que les nombreux informateurs appelés à la rescousse par le Palais suite aux élections du 26 mai 2019 et récemment les attelages présidentiels ne parviennent plus à faire coexister ces forces centrifuges. L’heure n’est plus aux rafistolages et aux marchandages en tous genres qui jadis permettaient de maintenir le navire Belgique à flots, d’une réforme de l’Etat à l’autre. Il est venu le temps de nous dire les choses avec lucidité et franchise. Par une large participation directe des citoyens et non plus uniquement à travers le filtre des élections et des appareils de partis. Le sujet est suffisamment grave pour que le peuple souverain s’en empare.

Il est venu le temps de nous dire les choses avec lucidité et franchise. Par une large participation directe des citoyens et non plus uniquement à travers le filtre des élections et des appareils de partis.

En Belgique, nous ne disposons pas de récit fondateur pouvant assurer la cohésion de notre nation et de ses communautés. Nous existons un peu par défaut. Et pourtant, des hommes et des femmes ont donné à ce pays de la consistance et du rayonnement à l’international2, envers et contre tout, jour après jour depuis bientôt 200 ans et ce à travers des relations particulières à la confluence des mondes latin et germain en créant un espace inédit, innovateur, riche de multiples talents et source de bien-être, si singulier en Europe.

Une quête de vérité

Il y a quelques mois, avant que ne survienne le péril viral, de nombreux experts en on appelé à oser ce moment « vérité » où l’on pourrait « entre belges » faire le bilan de la structure institutionnelle de notre pays, voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, ce qui nous divise et ce qui nous rapproche. Voir aussi ce à quoi chacun aspire et ensuite seulement re-fonder un pacte qui pourrait nous réunir dans nos différences. Ne laissons pas le désenchantement gagner les coeurs et les consciences sous l’influence des sirènes populistes du nord comme du sud du pays. Toutes les forces vives d’Ostende à Arlon et de Courtrai à Eupen devraient être consultées pour contribuer à ce moment historique. Des débats, des délibérations devraient avoir lieu aux quatre coins du royaume. Entre citoyens, entre élus, en mêlant les deux. Soyons créatifs et audacieux ! Misons sur le dialogue ! Nous disposons en Belgique d’une plateforme d’innovation démocratique soutenue notamment par le Sénat, le « Vlaams Parlement » et le Parlement wallon qui pourrait utilement accompagner ce processus3. Que la parole soit enfin donnée aux belges – non à travers de nouvelles élections mais à l’occasion d’une large consultation – pour offrir un nouvel élan au pays et ainsi pouvoir présenter au monde, en 2030, une Belgique re-fondée et enfin pacifiée.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 2 juillet 2020

1Interview croisée du politologue D.Sinardet et de l’ex-médiateur fédéral Pierre-Yves Monette, La Libre Belgique du 23 mars 2020.

2La Belgique, un petit pays. Vraiment ?, Opinion de M.Jacques et T.Struye de Swielande de l’UCLouvain, La Libre Belgique du 9 mars 2020.

3G1000 : plateforme d’innovation démocratique, http://www.g1000.org/fr

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Au moment du déconfinement, prenons garde au chant des sirènes !

Homère a eu une prémonition géniale d’écrire en quelques mots ce qui se passe aujourd’hui, nous avertit l’écrivain Sylvain Tesson

La chaine de télévision européenne ARTE propose en ce moment et en replay jusqu’au mois de juin, le récit en cinq épisodes du voyage de l’écrivain Sylvain Tesson en mer Méditerranée1 dans le sillage de l’Odyssée, épopée mythique de l’illustre poète grec Homère.

Il y est parti, accompagné de quelques amis, pour accomplir le grand périple d’Ulysse au large des côtes grecques, turques et italiennes. Le ton est romantique et engagé comme toujours avec lui. Au contact des lieux de l’Odyssée, en mer et dans les îles, il va décocher des paroles acérées sur nos modes de vie égoïstes et destructeurs et sur l’imminence d’une métamorphose que tant de signes annoncent. « On voit quelque chose qui ressemble à la folie de la civilisation mycénienne au 12e siècle avant J.-C., une civilisation florissante, une langue, une culture, des arts, du commerce, qui s’est peut-être effondrée à cause de sa propre obésité, raconte l’écrivain adossé à quelques vestiges d’époque de la ville de Troie. Je crois qu’il y a quelque chose de très symbolique dans ce que l’on vit maintenant. Il y a des signes qui semblent se répliquer à 3000 ans de distance. C’est la même civilisation, très connectée, qui a fait de ce monde, un monde assez globalisé et tout à coup, elle s’effondre, elle disparaît. Et peut-être ne s’aperçoit-on pas que ce qu’on est en train de voir ici quand on visite Troie, ce n’est pas une vieille histoire, c’est un miroir qui nous renvoie notre image et c’est une prémonition qui annonce notre avenir. »

Mais quel est donc cet élixir qui tue la volonté, endort la conscience et affaiblit tout ressort de l’humanité face aux périls climatiques et sanitaires qui se succèdent sous nos yeux depuis quelques décennies ? Serait-ce ce confort et la quête insatiable de bien-être dont nous jouissons, nous les occidentaux, sans plus nous en rendre compte ? Au moment d’engager le déconfinement tant attendu, l’épisode des sirènes de l’Odyssée est particulièrement éclairant.

« Viens, Ulysse, viens, héros fameux, toi la gloire des Achéens ; arrête ici ton navire et prête l’oreille à nos accents. Jamais aucun mortel n’a paru devant ce rivage sans avoir écouté les harmonieux concerts qui s’échappent de nos lèvres. Toujours celui qui a quitté notre plage s’en retourne charmé dans sa patrie et riche de nouvelles connaissances. Nous savons tout ce que, dans les vastes plaines d’Ilion, les Achéens et les Troyens ont souffert par la volonté des dieux. Nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre féconde »2.

Prenons garde, nous aussi, aux chants envoûtants des sirènes contemporaines dont nous sommes la proie, semble nous avertir l’écrivain voyageur. S’inspirant du récit d’Homère, il nous emmène dans les îles Galli, demeure des sirènes d’Achéloïdes. Des créatures non pas marines, comme on pourrait le croire, mais aériennes. Ces îlots rocheux situés à faible distance de la côte, à l’entrée du détroit de Messine en Sicile, ont toujours constitué un piège mortel pour les navires. « Ulysse a été mis en garde par la magicienne Circé. Les sirènes, ce sont des oiseaux qui survolent les hommes, qui les envoûtent, elles les hypnotisent, elles les fascinent et l’homme finit par s’oublier. Il est subjugué par la poésie, par ce chant merveilleux mais tellement merveilleux qu’il finit par le tuer. » Encore une fois, l’écrivain traverse le temps pour nous indiquer ce que ce récit mythologique peut nous apprendre sur notre mode de vie actuel.  « Les sirènes disent : nous savons tout ce qui se passe sur la terre, nous épions. Or, aujourd’hui, qu’est-ce qui sait tout, qui vole au-dessus de nous, qui nous hypnotise complètement au point que nous restons des heures avachis devant nos écrans ? Les satellites, l’internet, les GAFA, la grande révolution digitale dont les fétiches de la Silicon valley nous disent que ça allait littéralement changer nos vies, transformer l’avenir et sauver l’humanité.(…) Homère a eut une prémonition géniale d’écrire en quelques mots ce qui se passe au début du 21e siècle. Espionnage total de l’humanité, fascination, le cloud qui sait tout. Il n’y a pas de différence entre Zuckerberg de Facebook et les sirènes d’Homère.(…) Les marins s’échouaient sur les grèves, mourant déchiquetés. Nous ne mourons certes pas physiquement mais nous mourons psychiquement, nous nous desséchons, nous perdons notre substance, fascinés par l’oeil de l’écran qui lui nous surveille totalement. »

Ce que nous vivons aujourd’hui n’est-il pas un rappel à l’ordre qui nous est donné de respecter la nature et le monde sauvage, une injonction urgentissime à nous détourner des chants de l’hyperconsumérisme, de l’hypermobilité et de l’hypernumérisation ?

Soyons prudents donc de n’y point retomber au moment de sortir de notre confinement.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 30 avril et 1e mai 2020

1Christophe Raylat, Dans le sillage d’Ulysse avec Sylvain Tesson, ARTE France 2020.

2Extrait du chant XII de l’Odyssée d’Homère.

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Nature et humanité : une même vulnérabilité 

© Pascal Warnier, mars 2020.

Sur mon chemin, un arbre ceint par un masque chirurgical. Tout à coup, ce végétal a pris des allures humaines.

Lundi 23 mars 2020. 7h30 du matin. Je me mets en route, à la fois libéré des derniers songes nocturnes et impatient de respirer l’air frais renouvelé par la nuit. Quoi qu’on en dise, le confinement oppresse un peu ces temps-ci. Des taches de couleur jaune attirent mon attention. Les forsythias et les jonquilles brillent déjà de mille feux dans la brume matinale. Je me sens vite délesté du poids qui me retenait encore jusque là prisonnier de la nuit. La légèreté me gagne.

Sur mon chemin, un arbre ceint par un masque chirurgical. Tout à coup, ce végétal a pris des allures humaines. L’arbre et l’homme unis dans la même vulnérabilité. Il n’y a pas de plus beau et de plus fort symbole de cette si singulière et inédite période pensai-je. En le regardant cet arbre, ce devait être un jeune hêtre, j’ai cru voir un être humain, droit comme un i, me fixant du regard. Ce simple attribut de tissu bleu est devenu comme un trait d’union entre le monde végétal et le monde des hommes. A ce moment précis, c’était une évidence pour moi. J’ai repensé à ce que plusieurs témoins disaient dans l’émission matinale de la RTBF. Des sportifs professionnels étaient venu exprimer leurs sentiments face au coronavirus et toutes et tous sans exception ont parlé de fragilité . « J’ai pris conscience de la fragilité humaine » dit un peu émue une triathlète de haut vol. Ces personnes, au top de leur force physique, capables de fournir des efforts inouïs, qui poursuivent sans cesse des performances élevées, accèdent tout à coup à la conscience de la fragilité. Me reviennent également à l’esprit les quelques paroles échangées hier pendant ma balade, avec une connaissance, de loin en loin, en fin de journée. Lui était adossé à la porte de son jardin et moi appuyé sur mon bâton de marche, de l’autre côté de la clôture en châtaignier déjà bien altérée par le temps. C’est un homme actif, sexagénaire, qui me fait cette confidence. « Tu sais, nous n’avons pas l’habitude ma compagne et moi de vivre les uns sur les autres. Nous sommes bien souvent occupés à droite et à gauche. Alors, tu penses, rester confinés 6 semaines durant, ce sera une épreuve et l’appel à un dépassement de soi ». Voilà déjà les premiers effets que le long confinement qui nous attend va produire. La vie ne sera plus prioritairement ce que l’on fait, ce que l’on produit, ce que l’on possède mais également ce que l’on ressent, ce que l’on éprouve, ce que l’on est et c’est là précisément que vont se rejoindre la réalité du monde végétal et la réalité du monde humain, appelées toutes deux à recevoir en ces temps d’épreuve plus d’attention et plus de protection.

Les modes de vie et de travail d’avant le virus covid-19 pourront-ils survivre ? Je ne peux pas m’imaginer que, pour ne prendre qu’un exemple, l’organisation du travail dans certaines entreprises du cybercommerce, soumettant les employés de leurs gigantesques entrepôts à des conditions de travail indignes, puisse perdurer. Ces entreprises seront-elles balayées par la prise de conscience mondiale engendrée par la crise sanitaire du printemps 2020 ? J’ai subitement envie de crier, bas les masques ! Que toutes ces violences à l’égard de la nature et de l’être humain soit dénoncées, que nous n’ayons plus à devoir porter dans nos consciences le poids de tant d’injustice et d’iniquité sociales, de tant d’irrespect et de gabegie. « Enfin l’humain et plus seulement le fric » me lançait aussi une amie un peu plus tard sur mon chemin. Oui, l’occasion est unique alors il va falloir la saisir. Des tensions personnelles, sociales, politiques, géopolitiques se feront jour bientôt mais une re-naissance ne passe-t-elle pas par le moment douloureux de l’enfantement.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 1e avril 2020

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Clotilde, femme et victime expiatoire du temps de guerre

Illustration de Blaise Dehon pour La Libre (avec l’autorisation de l’auteur)

A la libération, des dizaines de milliers de femmes furent tondues et exhibées publiquement, sans procès et pour certaines d’entre elles injustement. La fille d’une victime témoigne aujourd’hui dans ces colonnes. Anonymement. Preuve s’il en est que le sujet reste encore tabou, 75 ans après les faits.

Nous l’appellerons Clotilde1. Elle vivait avec son mari, sa petite fille et ses parents dans un village blotti à l’ombre d’une vaste forêt d’épicéas au coeur des Ardennes belges sur le haut du chemin qui mène à la grand route. Ils habitaient une maison typiquement ardennaise entourée d’un potager qui, comme pour la plupart des foyers pendant la guerre, assurait la subsistance de la famille. Une famille comme toutes les autres en somme qui pourtant sera frappée arbitrairement et injustement par l’opprobre populaire au moment de la libération. Son seul crime : avoir hébergé, contrainte et forcée, quelques officiers allemands débarqués un soir du mois de mai 1944. Ces gradés de la SS prirent possession des lieux durant de longues semaines y installant leur poste de transmission radio et reléguant la famille dans la petite cave voutée de moins de 20 mètres carrés. Elle y restera terrée dans la peur et dans l’angoisse.

Humiliée en public

La fin de la deuxième guerre mondiale a vu dans la confusion générale tant de femmes être victimes de règlements de compte. Les jours et les semaines qui suivirent la fin de l’été 1944 furent le théâtre de scènes de rue abjectes où l’on allait chercher toutes ces femmes, indigné par leur comportement avec l’ennemi, pour les humilier, le plus souvent en public, par la tonte de leur chevelure. S’il était notoire que certaines avaient collaboré ostensiblement avec les allemands, d’autres par contre furent des victimes expiatoires de querelles ou de jalousies profondément refoulées. Pour avoir vendu quelques sacs de farine à l’ennemi, certaines sont traînées comme des bêtes de foire dans les rues des villes et villages. Ce châtiment était cruel et il était surtout sexiste, touchant plus de 98 % de femmes, comme l’indique Fabrice Virgili, historien et directeur de recherche au CNRS, dans son ouvrage qui présente une étude du phénomène en France, remarquable par son ampleur et par sa minutie2. Mais aucun cadastre n’est disponible pour la Belgique, un grand nombre d’archives de la police ayant été détruites3. On retrouve ces rituels cathartiques un peu partout dans l’Europe libérée entre septembre 1944 et mars 1945. L’historienne Laurence Van Ypersele, professeure d’histoire contemporaine à l’UCLouvain, indiquait quand à elle en 2004 qu’ « en s’en prenant à la chevelure de ces femmes suspectées d’avoir manqué de sens civique, il y a une volonté de les désigner à la foule, de les humilier et de se réapproprier leur corps. Ce rituel permettait à la population de décharger sa rancoeur à l’égard de celles qui, estimait-on, n’avaient pas assez souffert de l’occupation. » Très vite après la libération pourtant, cette expression de la rancoeur et de la vindicte populaire fut condamnée par les pouvoirs publics, par les magistrats et par la presse. Elle ne trouva pas non plus grâce – à quelques exceptions près – aux yeux horrifiés des alliés encore présents4.

A travers les yeux de sa fille

Ecoutons la fille de Clotilde, âgée aujourd’hui de 83 ans, raconter la voix tremblante mais le coeur soulagé les souvenirs dramatiques associés à la libération de son village en septembre 1944. La scène se déroule dans cette maison décrite un peu plus haut où la famille est réunie et fête enfin le départ des occupants. Soudain, explique-t-elle, plusieurs hommes font irruption dans l’habitation et empoignent violemment la maitresse de maison dont la tête sera rasée sans délai, sous les yeux horrifiés de sa famille. Ce n’était pas tout le village qui était venu « faire justice », loin s’en faut, mais quelques individus dont il apparaitra plus tard que parmi eux se trouvait un prétendant de Clotilde qu’elle avait éconduit bien avant la guerre. Ils étaient accompagnés par la société de musique locale qui, une fois leur ouvrage accompli, joua la brabançonne. Quel vil sentiment anima ces hommes qui pour bien longtemps encore allèrent par leur acte ignoble jeter l’opprobre sur sa famille qui n’aura que le temps et le silence pour panser cette blessure. En quelques mots, c’est la toute jeune fille de l’époque qui vient de livrer tout le mal qui lui a été fait, resté si longtemps enfoui. Car bien vite les esprits voulurent oublier les horreurs de la guerre. La vie reprit le dessus et la parole s’éteignit pour de longues décennies. Jamais d’ailleurs, Clotilde, sa propre maman, n’évoquera avec elle, au cours de sa très longue vie, l’acte dont elle fut victime alors que toute l’Ardenne exultait de joie dans la fièvre et l’ivresse de la paix retrouvée.

Et pourtant, la petite fille de 8 ans qui fut le témoin direct de cette scène – elle était assise sur les genoux de sa maman au moment des faits – ressentit avec effroi et incompréhension ce geste avilissant et en garda des stigmates inscrits au plus profond d’elle-même. Pendant de longs mois, poursuit-elle, « j’ai été moquée dans la cour de récréation de l’école de mon village », comme le furent tant et tant d’enfants « victimes de guerre » à leur façon. « Sa mère a frayé avec les boches ! » lui lançaient ses camarades de classe. L’écho de cette injure raisonnera encore longtemps en elle. Ce n’est qu’un demi siècle plus tard qu’elle brisera courageusement le silence pour soulager dit-elle un poids devenu au fil du temps trop lourd à porter.

L’humiliation et la honte que cet acte odieux a gravé durablement dans le coeur de cette toute jeune enfant auront marqué sa vie. Ils feront partie pour longtemps encore du patrimoine mémoriel et émotionnel de sa famille comme autant de signes souterrains et invisibles du passé qui donnent à voir l’impact que l’outrage, scellé par un silence de plomb, a toujours aujourd’hui, 75 ans après les faits.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 29 février et 1e mars 2020

1Prénom d’emprunt

2 Fabrice Virgili, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Editions Payot, coll. « Petite Biblio Payot – Histoire », 2019, 1re éd. 1999.

3Joël Matriche, Le corps des femmes comme champs de bataille, Le Soir.be, 31/08/2004.

4 Ibid.

À la Une

Les Ardennes ont vécu un véritable martyre 

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© Site officiel du tourisme Luxembourg belge

À l’occasion du 75e anniversaire de la bataille des Ardennes, et à une époque où le nationalisme fait son retour en Europe, il est important de rappeler à la jeune génération les horreurs vécues par les vétérans et les familles.

J’avais 17 ans en 1984 lorsque pour la première fois j’entendis parler à la maison de cette bataille au nom qui claque comme une rafale de mitraillette et que seuls sans doute les natifs de cette rude terre ardennaise connaissent  sous cette appellation : l’offensive von Rundstedt, du nom de ce Generalfeldmarschall du troisième Reich qui en prit le commandement. Entre le 16 décembre 1944 et la fin janvier 1945, la population ardennaise vit déferler dans des conditions hivernales dantesques les hordes nazies d’un régime aux abois seulement quelques mois après avoir fêté la libération du pays. Ce baroud d’honneur allait coûter la vie à plus de 40.000 civils et militaires. Un affrontement gigantesque comme le qualifie Luc De Vos en préface à l’ouvrage de référence publié par le lieutenant-colonel Emile Engels1.

La mémoire perdure, les souvenirs se précisent

Une affiche fit son apparition à la maison commémorant, ce fut une première, les 40 ans de la bataille des Ardennes. Un soldat y est représenté en avant plan, neige jusqu’aux genoux, entouré d’une sombre forêt d’épicéas. Peu de mots encore pour décrire l’horreur vécue par mes parents et mes grands-parents. Comme si 40 années n’avaient pas suffit à exhumer tant de violences et d’angoisse, tant de souvenirs apocalyptiques. Et puis, au fil du temps et des visites commémoratives que nous fîmes en famille, les souvenirs relatés se sont faits plus précis. Les livres sur la fameuse bataille garnirent la bibliothèque du salon jusqu’à en occuper tout les rayons. Je posai alors des questions sur les circonstances de cette bataille. Que s’est-il réellement passé durant ces quelques semaines de l’hiver 1944-1945 ? Où se trouvait alors ma famille ? Comment a-t-elle vécu pendant les bombardements ? Autant de questions auxquelles j’obtins des réponses évasives. Trop tôt encore sans doute. Et pourtant, la mémoire d’enfant de mon père, il n’avait alors que 9 ans, avait gardé de nombreux souvenirs qu’il consigna d’ailleurs dès le début des années ‘50 sur quelques feuilles volantes. Il lui fallu de nombreuses années et du temps pour entreprendre un travail d’écriture qui aboutira au début des années 2000 à la rédaction d’un recueil de souvenirs destiné à sa famille. Mais auparavant, pour commémorer le 50e anniversaire de l’offensive, au début de l’année 1995, nous nous rendîmes à La Roche-en-Ardennes, sur les lieux mêmes du martyre, pour effectuer une marche du souvenir que mon père et sa famille entreprirent le 28 décembre 1944 pour fuir l’horreur des bombardements qui laisseront la petite cité ardennaise exsangue et totalement en ruine quelques semaines plus tard sous 80.000 obus et un millier de tonnes de bombes, endeuillant bon nombre de familles dont la nôtre.

Un bout de récit

Pour appréhender l’horreur que fût le déferlement des bombes sur la ville et le calvaire vécu par la population, un court extrait de ce récit vaut sans doute bien plus que tous les livres d’histoire.

Mercredi 20 décembre. « Hier, le grondement des canons était sourd et lointains. Aujourd’hui, très tôt le matin, les bruits sont beaucoup plus distincts et nous comprenons, avec angoisse que l’avance allemande est bien réelle. (…) Vers 7h30, grand moment d’émoi, les premiers obus explosent dans différents quartiers de la ville. Ces déflagrations me rappellent les combats du mois de septembre. Hélas, aujourd’hui, ce n’est pas pour une libération mais pour une nouvelle invasion ».

Dimanche 24 décembre. « C’est dans cette petite pièce de trois mètres sur trois et dans les caves que nous allons survivre les prochains jours qui s’annoncent dramatiques. (…) Cette nuit de Noël, nous la passons enroulés dans nos couvertures à la cave avec comme seul éclairage quelques bougies, une lampe au carbure et un quinquet au pétrole. (…) Les allemands occupant notre maison, à quelques mètres de nous, semblent fêter à leur manière la nuit de Noël . (…) Les SS vont-ils encore rester longtemps à la maison ? Quelle attitude vont-ils avoir envers nous demain ? ».

Mardi 26 décembre. « Moments d’angoisse et de peur. Les explosions se font de plus en plus violentes. A chaque déflagration, la maison se met à vibrer. Sentir le sol ainsi trembler sous ses pied engendre (…) la panique. Le saisissement et la frayeur nous glacent d’effroi. Nous sommes serrés les uns contre les autres, prostrés par la peur qui nous envahi. (…) Les chapelets sont égrainés les uns à la suite des autres. A certains moments, le bruit des explosions couvre nos prières récitées avec ferveur ».

Jeudi 28 décembre La famille va fuir la ville pour gagner un lieu plus sûr dans un village voisin mais au prix de plusieurs heures d’une marche effroyable en plein pilonnage de l’artillerie croisant ici un dépôt de munition, là des dizaines de blessés et de mourants gémissant. En quittant la ville, c’est une vision d’apocalypse que découvre mon père, ses parents et ses frères et sœur. « Le phosphore dégagé par les bombes incendiaires, diffuse une étrange lueur jaune sur les ruines. Il flotte dans les airs une odeur épouvantable qui nous prend douloureusement à la gorge et nous angoisse. (…) Alors que nous marchons péniblement, un sifflement plus strident se fait tout à coup entendre. Dans un même élan, nous plaquons nos corps au sol, les uns contre les autres, alors qu’une terrible déflagration déchire les airs et ébranle le sol. Une pluies de mottes de terre et de cailloux nous arrose copieusement. La stupéfaction et la peur nous clouent sur place. (…) Notre petit groupe, titubant, continue péniblement sa marche vers sa destination. Et toujours en nous cette angoisse et cette peur de devoir subir à tout moment un nouveau bombardement ou des tirs d’artillerie ».

L’exaltation du nationalisme a mené aux pires atrocités durant le XXe siècle. A l’heure où ce principe politique refait surface en Europe, augurons que les témoignages des vétérans et des familles touchées par l’abjection nazie au coeur de nos forêts ardennaises seront autant de flammes ravivant le souvenir de ce martyre pour garder éveillées les consciences de la jeune génération qui a la chance de n’avoir jamais été au contact de la guerre et d’avoir toujours vécu dans un pays en paix.

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique des 14 et 15 décembre 2019

1Emile Engels, 1944-1945. La campagne des Ardennes, Editions Racine, 2004.

À la Une

La vie devrait-elle être soumise à l’obsolescence programmée ?

La présidente de l’Open VLD, Gwendolyn Rutten, souhaite ouvrir le débat sur l’extension du droit à l’euthanasie ( LLB du 30 octobre 2019). S’appuyant sur le témoignage d’une ex-présentatrice radio âgée de 91 ans, elle estime que la loi devrait autoriser toute personne à « mettre un point final (à sa vie) pas seulement lorsque l’on souffre de manière insupportable, mais aussi lorsque notre vie est accomplie ». Après les propositions d’extension de l’IVG déposées par la plupart des partis politiques tout récemment visant notamment à allonger le délai d’interruption volontaire de grossesse jusqu’à 18 semaines voire jusqu’à six mois, et cela dans une certaine précipitation, voici donc une proposition, d’une légèreté déconcertante, sur une libéralisation plus étendue de l’euthanasie.

Il n’est en fait pas étonnant de voir cette proposition apparaître dans notre société contemporaine. Dans son exposé lors des journées de RivEspérance 2018, le philosophe JM Longneaux expliquait que la pierre angulaire de nos décisions individuelles est aujourd’hui l’épanouissement de soi. Les critères de décision personnelle sont de moins en moins puisés dans ce que prescrivent les institutions et de plus en plus le fruit d’une réflexion autocentrée sur le bonheur individuel. On peut louer l’authenticité de cette démarche mais méfions nous des ombres et des tares colportées par un individu devenu autosuffisant et « propriétaire de lui-même » prévient Jean-Claude Guillebaud dans son ouvrage, la trahison des lumières1.

Ce qui est préoccupant dans la proposition de madame Rutten, c’est que le politique contribue à désinvestir les normes collectives de leur rôle structurant, en le transférant vers le désir individuel. Pouvoir mettre fin à sa vie lorsqu’on estime qu’elle a été accomplie c’est-à-dire qu’elle a donné tout ce que l’on attendait d’elle relève de cette logique du désir impatient. La vie serait-elle alors devenue un produit comme un autre dont la durabilité, entendue ici comme le temps d’utilisation ou de validité, pourrait être à tout moment appréciée par l’utilisateur lui-même. Appelons un chat un chat, il est question ici d’arrêter sa vie au moment où l’on en a envie et lorsqu’on estime avoir suffisamment vécu. C’est une révolution qui est le fruit de notre société post-moderne qui évacue progressivement les valeurs et les acquis judéo-chrétiens.

Les questions bioéthiques s’invitent tous les jours dans les débats de société, stimulées par les progrès technologiques. Elles ébranlent sans cesse nos repères sur la conception de la vie humaine. La centration sur soi est tellement rentrée dans les mœurs qu’il est souvent perçu comme indélicat voire inconvenant de remettre en question le  « Si c’est bon pour moi et si c’est possible, pourquoi m’en priverais-je ? ». Le légalement autorisé est subordonné au technologiquement possible et le souhaitable d’un point de vue éthique est peu ou n’est plus questionné.

Ce qui a changé ces dernières décennies, c’est la nature même de notre pensée. Le philosophe Charles Taylor appelle ce phénomène la primauté de la raison instrumentale2. Par raison instrumentale, il entend la rationalité que nous utilisons lorsque nous évaluons les moyens les plus simples de parvenir à une fin donnée. L’efficacité maximale mesure sa réussite. Les valeurs et les principes moraux y sont de moins en moins convoqués. Pourtant, ils demeurent ce qui façonne notre vie en société.

Inscrire dans la loi la possibilité de pouvoir mettre fin à sa vie à tout moment, rentre à l’évidence dans la logique d’une pensée dominée par le facteur d’efficacité personnelle et gorgée d’une quête d’autonomie toujours plus grande. L’initiatrice de cette démarche estime que les temps sont mûrs pour légaliser cette pratique sans préciser ce que cette maturité signifie. Si c’est ladite raison qui en est juge, comme on peut le supposer, il y a fort à parier que la doctrine de l’utilitarisme a encore de beaux jours devant elle et que le désenchantement du monde et la perte de sens qui lui sont consubstantiels ne risquent pas de s’interrompre.

Mais la maîtrise toujours plus grande de notre existence, l’efficacité recherchée en toute chose conduisent-elles réellement à accomplir notre vie ? La question du sens serait-elle définitivement remisée aux oubliettes ? Le sentiment de solitude et d’épuisement croissant de l’homo occidentalis laissent pourtant augurer d’un autre lendemain et d’une nouvelle modernité puisée elle aux sources de la spiritualité comme André Malraux l’avait laissé entendre il y a maintenant plus d’un demi siècle.

1Jean-Claude Guillebaud, La trahison des lumières, Editions du Seuil, 1995.

2Charles Taylor, Le malaise de la modernité, Les éditions du Cerf, 1994.

À la Une

Le bonheur selon Teilhard

Pascal Warnier© Pascal Warnier

En ce temps de vacances dont le petit Robert nous dit qu’il s’agit d’un temps de repos et de cessation des activités ordinaires, notre esprit s’affranchit plus volontiers des contraintes quotidiennes pour vaquer à des questions plus essentielles. Pour peu que nous lui en donnions l’occasion ! Bien sûr, il nous faut parfois plusieurs jours pour recouvrir ce sentiment d’affranchissement et parfois d’ailleurs les soucis professionnels et personnels nous poursuivent bien malgré nous. Mais enfin, à la faveur d’une lecture, d’une balade en montagne ou au grand large, il y a tout de même des moments où l’on ressent une forme de légèreté qui nous allège et nous élève. On peut ainsi observer notre vie plus sereinement. Nous demander ce qu’elle nous apporte de satisfaisant et de lumineux et ce qui la rend aussi plus sombre et plus angoissante. En filigrane, il s’agit toujours de la question du bonheur. Sommes-nous heureux dans la vie qui est la nôtre ? Que devrions-nous entreprendre pour l’être davantage ? Quels changements opérer pour limiter les petites et grandes souffrances qui la jalonnent ? Comment lâcher prise pour reprendre un terme bien à la mode ?

Un opuscule du père Teilhard de Chardin issu d’une conférence donnée en juin 19281 apporte quelques clefs pour se situer face à cette question qui occupe l’humanité depuis son avènement. « Puisque je ne peux malheureusement pas vous donner le bonheur, puissé-je au moins vous aider à le trouver ! s’exclame-t-il à l’entame de son propos. Et de poursuivre, « ce qui caractérise l’Homme et qui conditionne son bonheur, ce sont deux propriétés redoutables. La perception du possible et la perception de l’avenir. Elles alimentent ses craintes tout comme ses espérances ».

Les fatigués, les bons vivants et les ardents

Teilhard utilise une métaphore pour nous faire comprendre sa théorie du bonheur. Un groupe d’alpinistes se dirige vers le sommet d’une montagne. Il est composé de trois types d’individus que nous portons d’ailleurs toutes et tous en germe au fond de nous-mêmes, et qui avant de prendre la route ont des états d’âmes bien différents. Les fatigués ou les pessimistes d’abord qui sont habités par la crainte et le doute et s’interrogeront promptement en se disant « à quoi bon ? ». Ils resteront au refuge. Les bons vivants ou jouisseurs ensuite qui veulent se remplir de l’instant présent, sans trop d’effort et sans se préoccuper de l’avenir. Ils s’arrêteront dans les mayens et jouiront du paysage. Enfin, les ardents pour qui vivre est une ascension et une découverte. Ils iront jusqu’au sommet. Une fois là-haut, d’autres quêtes se feront déjà jour en eux. Vous vous reconnaitrez sans doute dans l’un ou l’autre et certainement dans plusieurs d’entre eux à la fois selon les circonstances. Pessimisme et retour au passé, jouissance du moment présent, élan vers l’avenir. Trois attitudes fondamentales en face de la vie et trois formes opposées de bonheur en présence nous dit l’illustre jésuite. Pour les premiers, le bonheur de tranquillité. Pas d’ennuis, pas de risques, pas d’efforts. Pour les deuxièmes, le bonheur de plaisir. Plaisir immobile et incessamment renouvelé. Pour les troisièmes, le bonheur de croissance ou de développement. Ce bonheur est un sous produit de l’effort. Il se conquière, de haute lutte.

Partant du principe que le temps s’écoule dans l’avenir et dans un Univers en évolution, le paléontologue affirme que nous ne pouvons pas revenir en arrière ou nous arrêter et que seul la troisième attitude, toujours monter plus haut, conduit au seul vrai bonheur. Celui qui se gagne en prenant sa vie en main pour lui donner toute sa lumière et tout son sens. Tout son accomplissement aussi.

Se centrer sur soi, s’ouvrir aux autres et enfin se tourner vers plus grand que soi

Pour s’engager dans cette voie, trois conseils nous sont encore donnés. Il faut commencer par se centrer sur soi et rechercher l’unité dans nos idées, nos sentiments et notre conduite. Poursuivre ensuite en se décentrant sur l’autre et en cultivant l’Amour dont la fonction et le charme essentiels sont de nous compléter les uns, les autres. Aboutir enfin à une « sur-centration » sur plus grand que soi. C’est tout le bénéfice de la contemplation, de l’élévation spirituelle et de l’accueil du mystère de la vie qui nous est donnée.

En ces temps ébranlés par tant de questions qui touchent à la survie de notre terre et de notre Humanité, enfermés si souvent dans des modes de vie et de consommation qui nous échappent autant qu’ils nous asservissent, la vision de Pierre Teilhard de Chardin nous invite à un examen de conscience face aux défis immenses qui s’imposent désormais à nous. Il ne nous propose pas une voie vers le repli égoïste, vers l’édification de barrières face à autrui ou encore vers le matérialisme stérile mais plutôt un chemin audacieux pour nous découvrir tous les jours plus accomplis et en définitive plus transcendés. L’esprit plus relâché et plus reposé, au coeur de nos vacances estivales, accueillons donc ce message comme une occasion d’ajuster ou de réajuster notre quête de bonheur. Déposons sereinement et humblement au fond de nous-mêmes ces questions essentielles et laissons-les mûrir : qui sommes-nous et qui voudrions-nous être ? Que poursuivons-nous comme bonheur aujourd’hui et quel bonheur souhaiterions-nous atteindre ?

Opinion publiée par Pascal Warnier dans La Libre Belgique du 12 août 2019.

 

1 Sur le bonheur, Pierre Teilhard de Chardin, Editions du Seuil, 1966. Réédition en 2015, points Sagesses.

Des fruits et des légumes du bout du monde : est-ce toujours bien raisonnable ?

Qu’avons-nous fait depuis 10 ans ?

Alors que la COP 30 s’est ouverte à Belém, nous savons désormais que les avancées engrangées par les nations du monde pour réduire le réchauffement climatique sont globalement insuffisantes. Les températures planétaires continuent de grimper même si la hausse des émissions de CO2 ralentit. Qu’avons-nous fait, nous, citoyens et monde économique belges, pour modifier nos habitudes et participer à l’effort collectif depuis 10 ans ? Je ne répondrai pas ici à cette vaste question mais j’ai voulu voir à travers une activité quotidienne, faire ses courses, si nous nous sommes vraiment tournés vers des achats plus durables et si le principal réseau de distribution que sont les supermarchés nous y a encouragés.

Dans les rayons des supermarchés la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas au rendez-vous

Pour mener cette très courte enquête, je me suis rendu dans plusieurs enseignes de supermarché alimentaire, du hard discount au plus traditionnel. Un coup de sonde limité, j’en conviens, mais qui, au-delà des chiffres, devait me permettre de me faire une idée.

Durant la pandémie, nous voulions un retour aux sources, manger local et durable. Aujourd’hui, cette tendance s’est tarie et les préoccupations liées au pouvoir d’achat ont pris le pas sur l’urgence climatique. La majorité de nos achats (78%) se font aujourd’hui dans la grande distribution et l’e-commerce. Le suremballage y est généralisé, le BIO n’étant pas en reste, et les caddies sont remplis de nourriture « plastifiée » malgré les risques sanitaires qui nous sont révélés et le très lourd bilan écologique de la filière d’emballage. Sur ce point, pas d’évolution significative. Sciensano a d’ailleurs publié en 2025 une vaste enquête qui montre que les résultats en matière de durabilité, dans les supermarchés, sont insuffisants mais il montre également que des progrès significatifs nécessiteraient une adaptation de la réglementation par les gouvernements. L’AFSCA, pour sa part, indique que 2,5 millions de tonnes de nourriture sont gaspillées chaque années dans notre pays. Cela représente un tiers des aliments produits qui finissent à la poubelle. Enfin, notons encore que depuis l’an 2000, le trafic maritime conteneurisé a plus que doublé dans le monde avec pour corollaire, un bilan carbone désastreux. Nous sommes bel et bien, encore et toujours, dans une civilisation du déchet1 et dans un modèle économique mondialisé qui est loin d’avoir fait sa mue, une décennie après l’accord de Paris.

Des oignons venus du bout du monde

Si les fruits et légumes traditionnellement importés des pays du sud continuent de garnir les étales de nos magasins, avocats du Pérou, mangues du Brésil et bien sûr bananes d’Amérique latine, il est frappant de découvrir à leurs côtés des fruits et légumes bien de chez nous, que nous souhaitons ou qu’il nous est proposé de consommer à bas prix toute l’année. Voyez plutôt. J’ai découvert lors de mon expédition que des oignons étaient importés d’Australie et de Nouvelle-Zélande, des citrons du Brésil et d’Afrique du sud, des physalis de Colombie, des myrtilles du Pérou, des framboises du Maroc, des pommes de Nouvelle-Zélande et des airelles des Etats-Unis d’Amérique.

Changer nos habitudes en scrutant les étiquettes

N’est-il pas invraisemblable que près de 30 ans après la signature du protocole de Kyoto, des fruits et légumes qui sont pourtant cultivés à côté de chez nous en saison et pour certain qui peuvent être conservés tout l’hiver, continuent d’être acheminés depuis le bout du monde. Est-il si difficile de se passer de ces fruits et légumes à l’emprunte écologique gargantuesque en dehors de leur saison de récolte ou de conservation ici en Belgique ? Les supermarchés ne peuvent-ils pas montrer l’exemple et faire œuvre utile ?

Au terme de cette petite enquête, je me suis dit que la transition écologique commençait aussi par des gestes simples et un retour aux sources c’est-à-dire consommer des fruits et des légumes de saison, produits localement. Pour ça, il nous faut nous affranchir, et ce n’est pas toujours facile, d’habitudes d’achats inscrites dans nos routines quotidiennes trop souvent encore sous influence du merchandising moderne. Alors que tous les regards sont tournés vers la cité amazonienne, tentons de regagner ici cette part de liberté qui nous échappe, observons les étiquettes et l’origine des produits que nous nous apprêtons à acheter et inscrivons nos achats dans une perspective plus qualitative, plus respectueuse du vivant et plus solidaire avec les générations futures.

1 La civilisation du déchet,  Jérémie Cavé et Yann Philippe Tastevin, Alizée De Pin, Les Arènes, 2024.

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde

Deux déclarations à la presse ont retenu mon attention ces dernières semaines. Elles ont été faites par des ministres libéraux francophones, membres de l’exécutif régional wallon. Elles sont choquantes car elles stigmatisent les plus fragiles de notre société et sous couvert de lutter contre une situation budgétaire qualifiée de catastrophique, ces paroles répandent dans l’espace médiatique le message selon lequel les personnes malades et celles qui cherchent un emploi profitent de notre système de sécurité sociale car, nous dit-on, elles ne mettent pas tout en œuvre pour sortir de l’assistance financière à laquelle elles ont droit. S’il y a des abus, il faut bien évidemment les dénoncer et les sanctionner. Mais il s’agit d’une minorité de personnes. Et pourtant, pas une semaine ne passe sans que des slogans et des formules choc ne soient jetés en pâture dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il est vrai que le président des libéraux francophone montre l’exemple et poursuit inlassablement son projet de conquête idéologique de l’espace francophone belge en saturant les médias, phénomène bien décrit par Asma Mhalla dans son dernier essai1 où elle dénonce l’avènement de la fluxcratie c’est-à-dire d’une dictature du flux, du bruit permanent qui anesthésie et empêche un débat publique ouvert et fécond.

Dans le magazine Trends/tendances de ce début septembre, le ministre Jeholet tempête : « La solidarité n’est pas un guichet automatique ! ». Dans La Libre des 30 et 31 août derniers, le ministre-président Dolimont y va également de sa caricature : « Les personnes très éloignées du marché de l’emploi doivent réapprendre les bases, à se lever ! ». D’autres élus libéraux entendent lutter contre l’oisiveté des personnes ne pouvant travailler. Il y a dans ces propos une généralisation méprisante pour la toute grande majorité de nos concitoyens qui font leur possible tous les jours en vue de reconquérir leur autonomie financière et leur dignité. Qu’elles soient malades ou sans emploi. Les politiques ont aujourd’hui une responsabilité majeure dans la corruption du langage médiatique dont certains usent et abusent, qu’ils imposent insidieusement dans le débat publique et qui fragilise notre démocratie et notre vivre ensemble.

Ces paroles ne sont pas le fruit du hasard. Elles sont, nous le disions, prononcées à dessein et servent un projet idéologique clivant porté par l’aile libérale conservatrice du gouvernement : faire des économies substantielles dans les postes « improductifs », entendez la solidarité entre les citoyens belges, sans toucher ou si peu aux revenus du capital. Le budget de la sécurité sociale doit être dégraissé au service d’une meilleure santé budgétaire. La santé change de camps. Elle est en train de passer de l’humain au budget, des soins aux armes. Le système n’est pas remis en cause. Ce sont les individus qui sont ostracisés alors qu’une plus grande équité fiscale n’est pas à l’ordre du jour. Le mot d’ordre est le suivant : la solidarité n’est plus « automatique », elle doit se mériter. Il faut se lever de bonne heure pour prétendre en bénéficier.

Nous savons que dans bien des cas, l’individu n’est pas toujours maître de son destin, loin s’en faut, et que pour obtenir des résultats probants sur la remise à l’emploi ou sur l’amélioration de la santé, c’est sur des facteurs systémiques qu’il convient d’agir.

Pointer du doigt les personnes fragilisées est indigne. Il n’est pas bon en ces temps de grande incertitude et de précarisation croissante de stigmatiser une partie de la population à des fins politiques. La protection sociale, nous l’avons reçue en héritage. Nous avons le devoir de la préserver et non de l’instrumentaliser à des fins idéologiques. Alors que le conclave budgétaire est toujours en cours, avec pour cible prioritaire le financement des soins de santé, j’en appelle à la responsabilité de notre personnel politique, au moment de réaliser des arbitrages budgétaires difficiles. Ne cédez pas au jeu dangereux des slogans polarisants qui sèment la division et la fragmentation au sein de la population et mettent en péril notre cohésion sociale. Nous voyons tous les jours, ailleurs dans le monde, qu’ils sont le ferment d’une société plus intolérante, plus violente et moins solidaire.

1 Asma Mhalla, Cyberpunk, le nouveau système totalitaire, Seuil, septembre 2025